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Refonder la gauche : mission impossible !

mardi 16 avril 2019 par Descartes

C’est fou le nombre d’individus qui veulent « refonder la gauche ». C’est devenu un leitmotiv, une petite musique chantée en chœur – mais pas en cadence – par l’ensemble des héritiers de ce qui fut la galaxie PS. Y compris chez ceux qui, comme Le Drian, ont tourné le dos à la « gauche » pour aller pantoufler dans un gouvernement dont le langage et les politiques sont clairement néolibérales.
La préparation des élections européennes a ravivé ce discours. Il faut dire que le niveau de fragmentation de la gauche du spectre politique atteint des niveaux impensables il y a seulement quelques années. Alors qu’elle ne rassemble au total guère plus de 30 pour cent des voix – et encore, en raclant les fonds de tiroir – la gauche historique fournit une bonne demie-douzaine de listes, dont aucune semble aujourd’hui devoir dépasser les 10% des votants.

Mais il n’y a pas que ça : lorsqu’on regarde les chiffres, on s’aperçoit que l’ensemble de la gauche est en pleine déliquescence, avec des organisations qui voient leur audience baisser. C’est le cas du PS, du PCF, des écologistes… mais aussi de LFI et de Génération.s (qui a trouvé ce nom idiot ?). Nous avons aujourd’hui une gauche qui non seulement est fragmentée, mais dont les fragments se rabougrissent a vu d’œil. Et dans le reste de l’Europe, c’est plus ou moins la même chose. Le phénomène est donc trop global pour l’attribuer simplement aux erreurs stratégiques ou tactiques de tel ou tel dirigeant. Il y a une crise de la gauche, et cette crise est profonde au-delà des choix tactiques des uns et des autres.

Pour comprendre cette crise, il faut revenir un peu en arrière. Au-delà des références rituelles à la disposition des députés dans l’hémicycle lors de la révolution française, c’est dans les années 1920 que se structure le système politique dont nous voyons la crise aujourd’hui. Ce système se construit dans l’opposition de partis qui portent des idéologies différentes – avec un nombre de variantes : une idéologie traditionnelle et conservatrice, une idéologie bourgeoise héritière du libéralisme des lumières, une idéologie héritière de la tradition du socialisme utopique, une autre construite autour du matérialisme marxiste.

Et quand je dis « idéologies », je ne parle pas projets ou de programmes, mais bien d’idéologies différentes. Une idéologie, ce n’est pas un projet ou un programme. Avant d’être prescriptive, une idéologie est un instrument explicatif, le prisme à travers lequel nous interprétons la réalité et nous lui donnons un sens.

La différence fondamentale entre un marxiste et un libéral n’est pas leur programme d’action – ce n’est là qu’une conséquence – mais la vision qu’ils ont des rapports sociaux, des forces qui font agir les hommes et font donc l’histoire. Lutte des classes pour les uns, volonté individuelle de s’enrichir régulée par la « main invisible du marché », chacun a son explication de ce qui fait l’histoire, et donc des outils utilisables pour infléchir son cours. Ces oppositions idéologiques correspondent à des conflits d’intérêts. Car une idéologie ne se construit pas au hasard, elle tire sa légitimité du fait qu’elle justifie les politiques favorables aux intérêts de telle ou telle classe, de tel ou tel groupe social.

La révolution russe de 1917 a changé la donne. Pour la première fois, l’idéologie dominante se voyait mise en danger par une idéologie différente non seulement sur le plan théorique, mais dans la réalité. Pour conjurer l’attraction que cette expérience exerçait sur la classe ouvrière, pour conserver la coopération des couches populaires pour faire tourner les usines il ne suffisait pas d’affirmer la supériorité de l’idéologie bourgeoise. La bourgeoisie l’a bien compris : elle a accepté de partager le gâteau en finançant une protection sociale de qualité, des infrastructures, l’aménagement du territoire et des salaires décents. Et sur le plan idéologique, elle a favorisé une vision social-démocrate d’un capitalisme « social ».

A l’aube des années 1980, une mutation majeure s’annonce : la troisième révolution industrielle et la mondialisation des échanges change radicalement le rapport de forces entre la classe ouvrière et la bourgeoisie dans un sens très défavorable à la première, puisque la bourgeoisie peut mettre en concurrence les prolétaires au niveau international, et n’est donc plus prête à partager le gâteau pour avoir la paix chez elle. Devant ce rapport de forces, certains – les communistes – essaieront de se battre, et seront défaits : une à une les conquêtes sociales des années 1930 et de la Libération sont remises en cause sans que grèves et manifestations puissent l’empêcher. D’autres – les socio-démocrates – ont tourné casaque et accompagné le néolibéralisme en lui fournissant une « caution de gauche ». Dans les deux cas, les couches populaires ont fini par comprendre qu’il ne leur restait que leurs yeux pour pleurer, et sont sortis du champ politique, laissant celui-ci sous le contrôle des « classes moyennes ».

C’est ce processus qui explique pourquoi à la diversité idéologique d’hier s’est substitué une notable homogénéité idéologique qui traverse même le fossé droite-gauche et qui correspond finalement à la vision néo-libérale. Vous me direz que les programmes des différents partis de gauche sont remplis de toutes sortes de propositions pour combattre le néolibéralisme, qui vont de l’augmentation massive du SMIC à la « sécurité emploi formation », de la construction d’une Europe sociale à la taxation confiscatoire des hauts revenus.

Oui, mais cette diversité de propositions cache une vision du monde qui finalement est assez proche. Personne n’est capable d’expliquer comment on fait pour produire différemment, dans un monde qui n’est pas régi par la seule loi du marché. Comment dans un tel monde les facteurs de production seront alloués, comment les prix seront fixés, et comment on poussera les gens à bosser. Ou pour le dire autrement, les propositions existent, mais elles s’inscrivent tous dans un mode de production qui est celui du capitalisme néolibéral. Et cela, comme l’expérience l’a abondamment montré, condamne toutes ces bonnes idées à l’échec parce qu’on ne peut toucher les intérêts du capital tout en lui conservant une place centrale.

Vous trouvez que j’exagère ? Et bien, vous avez certainement noté la facilité avec laquelle aujourd’hui les personnalités politiques changent d’organisation politique. Une telle mobilité serait-elle possible si ces organisations portaient chacune une idéologie propre, différente des autres ? Historiquement, un communiste ne devenait pas socialiste, un socialiste ne devenait pas gaulliste en claquant les doigts. Et ceux qui l’ont fait se croyaient souvent obligés d’écrire un livre pour expliquer leur changement, toujours vécu comme un déchirement.

Aujourd’hui, ce n’est pas le cas : une Sarah Soilihi peut se trouver en 2015 sur une liste socialiste aux régionales, en 2017 comme candidate législative de la France Insoumise, et en 2019 – parce que LFI ne veut pas lui donner une place éligible – en numéro deux sur la liste de Génération.s, et tout cela sans donner la moindre explication. Pascal Canfin ne voit pas d’inconvénient à se retrouver successivement dirigeant écologiste, ministre de François Hollande et maintenant candidat en tête de la liste LREM. Et que dire de De Rugy, traître parmi les traîtres, président du groupe EELV, candidat à la « primaire de la gauche » puis soutien indéfectible – jusqu’au prochain accident de carrière – d’Emmanuel Macron.

Au-delà de l’opportunisme individuel, ce nomadisme montre une chose : que tous ces gens, que toutes ces organisations partagent un seul et même cadre de référence, une seule et même idéologie, un seul et même langage. Et cette idéologie, ce langage, c’est celui du néolibéralisme et des intérêts du bloc dominant – classes intermédiaires et bourgeoisie réunis.

Une idéologie qui d’ailleurs devient molle, puisque n’ayant pas d’adversaire elle n’éprouve aucun besoin de clarifier sa vision et de se donner une véritable assise théorique. D’où un festival de contradictions qui ne semblent gêner personne, puisque la cohérence n’est plus un objectif dans un contexte où personne ne remet en cause l’idéologie dominante.

Permettez-moi de donner un exemple. Un exemple qui curieusement est passé inaperçu alors qu’il nous dit beaucoup sur l’incapacité de la gauche – y compris la gauche radicale – de construire une idéologie en ce qu’elle suppose une vision cohérente du monde. L’exemple que je vous propose le projet de « règlement européen sur la règle verte » que propose la France Insoumise (1). Mais qu’est-ce qu’un « règlement européen » ? Il faut savoir que l’Union européenne légifère à travers deux types d’instruments. Il y a la « directive européenne », qui délimite un objectif tout en laissant les états membres libres de choisir les moyens pour y parvenir.

C’est pourquoi les « directives » n’ont pas d’autre effet que d’obliger les états à introduire dans leur législation intérieure – c’est ce qu’on appelle la « transposition » – les dispositions législatives ou règlementaires nécessaires à l’atteinte du but en question. A l’opposé, il y a le « règlement européen » qui est une norme édictée par l’Union européenne dont l’application est directe et immédiate, sans que les états aient voix au chapitre. Le « règlement » est donc la norme européenne qui s’approche le plus d’un pouvoir législatif fédéral.

Mais revenons à nos moutons, c’est-à-dire, à la proposition de « règlement européen » formulée par la France Insoumise. Voici ce qu’en disent ses auteurs : « Le règlement, d’application directe dans les États membres, fait de la « règle verte » l’objectif et le critère d’évaluation de l’ensemble des politiques publiques ». En d’autres termes, la France Insoumise demande que l’Union européenne impose aux états « l’objectif et le critère d’évaluation de l’ensemble de (leurs) politiques publiques ». Cela revient pratiquement à confier à l’Union européenne non plus le pouvoir législatif, mais le pouvoir constituant.

Comment une organisation qui par ailleurs affiche son attachement à la « souveraineté du peuple » peut en même temps proposer de confier le pouvoir constituant à une instance supranationale ? Si la France Insoumise s’était construit une armature idéologique, cette contradiction apparaîtrait comme évidente et nécessiterait un arbitrage. Mais sans cette armature, on tombe vite dans la seule idéologie disponible, c’est-à-dire l’idéologie néolibérale de l’efficacité. Le recours au « règlement européen » est acceptable parce que c’est une voie efficace, même si elle est politiquement incohérente.

Ce petit exemple n’est pas un fait isolé. On pourrait trouver des dizaines d’exemples similaires dans le discours des organisations de gauche, tels que « le Frexit serait une folie » de Brossat pour ne donner qu’un simple exemple. Ils illustrent tous le même fait : sous prétexte de pragmatisme, la gauche – même la gauche radicale – a intégré les postulats de la « pensée unique », ceux du bloc dominant intégré par la bourgeoisie et les classes intermédiaires.

Comment Brossat pourrait penser une rupture avec le capitalisme qui nous projetterait dans l’inconnu alors qu’il est incapable de penser une sortie de l’Euro qui après tout ne ferait que nous ramener à un monde que nous avons déjà connu ? Comment imaginer que la France Insoumise puisse penser la souveraineté populaire alors qu’elle se propose d’imposer au peuple sa vision en utilisant le droit européen comme levier ?

C’est pourquoi les guéguerres entre hamonistes et glucksmaniens, entre mélenchoniens et jadotistes n’a guère d’intérêt. La victoire des uns sur les autres ne changera au fond pas grande chose, puisqu’ils représentent tous les mêmes intérêts et communient finalement dans une vision idéologique assez proche, quand bien même leurs propositions seraient différentes.

L’accent mis sur la question des alliances, les volte-face et les petites ou grandes trahisons occulte l’accord profond sur le fond. Personne parmi les gens « raisonnables » n’imagine vraiment, idéologiquement, de remettre en cause la logique supranationale ; à contester la primauté du désir individuel comme moteur de l’histoire ; à sortir de la logique victimaire au nom d’une éthique de la responsabilité ; à équilibrer les « droits » par des « devoirs ».

Tous ces gens sont au fond d’accord sur l’essentiel, qui est la manière de penser le monde. Et c’est pour cela que la gauche – et donc la droite, qui en est le pendant – sont mortes. Paix à leurs cendres. Il est l’heure de passer à autre chose.

NDLR : Ça c’est autre chose !


Voir en ligne : https://descartes-blog.fr/2019/04/0...


Nous vous proposons cet article afin d’élargir notre champ de réflexion. Cela ne signifie pas forcément que nous approuvions la vision développée ici. Dans tous les cas, notre responsabilité s’arrête aux propos que nous reportons ici.

   

Messages

  • 1. Refonder la gauche : mission impossible !
    16 avril, 20:49 - par RICHARD PALAO


    la perte de repères idéologiques touche également le syndicalisme de classe ( l est-il encore ? ) la. CGT adhérente de la CES , du fait des statuts de cette dernière est dans l obligation d approuver la politique sociale et économique de l UE au service du capitalisme or la barrière n ayant que deux côtés , on ne peut pas être reformiste a BRUXELLE et agir pour changer cette société capitaliste a PARIS comme le prévoit la charte d AMIENS , la "bible " du syndicalisme de classe ...

    RIchard PALAO
    syndicat CGT securite sociale
    membre DE de l UL ORLEANS

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