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Les racines multiséculaires de l’islamophobie

La France et l’islam : la méfiance vient de loin…

lundi 9 novembre 2020 par Alain Ruscio

Cette brève étude porte sur un courant de la pensée française très ancien et très agressif, que nous persistons à nommer « islamophobie », aujourd’hui à l’offensive. Il est évidemment hors de question d’affirmer qu’il fut et qu’il est le seul à s’exprimer. Même minoritaire et parfois inaudible, il y eut également en France, tout au long de la même longue période, un mouvement de compréhension, de respect et de tolérance vis-à-vis de l’islam. Ce texte n’a par ailleurs aucunement l’intention de nier le traumatisme produit par la cascade d’attentats et de crimes odieux perpétrés en France par certains fous de Dieu, en particulier depuis 2015. L’auteur, ancien professeur d’histoire dans le secondaire, ne peut que penser avec émotion et horreur au sort de Samuel Paty et partager la douleur du pays. Il a pourtant paru à l’historien que son rôle pouvait – devait – être de rappeler que tout phénomène de société a des racines dans le passé. C’est le cas pour les drames en cascade en cours.

Au XIIe siècle, l’auteur de la Chanson de Roland écrit : « Les païens ont tort, les chrétiens ont le droit  [1]. » Les relations du monde chrétien avec ces païens – des musulmans, ou présentés comme tels, assaillant le preux chevalier – commençaient ainsi sous le sceau du plus candide manichéisme.

Sept siècles plus tard, dans un de ses ouvrages les plus célèbres, Chateaubriand s’inscrit dans cette tradition en ne se privant pas de critiquer durement la religion musulmane : « L’esprit du mahométisme est la persécution et la conquête ; l’Évangile au contraire ne prêche que la tolérance et la paix [2[CHATEAUBRIAND, Itinéraire de Paris à Jérusalem, Bernardin-Béchet, Paris, 1867 (Gallica).]] » (1811).
Et au début du XXe siècle, le grand ethnologue et folkloriste Arnold Van Gennep, un des noms majeurs de l’intelligentsia française de l’époque, écrit tranquillement : « C’est évident : l’islam est une force de mort, non une force de vie [2]. »

Le chroniqueur médiéval, le penseur catholique traditionaliste et le chercheur rationaliste se rejoignent : puisqu’il s’agit d’évidences, point besoin de les démontrer. « Longtemps, pour l’Occident chrétien, les musulmans furent un danger, avant de devenir un problème » : ainsi s’exprima naguère l’orientaliste Maxime Rodinson [3]. Il avait bel et bien écrit « musulmans », victimes donc d’une « phobie ».


Le mot « islamophobie »

Le mot « islamophobie » lui-même n’est pas, contrairement à l’idée propagée partout, de création récente : il est plus que centenaire. La première utilisation du mot figura en 1910 sous la plume d’un certain Alain Quellien [4], fonctionnaire au ministère français des Colonies aujourd’hui oublié [5]. En revanche, il est exact que le mot disparut ensuite totalement du vocabulaire courant jusqu’aux années 1980.


Avant la colonisation : un esprit de croisade à facettes multiples

Procédons à une constatation de départ : l’islamophobie est historiquement inséparable du racisme anti-arabe. Les écrits hostiles ont eux-mêmes constamment, sciemment ou non, mélangé les deux genres. Les premiers textes que l’on pourrait qualifier d’« islamophobes », bien avant l’invention du terme, vinrent des milieux chrétiens.
Pierre le vénérable, abbé de Cluny de 1122 à 1156, qui possédait alors un immense prestige dans l’Occident chrétien, fit le premier traduire le Coran en latin [6]. Mais c’était dans un esprit ouvert d’affrontement, afin d’apprendre aux chrétiens de connaître l’ennemi pour mieux le combattre. L’islam n’y était même pas élevé au rang d’une religion concurrente : il n’était qu’une vulgaire hérésie, une secte. Et dans l’esprit de ce temps, une hérésie était diabolique, une secte était à éradiquer.
L’excommunication les foudroyait, le bûcher les guettait.

Le point de départ d’une hostilité systématique à l’égard de l’islam n’a donc nullement pris comme base le vrai texte du Coran (rares étaient les érudits qui lisaient l’arabe). Toute l’histoire de la chrétienté jusqu’à une date récente en a été marquée. Du XIIe au XIXe siècles, et parfois au-delà, Mahomet fut pour la majorité des auteurs chrétiens le « suppôt de Satan », l’« Antéchrist », entraînant les fidèles à croire les choses les plus stupides. Cette hostilité fut le socle de l’esprit de croisade, exactement contemporain de la traduction citée et de toute la littérature qui en résulta.

N’est-il pas remarquable, par exemple, que certains éléments constitutifs de la culture historique des Français, comme les batailles de Poitiers (en 732) et de Roncevaux (en 778), soient intimement liés à des affrontements avec le monde arabo-musulman ?
Poitiers ne fut en aucun cas un affrontement gigantesque entre civilisation (chrétienne) et barbarie (musulmane), mais une bataille somme toute banale, magnifiée plusieurs siècles plus tard.
Roncevaux (et sa célèbre Chanson de Roland) ne fut pas une lutte inégale entre les preux francs et les Sarrasins… pour la bonne raison que nul Sarrasin n’y apparut jamais : ce sont les Basques qui tuèrent Roland et ses chevaliers.

L’explication de cette confusion (construite) : que croise-t-on, dès que l’on recherche les sources qui nous renseignent sur ces événements du VIIIe siècle ? Les textes contemporains des croisades, trois siècles plus tard.

Dès lors, l’image de l’Arabe/musulman fut souvent négative. Le prophète Mahomet fut la première victime des clichés agressifs. Les chroniqueurs qui, souvent, accompagnaient les croisés, brossaient des portraits épouvantables : « C’est l’Antéchrist persécuteur, ce Mahomet dépravé, ce Mahomet pernicieux ! » (Raoul de Caen, vers 1118) [7]« En ce temps régnait sur les Arabes le faux prophète Mahomet » (Nicole Gilles, 1553) [8]… Mahomet était l’« imposteur arabe  » (André Thévet, 1575 [9])… « Mahomet, qui était lui-même Arabe, pervertit ces peuples simples et crédules, et il les charma si fort par la douceur de ses rêveries qu’ils le suivirent avec un attachement déplorable. Après la mort de cet imposteur, les Arabes devinrent les propagateurs de sa secte » (abbé Louys Moreri, 1683) [10].

Mais les attaques ne vinrent pas seulement de l’Église. Les Lumières, socle de la pensée rationaliste française, y prirent leur part : « Le gouvernement modéré convient mieux à la religion chrétienne, et le gouvernement despotique à la mahométane » affirmera Montesquieu dans De l’esprit des lois (1748)… Helvétius, dans De l’Esprit, dénonça « ce Mahomet, simple courtier d’Arabie, sans lettres, sans éducation et dupe lui-même en partie du fanatisme qu’il inspirait », auteur du « médiocre et ridicule ouvrage nommé al-koran [11] » (1758).

Le regard sur l’islam de la Grande Encyclopédie n’était pas univoque. Il y figura bien des louanges sur la sagesse de cette religion. Mais aussi de brutales attaques. Chez le chevalier de Jaucourt : « Ce livre [le Coran] qui fourmille de contradictions, d’absurdités et d’anachronismes, renferme presque tous les préceptes de l’islamisme, ou de la religion musulmane » (article « Islam », vol. VIII). Et pour compléter la charge, c’est Diderot lui-même qui fit de Mahomet ce portrait… caricatural : « On peut regarder Mahomet comme le plus grand ennemi que la raison humaine ait eu » (article « Sarrasin », vol. XIV).

À l’ère coloniale : « L’islamisme est le culte le plus immobile et le plus obstiné » (Alfred de Vigny)

La seconde colonisation, que l’historiographie fait traditionnellement remonter à la conquête d’Alger (1830), commence précisément à une époque d’affrontement intense (et armé) entre l’Europe et le monde musulman.

Pour bien des Français de 1830, cet épisode était la poursuite de la lutte contre un islam exécré. De grandes plumes de la littérature française partageaient cet esprit. Vigny écrit ainsi, un an seulement après la prise d’Alger : « Si l’on préfère la vie à la mort, on doit préférer la civilisation à la barbarie. Nulle peuplade dorénavant n’aura le droit de rester barbare à côté des nations civilisées. L’islamisme est le culte le plus immobile et le plus obstiné : il faut bien que les peuples qui le professent périssent, s’ils ne changent pas de culte  [12] » (1831).
Son contemporain et compagnon en romantisme ne pouvait être en reste : « C’est le point capital du mahométanisme / De mettre le bonheur dans la stupidité  [13] » (Alfred de Musset, Namouna, 1832).

À l’ère des conquêtes et des « pacifications » coloniales, l’Église catholique reprit et amplifia son discours anti-islam. Les sociétés musulmanes furent les seules qui n’offrirent aucune prise aux prédications chrétiennes (rarissimes conversions sincères et réelles en plus d’un siècle de présence).
Comment expliquer cette hostilité à la « Vraie Religion » autrement que par, encore et toujours, le fanatisme ? Extraordinaire retournement du raisonnement : nous allons chez eux, nous tentons de leur imposer notre religion et, donc, de détruire la leur ; s’ils résistent, c’est qu’ils sont fanatiques…

Le cardinal Charles Lavigerie, archevêque d’Alger, fut un porte-parole déterminé de cet esprit de croisade : « Esclaves d’une religion sensuelle et fataliste, victimes de préjugés farouches, les Arabes échappent presque absolument à notre action… » (Lettre, 28 décembre 1868) [14].
En 1845, le très catholique et très conservateur journaliste Louis Veuillot souhaitait – et même annonçait – la fin de l’islamisme : « Les derniers jours de l’islamisme sont venus ; notre siècle est probablement destiné à le voir quitter les rivages de l’Europe, non seulement de cette vieille Europe qu’il a jadis envahie et si longtemps menacée ; mais de cette Europe nouvelle et agrandie qui est née partout où l’Europe ancienne a porté la croix. Attaqué sur tous les points, le croissant se brise et s’efface [15]. »

Soit, dira-t-on, il s’agit là de l’esprit traditionnel, propre d’ailleurs à toutes les religions, de « lutte contre l’infidèle ». Et la hiérarchie catholique du XIXe siècle était particulièrement réactionnaire. Il faut donc ici évoquer plus longuement celui que certains considèrent comme le grand intellectuel de ce siècle, se targuant lui aussi d’apporter des lumières, ses lumières, à ses contemporains : Ernest Renan (1823-1892), philologue, philosophe, historien, homme d’une immense culture, unanimement respecté.
Le 22 février 1862, il prononce au Collège de France une leçon inaugurale [16].
Aux « peuples indo-européens, les seuls qui aient connu la liberté, qui aient compris à la fois l’État et l’indépendance de l’individu  », il opposait les Sémites. Il ne niait pas l’apport des peuples sémitiques dans le passé. Mais il les considérait surtout comme des relais de la pensée grecque, sans apport créateur. Les juifs y étaient soumis à une vive critique (par parenthèse, certaines lignes justifieraient aujourd’hui l’accusation d’antisémitisme).
Mais ce n’était rien à côté de l’attaque frontale, sans nuances, contre les Arabes et les musulmans, confondus souvent dans de mêmes formules : « L’Arabe et, dans un sens plus général, le musulman sont aujourd’hui plus éloignés de nous qu’ils ne l’ont jamais été. Le musulman (l’esprit sémitique est surtout de nos jours représenté par l’islam) et l’Européen sont en présence l’un de l’autre comme deux êtres d’une espèce différente, n’ayant rien de commun dans la manière de penser et de sentir. »

Il fut un temps où ces peuples sémitiques dominaient le monde. Ce temps, affirme Renan, s’est heureusement achevé avec la Renaissance, la bien nommée : « Désormais, les rôles sont changés. Le génie européen se développe avec une grandeur incomparable ; l’islamisme, au contraire, se décompose lentement ; de nos jours, il s’écroule avec fracas. À l’heure qu’il est, la condition essentielle pour que la civilisation européenne se répande, c’est la destruction de la chose sémitique par excellence, la destruction du pouvoir théocratique de l’islamisme, par conséquent la destruction de l’islamisme. »

Le mot « destruction », prononcé dans ce haut lieu de la culture française, habitué aux nuances, était d’une extrême violence. Pour Renan, la paix entre les deux mondes, l’indo-européen et le sémitique, ne pouvait exister. Il fallait que l’un disparaisse : « Là est la guerre éternelle, la guerre qui ne cessera que quand le dernier fils d’Ismaël sera mort de misère ou aura été relégué par la terreur au fond du désert. L’islam est la plus complète négation de l’Europe ; l’islam est le fanatisme, […] le dédain de la science, la suppression de la société civile ; c’est l’épouvantable simplicité de l’esprit sémitique, rétrécissant le cerveau humain, le fermant à toute idée délicate, à tout sentiment fin, à toute recherche rationnelle, pour le mettre en face d’une éternelle tautologie : “Dieu est Dieu”. »

Dans le monde scientifique, il s’est également trouvé des hommes pour nier tout apport de la civilisation musulmane au patrimoine de l’humanité. Ainsi, le médecin militaire Maurice Boigey, chaud partisan de la théorie des races. Les populations européennes, commençait-il par affirmer en 1908, ont tout inventé. Puis : « D’autres populations, au premier rang desquelles se placent les populations islamiques, n’ont au contraire jamais produit aucun travail extraordinaire, bâti aucune capitale, construit aucune flotte, étudié à fond aucune science, embelli d’une manière durable aucun endroit de la terre. »

D’où la conclusion péremptoire du médecin : « Les premiers disciples du prophète furent des dégénérés et leurs doctrines, mises en pratique, ont provoqué de véritables lésions mentales chez ceux qui les ont suivies. En d’autres termes, Mahomet a implanté dans le cerveau des croyants un véritable état névropathique. » Diagnostic paru, comme il se devait, dans une revue spécialisée dans l’étude de l’aliénation mentale [17].

Le thème du fanatisme : passerelle entre les islamophobies catholique et laïque

La passerelle entre les islamophobies catholique et laïque tient en un mot, déjà rencontré maintes fois : « fanatisme ». Les colonisés du Maghreb refusaient manifestement la mission civilisatrice occidentale (d’essence divine pour l’Église, porteuse des Lumières pour le monde laïque), se complaisaient dans les ténèbres. Comment diable pouvait-on à ce point refuser l’apport civilisationnel dont les Français étaient les vecteurs ? Un recensement de l’emploi des termes « fanatisme » et « fanatiques » pour dénoncer les musulmans arabes serait fastidieux, long et… jamais achevé.
Et nos grands écrivains ne furent pas les derniers à instruire ce dossier.

En 1881, Guy de Maupassant fut envoyé par le quotidien Le Gaulois en reportage en Algérie. Lorsqu’il observait la stricte observation du jeûne du ramadan, il portait un jugement sévère : « Ceux-là des Arabes qu’on croyait civilisés, qui se montrent en temps ordinaire disposés à accepter nos mœurs, à partager nos idées, à seconder notre action… » [première partie de la phrase : être « civilisés », c’est « partager nos idées »] « redeviennent tout à coup, dès que le ramadan commence, sauvagement fanatiques et stupidement fervents » (25 août 1881).
Dans un article ultérieur, il évoqua un fait qui avait ému l’opinion. En avril 1881, un prédicateur, Bou Amama, s’était soulevé. Le colonel Oscar de Négrier, parti à sa poursuite, fit investir son village dans lequel était érigée une koubba (tombeau) du marabout ancêtre de la tribu des Oulad, Sidi Cheikh. Négrier fit sauter la koubba et disperser les ossements du marabout.
En France, quand la chose fut connue, il y eut une protestation. Négrier trouva des avocats dans le « parti militaire ». Mais aussi en la personne de Maupassant : « Vous oubliez donc que vous vous trouvez en face d’un peuple de fanatiques, rien que de fanatiques ; que, pour en venir à bout, c’est leur religion qu’il faut frapper, qu’il faut abattre, que leur religion seule les soulève chaque année contre vous ; que c’est au nom de leurs saints morts qu’on les excite ; que c’est dans les villes sacrées et sur les tombeaux les plus vénérés que les marabouts prêchent la révolte et les exaltent. Chaque tombeau est un foyer d’où le feu de l’insurrection jaillit à tout moment  [18]. »
Démonstration limpide : les destructeurs d’un lieu saint étaient du côté de la raison, les victimes étaient des fanatiques.

En 1884, Arthur Rimbaud, devenu agent d’une société de commerce dans l’Ogaden, dans la corne de l’Afrique, écrit : « Les Ogadines [19] sont musulmans fanatiques. Chaque camp a son iman qui chante la prière aux heures dues. Des wodads (lettrés) se trouvent dans chaque tribu ; ils connaissent le Coran et l’écriture arabe et sont poètes improvisateurs  [20]. » Rien, dans ces phrases, ne définit un quelconque « fanatisme ». L’appel à la prière, l’existence de lettrés et, a fortiori, l’exercice de textes improvisés, auraient dû au contraire susciter l’intérêt de celui qui fut poète dès dix-sept ans… Et pourtant, c’est ce mot qui vint sous sa plume.

Les vecteurs de l’instruction du grand public n’étaient pas en reste. La maison Larousse, dans l’édition de 1931 de son dictionnaire en six volumes, pour le mot « Arabe », utilisa la formule suivante : « Fanatiques musulmans, les Arabes sont les grands propagateurs de l’islamisme en Afrique. » En 1951 encore, dans le Nouveau petit Larousse illustré – qui figurait dans les bibliothèques de millions de Français et dans des milliers de salles de classe –, les seuls exemples venant après les définitions des mots « fanatique », « fanatisme » et « fanatiser » faisaient appel au monde musulman : « Fanatique. Emporté par un zèle outré pour une religion, une opinion : un musulman fanatique… » « Fanatisme. Zèle outré pour une religion : le fanatisme musulman… » « Fanatiser. Rendre fanatique : l’islam a fanatisé les populations nègres de l’Afrique. » Pour faire bonne mesure, l’heureux possesseur du Nouveau Larousse universel, version 1948, édition 1953, pouvait lire, toujours dans la définition du mot « Arabe », cette formule, parmi d’autres : « Race batailleuse, superstitieuse et pillarde… »

Lorsque les peuples colonisés levaient l’étendard de la révolte, le mot, comme un réflexe conditionné, revenait : fa-na-tisme. « Car seuls – n’est-ce pas ? – le fanatisme ou l’inconscience peuvent pousser à vouloir sortir du statut de colonisé », écrira plus tard avec son ironie habituelle Roland Barthes [21].

En 1925, au nord du Maroc, Abd el-Krim prit la tête d’une véritable armée, qui tint tête durant cinq ans aux divisions espagnoles et françaises. Paul Painlevé, porté à la tête d’un gouvernement de gauche, le « Cartel », trouva l’explication et dénonça le péril : « Ce n’est pas seulement Fez qu’il faudrait abandonner à cette ruée de fanatisme islamique, c’est tout le Maroc, c’est toute l’Algérie, c’est l’Afrique du Nord, toute cette Afrique civilisée par les initiatives françaises, sillonnée des traces de l’audace française [22] » (Chambre des députés, 28 mai 1925). C’est ce même gouvernement qui, jugeant Lyautey trop mou, peu efficace, le limogea et envoya Pétain mater Abd el-Krim.
Le fanatisme avait trouvé à qui parler…

Trente années plus tard, en Algérie, éclate une insurrection de type avant tout national. À Matignon (Pierre Mendès France) et place Beauvau (François Mitterrand), ce sont de nouveau des hommes de gauche qui président aux destinées de la France et doivent analyser la situation. Les mots « fanatisme » et « fanatiques » viennent tout naturellement aux lèvres du ministre de l’Intérieur [23], devant les députés, le 12 novembre 1954 : les insurgés sont les « hommes les plus fanatiques  » parmi les nationalistes [24]. Puis le 10 décembre suivant : « La propagande étrangère […] a pu alimenter l’excitation au fanatisme d’une fraction de la population trop souvent sensible au même thème développé constamment [25]… » « Huit millions de concitoyens [les musulmans fidèles] aujourd’hui, face aux désordres tentés par quelques-uns, ont fait la preuve, sans réclamer d’échange, qu’ils se considéraient comme des Français tout naturellement associés à notre destin commun, préférant l’ordre et la fidélité aux appels insensés d’un fanatisme anachronique [26]. »

Une hostilité populaire largement ancrée

En France, il est fréquent, dans les discours politiques, dans les écrits journalistiques ou dans des essais, de faire remonter le début du malaise, de l’incompréhension entre les « Français de souche » et les musulmans, à l’affaire dite « des foulards » des collégiennes de Creil (septembre 1989), aux attentats terroristes de l’été 1995 à Paris et en province, ou encore au drame du 11 septembre 2001 à New York. Une « petite erreur » de huit siècles, nous pensons l’avoir démontré. Mais, même si l’on s’en tient à l’histoire des dernières décennies, tous les témoignages, toutes les études prouvent que cette hostilité multiséculaire des élites politiques et intellectuelles avait laissé des traces profondes dans la population.

En janvier 1951, plus de trois années donc avant la guerre d’Algérie, l’Institut national d’études démographiques (INED) posa aux Français la question : « Parmi les peuples suivants, pour lequel avez-vous personnellement le plus de sympathie ? Et pour lequel avez-vous le moins de sympathie ? Classez les autres. » Suivait une liste de dix nationalités où l’on retrouvait les voisins habituels de la France, les Belges, les Espagnols, les Suisses, les Allemands, les Italiens… Les enquêteurs y aveint adjoint un drôle de groupe : les « Nord-Africains » (ce qui n’est pas, chacun le sait, une nationalité ; mais passons).

Comment se classaient ces « Nord-Africains » ?
Sur dix nationalités proposées, ils arrivaient neuvièmes ! Seuls les précédaient (plus pour longtemps), dans ce palmarès de l’impopularité, les Allemands. En 1951, le temps n’avait pas encore effacé les douleurs de l’occupation. Si l’on regarde de plus près ce sondage, on constate que 2 % trouvaient ces Nord-Africains les plus sympathiques ; toutes les générations ont leurs originaux [27]

En 1984, un autre sondage montra combien les Arabes, aux yeux des Français (on devrait écrire : des autres Français, car à ce moment plusieurs millions d’Arabes ou Kabyles, bien français, vivent sur le territoire national), restaient marqués de tares.
À la question « Quelles nationalités sont bien intégrées dans la société française », les Algériens (ou ressentis comme tels) arrivaient une fois de plus derniers (21 % estimant qu’ils avaient réussi, 70 % qu’ils avaient échoué), égalés seulement par les Gitans [28].

Un an plus tard, la proportion de ceux qui avouaient aux sondeurs leur antipathie à l’égard des Arabes (indifférenciés dans ce sondage) restait la plus élevée : 20 %. Elle était le triple de celle concernant les « Noirs » et les Asiatiques (6 %), le quadruple de celle visant les juifs (5 %) (même si, dans ce dernier cas, ce taux était minoré par la honte, plus affichée que pour les autres racismes, de se dire antisémite) [29].

En 1984 toujours, Le Nouvel Observateur lança une enquête auprès de ses lecteurs sur l’image des migrants. Au terme de l’enquête, son éditorialiste constata que la grande majorité des réponses, au lieu de porter sur les immigrés en général, évoquaient les… Arabes. « Voilà le fait majeur qui domine notre enquête tout entière. Marx disait du prolétaire du XIXe siècle qu’il avait toujours dans son entourage plus prolétaire que lui : sa femme. L’étranger qui vit en France aujourd’hui a toujours plus étranger que lui : l’Arabe », écrit alors Jacques Julliard (30 novembre 1984).

Répétons-le : toutes ces données ont précédé de plusieurs années les « foulards de Creil ».

L’islamophobie, matrice d’une réaction des musulmans

Mais cette hostilité systématique comportait un danger : à force d’accuser les musulmans, de flétrir leur religion, d’insulter leur prophète, un repli identitaire, forcément conservateur – et potentiellement agressif, possiblement violent –, n’était-il pas prévisible ?

Le tout premier texte qui utilisa le terme « islamophobie » (voir supra) précisait : « Le musulman n’est pas l’ennemi né de l’Européen, mais il peut le devenir par suite de circonstances locales et notamment lorsqu’il résiste à la conquête à main armée  [30] »

Et Tzvetan Todorov de compléter, un siècle plus tard : « Pour démontrer que les musulmans sont des extrémistes, il suffit de traiter sans ménagement leur Prophète, ils le deviendront  [31] » (2008).

Un « choc en retour » pouvait « atteindre l’Europe », comme le prédisait Eugène Jung, un étonnant et atypique administrateur colonial (un temps vice-résident au Tonkin, il avait pris ses distances avec le monde des colons), pourfendeur inlassable de l’esprit de croisade : « L’Arabe ! Voilà l’ennemi. L’islam, voici le Diable ! Tels sont les mots d’ordre qui circulent dans les chancelleries et que notre pays semble accepter, malgré des simagrées extérieures. On croit rêver. […] Nulle part on ne se préoccupe des résultantes de cette fâcheuse mentalité, du choc en retour qui peut atteindre l’Europe, de la force encore insoupçonnée qui, d’un jour à l’autre, se révèlera parmi ces nouveaux parias  [32]. »

S’il est un homme, au sein de la gauche française, qui fut très tôt conscient de ce risque et qui a constamment combattu la guerre ouverte contre un pays musulman – en l’occurrence le Maroc – et son accompagnement idéologique, la défiance à l’égard de l’islam, ce fut bien Jean Jaurès.

En 1908, quatre ans avant l’instauration du protectorat, il mit en garde contre un effet pervers des brutalités coloniales : « Vous savez bien que ce monde musulman, meurtri, tyrannisé tantôt par le despotisme de ses maîtres, tantôt par la force de l’Européen envahisseur, se recueille et prend conscience de son unité et de sa dignité. Deux mouvements, deux tendances inverses se le disputent : il y a les fanatiques qui veulent en finir par la haine, le fer et le feu, avec la civilisation européenne et chrétienne, et il y a les hommes modernes, les hommes nouveaux […], il y a toute une élite qui dit : “L’islam ne se sauvera qu’en se renouvelant, qu’en interprétant son vieux livre religieux selon un esprit nouveau de liberté, de fraternité, de paix.” […] Et c’est à l’heure où ce mouvement se dessine, que vous fournissez aux fanatiques de l’islam le prétexte, l’occasion de dire : “Comment se réconcilier avec cette Europe brutale ? Voilà la France, la France de justice et de liberté, qui n’a contre le Maroc d’autre geste que les obus, les canons, les fusils !” Vous faites, Messieurs, contre la France, une politique détestable » (Chambre des députés, 24 janvier 1908).

Quatre années passent, la politique d’agression contre les pays musulmans encore indépendants s’est accentuée (guerre de Libye menée par les Italiens en 1911, imposition du protectorat à un souverain marocain acculé par le colonialisme français en 1912).
Et Jaurès persiste :
« Que voulez-vous que fasse l’islam quand il se sent de toutes parts pressé et menacé, quand aux combinaisons des financiers s’ajoutent pour le perdre les survivances du vieux prosélytisme religieux ? Nous, socialistes, dévoués sans réserve à la politique de laïcité, nous sommes trop préoccupés en même temps du large problème social pour être obsédés de la peur du cléricalisme. Quand on constate cependant que, en France, les chefs du parti catholique ont poussé avec une ardeur extraordinaire à l’entreprise marocaine, quand on sait qu’en Italie c’est la banque papale qui a presque imposé l’expédition tripolitaine, quand on lit dans le journal La Croix d’hier, à propos de l’action des États balkaniques contre la Turquie : “Il y a dans l’Histoire des événements analogues à ceux d’aujourd’hui : on les appelle les croisades”, on se demande si tout n’est pas calculé pour exaspérer l’islam, pour le jeter aux résolutions extrêmes, et si la propagande religieuse ne veut pas s’ouvrir par des moyens de force des champs d’action nouveaux comme le capitalisme colonial et aventurier. On ne peut s’étonner en tout cas que partout, de l’Inde au Maroc, le monde musulman s’émeuve » (L’Humanité, 3 octobre 1912). Reconnaissons à ces formules une incontestable résonance contemporaine…


Voir en ligne : https://histoirecoloniale.net/La-Fr...


[1Édition établie par Albert PAUPHILET, in Poètes et Romanciers du Moyen-Âge, Gallimard, coll. « La Pléiade », Paris, 1952.

[2Arnold VAN GENNEP, En Algérie, Mercure de France, Paris, 1914.

[3Maxime RODINSON, La Fascination de l’islam, La Découverte, Paris, 1989.

[4Alain QUELLIEN, La Politique musulmane dans l’Afrique occidentale française, Émile Larose, Paris, 1910 (Gallica).

[5Voir Alain RUSCIO, « Islamophobie : un mot, un mal, plus que centenaires », Orient XXI, 28 janvier 2016.

[6Voir Faruk BILICI, « L’islam en France sous l’Ancien Régime et la Révolution : attraction et répulsion », Rives méditerranéennes, n° 14, 2003.

[7Raoul DE CAEN, La Geste de Tancrède, cité par Jean FLORI, « La propagande des croisades diabolise l’islam », in Mohammed ARKOUN (dir.), Histoire de l’islam et des musulmans en France, La Pochothèque, Paris, 2010.

[8Nicole GILLES, Les Annales & Chroniques de France, Pour Jean Macé, Libraire, Paris, 1553 (Gallica).

[9La Cosmographie universelle d’André Thévet, cosmographe du Roy, tome 1, Chez Guillaume Chaudiere, Paris, 1575 (Gallica).

[10Louys MORERI, Le Grand Dictionnaire historique ou le Mélange curieux de l’Histoire sacrée et profane, tome 2, partie 2, Chez Jean Girin & Barthélémy Rivière, Lyon, 1683 (Gallica).

[11HELVÉTIUS, Œuvres complètes, vol. V, Londres, 1781.

[12Cité par Moënis TAHA-HUSSEIN, Le Romantisme français et l’islam, Dar al Maaref, Beyrouth, coll. « Recherches et Documents », 1962.

[13Alfred DE MUSSET, Œuvres complètes, Seuil, Paris, 1963.

[14Cité par Annie REY-GOLDZEIGUER, Le Royaume arabe. La politique algérienne de Napoléon III, 1861-1870, SNED, Alger, 1977.

[15Louis VEUILLOT, Les Français en Algérie. Souvenir d’un voyage fait en 1841, Mame & Cie, Tours, 1845.

[16Ernest RENAN, De la part des peuples sémitiques dans l’histoire de la civilisation. Discours d’ouverture du cours de langue hébraïque, chaldaïque et syriaque au Collège de France, quatrième édition, Michel Lévy Frères, 1862 (Gallica).

[17Maurice BOIGEY, « Étude psychologique sur l’islam », Annales médico-psychologiques. Journal de l’aliénation mentale et de la médecine légale des aliénés, Masson, n° 8, 1908 (Bibliothèque interuniversitaire de santé).

[18Guy DE MAUPASSANT, « Lettre d’Afrique », Le Gaulois, 7 septembre 1881 (article signé « Un colon »).

[19Forme alors en usage pour écrire Ogadens.

[20Compte rendu de la Société de géographie, 1884, cité par Henri DEHÉRAIN, « La carrière africaine d’Arthur Rimbaud », Revue d’histoire des colonies, 4e trimestre 1916.

[21Roland BARTHES, « Grammaire africaine », in Mythologies, Seuil, Paris, 1957.

[22Paul PAINLEVÉ, Paroles et Écrits, Société des amis de Paul Painlevé/Rieder, Paris, 1936.

[23Rappelons que François Mitterrand, qui n’était alors nullement socialiste, appartenait à une petite formation située au centre-gauche, l’UDSR.

[24JORF, Débats parlementaires, Chambre des députés, 1954, p. 4968.

[25Ibid., p. 6078.

[26Ibid., p. 6080.

[27Enquête menée par Alain GIRARD et Jean STOETZEL, Français et Immigrés. L’attitude française, INED, Cahier n° 19, PUF, Paris, 1953.

[28Véronique DE RUDDER, « Insertion des immigrés : l’opinion des Français. Une enquête exclusive », Droit & Liberté, organe du MRAP, n° 32, mars 1984.

[29Le Point, 29 avril

[30Alain QUELLIEN, La Politique musulmane dans l’Afrique occidentale française, op. cit.

[31Tzvetan TODOROV, La Peur des barbares. Au-delà du choc des civilisations, Robert Laffont, Paris, 2008.

[32Eugène JUNG, L’Islam sous le joug (la nouvelle croisade), Chez l’auteur, Paris, 1926 ; repris in L’Islam, notre ami ; Les Arabes et l’islam en face des nouvelles croisades ; Palestine et sionisme, Chez l’Auteur, Paris, 1933 (Gallica) ; puis L’Islam, notre ami, notre allié, Centre Abad, Saint-Ouen, 1992.

   

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