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Le PCF naissant et la question coloniale, la guerre du Rif

Faiblesse de l’engagement anticolonialiste français

jeudi 24 décembre 2020 par Alain Ruscio

Entre 1870 et 1914, la France envoie sur tous les continents ses soldats conquérir un Empire colonial d’une ampleur considérable.

Cette expansion est exactement contemporaine de l’implantation du mouvement ouvrier et socialiste. Or, le moins que l’on puisse dire est que ce mouvement ne saisit pas l’importance du phénomène colonial.

Malgré les brillantes analyses de Jaurès, en particulier lors de la conquête du Maroc, malgré des protestations ponctuelles (« Plus un homme, plus un sou » pour les guerres coloniales), malgré la publication d’un premier ouvrage théorique en 1905 (Paul Louis, Le colonialisme i : Notes en fin de texte), c’est la timidité et la sous-estimation qui, dans le meilleur des cas, l’emporte. La notion même d’anticolonialisme est alors étrangère à l’esprit de la quasi-totalité des Français, et les militants ouvriers ne font pas exception.

Après la guerre, la gauche est divisée entre un pôle modéré, largement majoritaire, autour du Parti socialiste SFIO et de la CGT, et un pôle qui se veut révolutionnaire, avec les jeunes PCF et CGTU. Le premier pôle, bien dans la tradition d’avant 1914, accepte le fait colonial, ayant seulement la volonté d’y introduire plus de justice et d’humanité.
Le second renverse totalement ce discours. Avec la révolution bolchevik, la constitution d’une Internationale communiste, puis d’une Internationale syndicale rouge (ISR), une nouvelle ligne – la défense de l’indépendance nationale des pays dépendants, la communauté de combat entre colonisés et prolétaires – est censée s’imposer.

Mais l’internationalisme ne se décrète pas. Dans les années qui suivent la fin de la guerre mondiale, on ne peut parler de rupture radicale.

le Congrès de Tours n’est pas rupture. La Question coloniale reste mineure.

Seul un groupe de jeunes militants, dont certains issus des colonies, prend au sérieux les nouveaux principes. Un jeune « Annamite » au regard de feu, Nguyen Ai Quoc, le futur Ho Chi Minh, se distingue. Les militants peuvent par exemple lire ses articles dans L’Humanité ou La Vie Ouvrière, mais aussi dans Le Libertaire.

L’épreuve du Rif

Mais un grand événement, la guerre dite du Rif (nord du Maroc), qualifiée par le grand historien Charles-André Julien de « plus difficile guerre coloniale qu’ait faite la France »ii avant la décolonisation, va se charger de mettre les principes à l’épreuve des faits.

Le Maroc est alors sous la double domination de l’Espagne (nord et sud) et de la France (partie centrale, la plus vaste et la plus fertile du pays). Au nord, dans la région du Rif, un patriote marocain issu d’une grande famille, Abd El Krim iii (Photo de Une) entame dès 1921 la lutte contre la présence espagnole (Primo de Rivera iv).

L’armée espagnole va de déroute en déroute. En avril 1925, Abd El Krim empiète sur le territoire du Maroc « français » du haut Ouergha. Occasion rêvée pour la France coloniale de tenter de le mater. Le maréchal Lyautey, Résident général à Rabat, réplique. Mais, considéré comme trop « mou » face à la révolte, il est vite remplacé par Pétain, partisan de la seule manière forte.

Au plus fort de la guerre, Abd El Krim disposera de 75.000 hommes, pour seulement 30.000 fusils. En face, la France et l’Espagne aligneront un corps expéditionnaire énorme, disproportionné : 250.000 hommes, disposant d’une supériorité matérielle écrasante v. Il faut savoir que c’est au cours de cette guerre que furent pour la première fois utilisées les techniques proprement terroristes de bombardements aériens de populations civiles (190 avions).

Grande âme, le général Serrigny, adjoint de Pétain, recommande que « cette action soit puissante (grosses bombes), large (s’étendant sur toute l’étendue du Rif et des tribus alliées), continue (pendant tout l’été et tout l’hiver) » vi.

En France, une campagne d’une violence inouïe se met en place. Plus que les intérêts français, c’est la « civilisation occidentale » qui est menacée. Krim, soutenu par ses frères musulmans et par l’Internationale communiste, est présenté comme l’enfant monstrueux de deux fanatismes.
Les Rifains sont surnommés par une certaine presse comme les « Boches de l’Afrique ». Les hommes politiques de tous bords font des effets de manche. Les journaux rivalisent dans les descriptions des atrocités de ces « indigènes » retournés à l’état sauvage.

Face à cette escalade, comment va réagir le mouvement ouvrier et démocratique français ?

Premières dénonciations de la guerre

Seule une minorité proteste. Dès septembre 1924, avant même l’extension du conflit au Maroc « français », Pierre Sémard, Secrétaire général du PC, et Jacques Doriot, des Jeunesses communistes, avaient adressé à Abd El Krim un télégramme de soutien qui avait fait scandale vii.

Évidemment, l’entrée en guerre de la France accentue cette protestation. Dès mai est constitué un Comité d’Action contre la Guerre du Rif, qui regroupe le Parti communiste, la JC, la CGTU, l’ARAC, le groupe Clarté et les Comités d’union prolétarienne.
En fait, sous ces étiquettes diverses, ce sont surtout des militants communistes qui s’activent. Le 16 mai, le Comité est à l’initiative d’un premier rassemblement de protestation, à Luna Park viii.
En juillet, un jeune militant encore inconnu en prend la direction : Maurice Thorez.

Au-delà de ces forces, des intellectuels se mobilisent. Le 2 juillet 1925, L’Humanité publie un premier appel, à l’initiative d’Henri Barbusse, signé d’une centaine de noms, dont Louis Aragon, André Breton, René Crevel, Georges Duhamel, Robert Desnos, Paul Eluard, Michel Leiris, Benjamin Péret, Paul Signac, Philippe Soupault, Maurice de Vlaminck, Léon Werth…

L’appel n’est pas seulement pacifiste. Il affirme avec force un principe anticolonialiste sans ambiguïté : « Nous proclamons une fois de plus le droit des peuples, de tous les peuples, à quelque race qu’ils appartiennent, à disposer d’eux-mêmes. Nous mettons ces clairs principes au-dessus des traités de spoliation imposés par la violence aux peuples faibles, et nous considérons que le fait que ces traités ont été promulgués il y a longtemps ne leur ôte rien de leur iniquité. Il ne peut pas y avoir de droit acquis contre la volonté des opprimés. On ne saurait invoquer aucune nécessité qui prime celle de la justice ».

Aragon va jusqu’à Madrid pour y prêcher la lutte absolue contre le système qui a engendré cette guerre :
« Monde occidental, tu es condamné à mort. Nous sommes les défaitistes de l’Europe, prenez garde, ou plutôt non : riez encore. Nous pactiserons avec tous vos ennemis, nous avons déjà signé avec ce démon le Rêve, le parchemin scellé de notre sang et de celui des pavots. Nous nous liguerons avec les grands réservoirs d’irréel. Que l’Orient, votre terreur, enfin, à notre voix réponde. Nous réveillerons partout les germes de la confusion et du malaise. Nous sommes les agitateurs de l’esprit, toutes les barricades sont bonnes, toutes les entraves à vos bonheurs maudits. Juifs, sortez des ghettos. Qu’on affame le peuple, afin qu’il connaisse enfin le goût du pain de colère ! Bouge, Inde aux mille bras, grand Brahma légendaire. À toi, Égypte. Et que les trafiquants de drogues se jettent sur nos pays terrifiés. Que l’Amérique au loin croule de ses buildings blancs au milieu des prohibitions absurdes. Soulève-toi, monde. Voyez comme cette terre est sèche, et bonne pour tous les incendies. On dirait de la paille. Riez bien. Nous sommes ceux-là qui donneront toujours la main à l’ennemi » (Conférence, 18 avril 1925)1.

Éluard envoie à L’Humanité un texte vengeur :
« La France est un pays canaille qui rit, qui rit toujours, bassement, de toute grandeur, de toute violence, de toute nudité. Que ses ennemis triomphent, qu’ils l’humilient, qu’ils la contraignent à demander les coups qui l’achèveront, je ne puis en attendre que la Liberté ! Toute guerre suppose une défaite, toute défaite une révolution »
(23 juillet 1925)2.

La grève d’octobre

Mais la guerre continue.

Les 4 et 5 juillet a lieu à Paris le Congrès ouvrier et paysan du PCF lance l’idée d’une grève générale d’une journée ix. Aucune date n’est fixée.

Dès lors, la pression monte. Évidemment, la jeune CGTU, au sein de ce front, a la tâche explicite de mobiliser concrètement les salariés au sein des entreprises. Le 31 juillet, un magnifique dessin de Grandjouan occupe toute la « une » de La Vie Ouvrière.
La légende est d’ailleurs axée sur la dénonciation de la guerre plus que du colonialisme, ce qui sera une constante de la période : « Vous avez tué les pères, vous n’aurez pas les fils, non ! ».

Les militants de 1925 ont évidemment toujours en tête les images de l’effroyable boucherie de la guerre mondiale. Le titre du journal, au-dessus du dessin de Grandjouan, est significatif : « Pas les fautes de 1914 ! Contre la guerre du Maroc ! Préparons la grève générale ! ». Fin août a lieu le Congrès confédéral national qui entérine la décision de la jeune Centrale de jeter toutes ses forces dans la préparation de la grève x.

De nombreuses initiatives sont prises.
Au Congrès ouvrier et paysan de Paris succèdent ceux de Lille, Lyon, Béziers, Marseille, Bordeaux et Strasbourg. D’après le Bulletin de l’ISR, sans aucun doute en proie au démon de l’exagération, 7.500 délégués, représentant 3 millions de salariés, se seraient ainsi rencontrés xi.
La presse favorable à la grève – La VO, le Bulletin de l’ISR, L’Humanité… – signale par ailleurs l’engagement de militants socialistes ou confédérés. La VO cite par exemple l’UD de la Meurthe-et-Moselle, qui a manifesté son hostilité à la guerre xii.

Selon un schéma classique, la base de la CGT, déterminée, internationaliste, aurait désavoué une direction trop prudente. Mais, malgré l’emphase des formules, il semble bien que l’unité d’action ait peu progressé. L’insistance même mise à souligner les exemples prouve bien qu’il s’est agi d’exceptions. A Paris, en juillet, par exemple, la présence de 130 délégués socialistes et de 160 confédérés (sur 2.500 présents) n’efface pas l’impression de l’écrasante domination unitaire et / ou communiste.

La lecture des textes de la CGT, en tout cas, ne laisse aucun doute sur l’hostilité farouche qu’avaient ses dirigeants – et sans doute nombre de ses adhérents – à l’égard de la CGTU en général et de la grève en particulier.

Fin août, le Congrès de la CGT refuse tout net de recevoir une délégation du Comité central d’action, qualifié de « nouveau déguisement du Parti communiste », ce qui était d’ailleurs en grande partie la vérité. Dans Le Peuple, une rubrique intitulée « la grève communiste », se réjouit régulièrement des échecs de la préparation.

Le 2 octobre, la Commission administrative de la CGT, une nouvelle fois sollicitée, oppose une sèche fin de non-recevoir. Outre une hostilité de principe à toute unité, c’est l’efficacité même d’une telle action qui est mise en doute : où les « communistes » ont-ils vu qu’une grève avait le pouvoir de faire reculer une guerre ?
Léon Jouhaux, Secrétaire général, se réfugie derrière un légalisme prudent, qui justifie en fait le colonialisme : « L’action de la France au Maroc se poursuit d’après les stipulations internationales contenues dans ce qu’on appelle “l’Acte d’Algésiras“ ». Plus grave, il qualifie l’action militaire, comme le font alors le gouvernement et la quasi-totalité des forces politiques, de « travail de pacification ».

Ce n’est pas, conclut-il, l’action de la France qui menace la paix, c’est sa contestation par Abd el Krim : « Il serait particulièrement grave dans la situation internationale présente de rouvrir les discussions qui avaient failli provoquer une guerre européenne en 1912 » xiii.
C’est finalement le samedi 10 octobre que le Comité d’Action fixe la date : ce sera le lundi 12. Il y là une inconnue devant laquelle le chercheur avoue sa perplexité. Alors que la préparation avait été lente, méthodique, durant trois mois, pourquoi cette accélération soudaine ? Des informations sur une éventuelle arrestation en masse de militants ont-elles décidé (contraint ?) les dirigeants à précipiter les événements ? Ou le Comité a-t-il au contraire voulu jouer la surprise pour prendre de court les forces de répression ?

En tout cas, c’est une édition spéciale de L’Humanité, le 11, qui se fait le vecteur de l’Appel :
« Travailleurs et Travailleuses. L’heure de la démonstration prolétarienne a sonné. Lundi 12 octobre, vous cesserez le travail pour 24 heures. Le Comité Central d’Action prépare, depuis plus de trois mois, la protestation du prolétariat contre les guerres impérialistes du Maroc et de Syrie et contre les impôts Caillaux. Ses propagandistes ont dénoncé, dans des milliers de meetings, la politique criminelle d’un gouvernement asservi à la haute finance. Les mots d’ordre adoptés par sept Congrès ouvriers et paysans ont été diffusés à travers toute la France et ont soulevé le prolétariat des villes et des champs (…). Travailleurs de tout le pays, ouvriers, fonctionnaires, employés, paysans, debout contre la guerre. Opposez à l’impérialisme français la barrière résolue de votre front unique en action. Désertez en masse votre travail, manifestez avec le Comité Central d’Action. À bas la guerre ! Vive la grève générale de 24 heures ! » xiv

Les résultats de la grève

Au lendemain du mouvement, comme il est de tradition, les organisateurs triomphent et ses adversaires crient à l’échec.

Il faut d’abord souligner l’extrême violence, verbale ou souvent physique, propre à tous les mouvements sociaux de l’époque, qui a accompagné ce mouvement. La presse, le discours politique, bruissent des dénonciations les plus folles de la « grève insurrectionnelle ».

Patronat et gouvernement sont bien décidés à répondre à ce premier grand défi des « communistes ». Partout, il y a des échauffourées. Un ouvrier, André Sabatier, est tué par balle par un ingénieur de l’usine Radio-Electric de Suresnes, qui avait reçu une pierre…

La police procède à plusieurs centaines d’arrestations, beaucoup pour fait de grève (167 pour le seul 12 octobre), d’autres pour participation à des mouvements ayant entraîné des heurts avec la police, d’autres enfin pour des motifs pouvant aller jusqu’à… fredonner des chansons subversives, telle que Au Maroc, ou réciter le poème de Monthéhus Aux victimes du Maroc xv.

En novembre, on dénombre 165 militants emprisonnés et 263 poursuivis. Les tribunaux requièrent 320 années de prison xvi. Le record en la matière est détenu par Jean Georges, le Secrétaire de l’UD CGTU de Haute-Garonne, qui est condamné à 15 mois xvii. Le jeune Maurice Thorez écope de 14 mois. Dans ces conditions, il fallait un caractère trempé et une conviction à toute épreuve pour participer à un tel mouvement.

C’est à la lumière de ce climat qu’il faut tenter d’évaluer la portée de ce mouvement. Manifestation éclatante et massive de l’internationalisme prolétarien ?
Ou « fiasco », « gesticulation sans grande portée pratique », selon les formules de Serge Berstein et Jean-Jacques Becker xviii ?

C’est Gaston Monmousseau qui, le 16 octobre, dans La Vie Ouvrière, signe l’éditorial, imprimant immédiatement à ce fait une marque d’épopée qui ne le quittera plus. Plus d’un million de grévistes, prétend-il, ont participé au mouvement, des centaines de milliers d’autres « se sont solidarisés par des moyens appropriés ».
Ce chiffre d’un million de grévistes, légèrement érodé à 900.000, va désormais entrer dans la saga révolutionnaire. Il figurera longtemps dans tous les Manuels d’histoire édifiants xix. A l’inverse, une fourchette basse de 100.000 grévistes est proposée par l’historien allemand Jacob Moneta xx.

Même si la vérité ne se situe pas toujours à mi-chemin entre deux extrêmes, il faut probablement éliminer ces deux chiffres. René Gallissot xxi fait remarquer que le PC n’avait même pas atteint 900.000 voix aux élections de juin 1924, ce qui est la stricte vérité xxii, et propose d’opérer un abattement d’un tiers ou de la moitié. Il y aurait donc eu entre 400 et 600.000 grévistes ce jour-là, dont une grosse proportion en région parisienne.

Mais cette querelle n’a d’intérêt que si l’on suppose que les organisateurs de la grève pensaient qu’elle avait à elle seule la capacité d’arrêter la guerre. Ce qui serait leur prêter une immaturité politique abyssale. En fait, cet affrontement de chiffres est devenu relativement mineur aujourd’hui. Ce qui compte, c’est évidemment la signification symbolique du mouvement.
Dans un climat particulièrement défavorable, des organisations ont visé très haut : faire la démonstration que l’internationalisme pouvait passer – ou plutôt : commencer à passer – dans les actes.

Les grévistes d’octobre 1925 étaient en tout état de cause strictement minoritaires. Mais ils ont marqué de leur empreinte l’histoire sociale et politique française.

1 In La Révolution surréaliste, n° 4, 15 juillet, repris in L’Œuvre poétique, Vol. II, Paris, Livre-Club Diderot, 1974
2 « Un appel à la révolution »
i Paris, Petite Bibliothèque socialiste, 1905
ii Le Maroc face aux impérialismes (1415-1956), Paris, Ed. Jeune Afrique, 1978
iiMohammed El-Khattabi, couramment appelé Abd el Krim (1883-1962). Voir sa biographie par Zakya Daoud, Abd el Krim. Une épopée d’or et de sang, Paris, Séguier, Coll. Les colonnes d’Hercule, 199
iv Miguel Primo de Rivera (1870-1930), officier supérieur et homme politique conservateur espagnol. Commandant en chef au Maroc espagnol à partir de juillet 1922.
Il est le père de José Antonio, fondateur de la Phalange.
v Voir Daniel Rivet, Lyautey et l’institution du Protectorat français au Maroc, Paris, L’Harmattan, Coll. Histoire et perspectives méditerranéennes, Vol. III, 1996
vi Cité par Daniel Rivet, o.c.
vii L’Humanité, 11 septembre 1924
viii L’Humanité du 17 annoncera, sans doute avec quelque exagération, la présence de 15.000 personnes.
ixVoir René Gallissot, « Le PCF et la guerre du Rif », in Abd el Krim et la République du Rif, Actes du Colloque international, janvier 1973, Paris, Ed. François Maspero
xCompte-rendu du Congrès dans La Vie Ouvrière du 28 août, Résolution dans le n° du 4 septembre
xiDécembre 1925
xii 17 juillet
xiii Toutes ces citations sont extraites du compte-rendu de la CA in La Voix du Peuple, novembre 1925.
xiv L’Humanité, 11 octobre
xv Georges Oved, La gauche française et le nationalisme marocain, Paris, L’Harmattan, 1985
xvi Chiffres de Pierre Sémard, cités pat Jacques Fauvet, histoire du PCF, 1920-1976, Paris, Grasset, Coll. Les grandes études contemporaines, 1977
xvii Gaston Monmousseau, La Vie Ouvrière, 13 novembre
xviii Histoire de l’anti-communisme en France, Vol. I, 1917-1940, Paris, Ed. Olivier Orban, 1987
xix Voir par exemple le Manuel Histoire du Parti communiste français, Paris, Ed. Sociales, 1964, longtemps lecture unique dans les Écoles de formation des cadres communistes.
xx Le PCF et la question coloniale, 1920-1965, Paris, François Maspéro,Coll. Livres rouges, 1971
xxi Article cité
xxii 875.812 voix (Jacques Fauvet, o.c.)

Documents sur Abd el Krim envoyés par Kamel

- Vidéo, Conférence Galissot

https://www.youtube.com/watch?v=RVXqFklDkBQ&feature=youtu.be

- Actes Colloque international sur Abd El-Krim et la république du Rif 18-20 Janvier 1973 FRANÇOIS MASPERO 1976 1 place Paul-Painlevé, Ve PARIS
- Mostefa Lacheraf Des Noms et des Lieux Editions Casbah 2005
- René Gallissot 1919-1926 : la guerre du Rif Samedi 22 Mai 2004
Professeur émérite d’histoire à l’université Paris-VIII, fondateur et ancien directeur de l’Institut Maghreb-Europe. Dernier ouvrage paru : le Maghreb de traverse (Éd. Bouchenne, 2000).

Entretien réalisé par Lucien Degoy dans la grande série : " Il était une fois l’Humanité ".

La campagne contre la guerre du Rif, qui se développe au début des années vingt, représente un moment de jeunesse de l’Humanité et du communisme en France.
Pendant six ans, à partir de 1919, se déroule dans l’étroite bande côtière du Maroc, la sanglante " guerre du Rif ". Elle opposera successivement, puis conjointement, l’armée espagnole et l’armée française à la guérilla conduite par Abd el-Krim, et fera des dizaines de milliers de victimes. Finalement, le leader marocain sera déporté à La Réunion, et la provisoire République du Rif sera dissoute. Pourquoi cet acharnement dans une guerre coûteuse, alors qu’Abd el-Krim ne menaçait guère ces empires coloniaux ?

René Gallissot.
La conquête du Maroc renvoie au partage de l’Afrique, à la rivalité franco-allemande au début du XXe siècle. L’exemple n’en est pas moins un des premiers compromis du système-monde impérialiste. À la conférence d’Algésiras en 1906 (la Russie et les États-Unis y participent), la zone Nord, le Rif donc, est dévolu à l’Espagne, et la plus grande part du pays à l’occupation française. Les deux zones seront sous protectorat conservant le régime du sultanat chérifien. Tanger reste zone franche internationale. La Banque d’État du Maroc est un consortium privé dont le principal actionnaire est la Banque de Paris et des Pays-Bas ; le commerce du Maroc n’est pas intégré à l’empire français, mais déjà au marché mondial car les douanes sont limitées au plus bas selon le régime dit de la " Porte ouverte ".

La guerre mondiale à peine finie, quels intérêts l’Espagne puis la France ont-elles de se lancer dans cette grande opération guerrière ?

René Gallissot.
La guerre de 1914 a fait des États-Unis le banquier du monde, la puissance qui tire profit de sa dette. La France est saignée, mais dispose d’une immense armée faisant appel aux troupes coloniales. Lyautey destitué, c’est Pétain qui sera envoyé pour combattre Abd el-Krim ; il disposera de 32 divisions, plus de 350 000 hommes.
L’Espagne qui est en mal d’empire perdu, est poussée par le parti africaniste à reprendre pied outre-mer ; or son armée a déjà été battue dans ses tentatives de conquérir le Rif, avant 1914 à partir de Ceuta et Melilla ; elle l’est à nouveau à Anoualen en 1921 ; elle reste en difficulté sous l’action de guérilla que mènent Abd el-Krim et ses groupes mobiles de montagnards armés ;

Hô Chi Minh puis Mao le citeront en exemple. Devant les succès d’Abd el-Krim, la panique gagne Fès et les villes au pied du Rif. L’armée française va prêter main-forte ou plutôt main lourde à l’armée espagnole, en mobilisant les grands moyens, des bateaux de guerre et des avions et en procédant à des bombardements, avec usage de " bombes asphyxiantes ".

Qui est Abd el-Krim ? Quelles sont ses bases sociales et ses idées ? Veut-il unifier le Maroc sous sa souveraineté ?

René Gallissot.
République du Rif ne veut pas dire État marocain. C’est nous, et plus encore après 1945 et à travers l’ONU, qui avons l’État nation dans la tête avec un État, un peuple, un territoire ; c’est la forme ultime du nationalisme, et nous sommes incapables de comprendre le soulèvement des peuples, au pluriel, et les mouvements nationalitaires de résistance qui se manifestent encore dans l’entre-deux guerres.

Le nom de Mohammed ben Abd el-Krim el-Khattabi manifeste les deux faces du personnage social et politique : le leader moderne et le lettré de famille de fonction. Le père a été cadi (juge) au début du siècle, investi par le sultan dans sa région de la tribu berbérophone des Beni Ouriaghel ; il a été aussi écarté lors de changement de sultans. C’est dire que la famille a un patrimoine, une notabilité et des alliances.

Les fils Abd el-Krim, capital familial aidant, sont allés à l’école espagnole ; un frère, Abdessalam, qui sera l’intendant de la défense du Rif, a poursuivi ses études en Espagne ; il est ingénieur. Celui qu’on appelle l’émir, pour dire commandant en chef, après des études secondaires, a été plusieurs années collaborateur d’un journal espagnol de Melilla, accompagnant et servant la pénétration coloniale.

Les Rifains partent nombreux en émigration, laissant leur pays de vallées et de montagne à son organisation réglée par la parenté et le pouvoir des chefs de familles et de tribus. Ces Rifains ouverts sur le monde, étonnés par la guerre et les révolutions de Russie et de Turquie, s’enflamment pour des Républiques fondées sur un soulèvement populaire contre des envahisseurs et contre la domination des puissances et des groupes capitalistes étrangers.

Pour Abd el-Krim, la République doit être moderne, établir un État de fonction publique et de justice par la réforme d’un État musulman. Il n’en reste pas moins que son initiative est en rupture avec le sultanat du Maroc ;
il ne revendique pas l’empire des chérifs qui prétendent descendre de la famille du Prophète. il fait exploser dans le Rif une République qui fait partie de ces soulèvements de minorités nationales, dans l’élan des mouvements Jeunes nationaux, après la révolution soviétique, en pays kurde au Moyen-Orient, et avec le soulèvement principalement druze en Syrie et au Liban.

Précisément, c’est contre la guerre du Rif et de Syrie que l’Internationale communiste appelle à faire campagne.

En septembre 1924, les communistes français salueront dans un télégramme à Abd el-Krim " la victoire du peuple marocain sur les impérialistes espagnols ".

Comment le jeune Parti communiste et l’Humanité ont-ils développé l’action contre la guerre ?

René Gallissot.
C’est Jacques Doriot pour les Jeunesses communistes et Marcel Sembat pour la Section française de l’Internationale communiste (SFIC) qu’est le jeune Parti communiste, qui signent ce télégramme de salut. En France, la guerre du Rif est présentée par les actualités cinématographiques. Après la boucherie de 1914-1918 et pour compenser la censure, la grande presse comme l’Illustration est pleine de photos et d’images, voire de reportages qui se tiennent entre la vision guerrière et l’exotisme.

L’Humanité est alors un journal iconoclaste. Ainsi en juin 1925, ce bandeau à la une : " Caillaux de sang ", pour dénoncer l’impôt que le ministre des Finances fait voter pour faire " la guerre des banquiers et des industriels ", les prolétaires et les colonisés ont les mêmes exploiteurs. C’est à Pétain que l’on fait appel. Verdun n’est pas encore un mémorial patriotique, surtout pas pour les communistes qui reprennent, après la campagne contre l’occupation de la Ruhr, ce qu’on appelle " l’action anti " : antimilitariste, antinationaliste, anticolonialiste et en même temps anticléricale, contre ce cléricalisme qui bénit les drapeaux, honore les ganaches décorées et fait défiler les anciens combattants pour le compte de la droite nationaliste.

Cette virulence qui continue l’anarcho-syndicalisme, dénonce la guerre du Rif que mène le gouvernement du Cartel des gauches, car la gauche est coloniale. La directive de l’Internationale communiste de Front unique avec les socialistes, reste une formule abstraite ; pour renaître, le mouvement ouvrier doit exorciser la faillite et la honte de 1914 qui ont fait l’Union sacrée.

Le jeune communisme est en dehors du nationalisme français, fut-il exprimé sous les voiles du patriotisme républicain de gauche. Les socialistes passés en majorité au PC au congrès de Tours, reviennent en 1923 à la vieille maison. Restés en petit nombre, quand ils ne sont pas des militants venant du syndicalisme révolutionnaire, les communistes sont des adhérents de vingt ans.

Vingt ans en 1920, c’est l’âge du communisme.

Ces jeunes démobilisés et en quête d’emploi, ces destinées prolétaires se retournent contre le vieux monde et les prêcheurs de guerre avec cet éclat subversif que jettent, eux aussi, les jeunes écrivains et artistes surréalistes.

Comment ce jeune parti mène-t-il son action ?
Quel rôle joue vraiment Maurice Thorez ?

René Gallissot.
La geste d’histoire du PCF autour de Maurice Thorez sera écrite par la suite. C’est après 1931-1932 que Moscou fait fond sur Maurice Thorez. La campagne a été menée par les Jeunesses communistes. C’est Jacques Doriot qui conduit le plus souvent la bataille parlementaire qui tient effectivement de la bataille.

C’est l’activisme des jeunes qui anime les manifestations sur les lieux publics, devant les casernes et quelquefois dedans, en criant les mots d’ordre de fraternisation qui s’adressent d’abord aux troupes coloniales.
André Marty monte au créneau pour répéter le geste des mutins de la Mer noire : " Hissez le drapeau rouge, n’embarquez pas de cadavres en sursis pour la terre africaine "
(juin 1925, encore dans l’Humanité).

Quand Maurice Thorez est mis à la tête du Comité d’action contre la guerre du Rif, en avril 1925, c’est cependant pour montrer que le Parti existe et pas seulement les Jeunesses ; à ce titre il sera condamné à quatorze mois de prison.

Les Jeunesses s’appuient sur les syndicalistes révolutionnaires de la CGTU, qui s’emploient à entraîner les travailleurs " coloniaux " dans des congrès ouvriers nord-africains. Les mots d’ordre partent de la Maison des syndicats, rue de la Grange-aux-Belles ; ce volontarisme appelle à la grève générale.

Au lendemain des manifestations du 12 octobre 1925, l’Humanité titre sur 900 000 grévistes ; les historiens rabattent sur 300 000 ou 400 000, ce qui est déjà extraordinaire face à une guerre coloniale.
C’est la force et l’étroitesse de la minorité révolutionnaire.

Abd el-Krim est défait en mai 1926 et déporté ; il s’échappera en 1947 du bateau qui le ramène de La Réunion et s’établira au Caire. Comment interpréter la phrase qu’il prononce en 1963, peu avant sa mort :
" Je suis venu trop tôt. " ?

René Gallissot.
Trop tôt pour que l’emporte une guerre de libération nationale. À partir de 1948, et derrière le Bureau du Maghreb et de la Palestine de la Ligue arabe, pour les pays arabes qui n’ont pas d’État, il s’emploie à préparer l’entrée en lutte de l’Armée de libération du Maghreb. C’est ce dispositif qui pousse en avant, au Maroc, les deux branches armées de libération, celle du Rif, à nouveau donc, et celle du Sahara, et l’ALN algérienne. Il est ainsi présent à la fin des temps de libération nationale, moins la Palestine.

Pour le PCF, qui s’est investi dans l’idéologie nationale à travers le Front populaire, la lutte antifasciste et la Résistance, ce passé d’" action anti " apparaît bien comme un moment de jeunesse.
Quel contraste avec les motifs de la campagne contre la guerre d’Algérie, mesurés par le suivisme de la stratégie soviétique et les vains exercices de front avec la SFIO.

En mars 1956, le vote des pouvoirs spéciaux, les appels derrière le Mouvement de la paix, laissent les manifestations de rappelés sans relais. L’endurcissement stalinien et tout autant le discours de glorification nationale font s’ouvrir la coupure avec la jeunesse et les nouveaux mouvements.
L’Humanité a fort à faire pour remonter ces temps de l’âge de fer.

   

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