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« Des Noirs, des Arabes et des musulmans sont partie prenante de la classe ouvrière »

lundi 28 mai 2018 par Saïd Bouamama

Laïcité, foulard, islam, colonialité ou « race » : plus une semaine sans qu’il n’en soit question dans le débat public. Les libéraux et l’extrême droite montent sur les tables ; laissons-les s’égosiller. Les partisans de l’émancipation s’entredéchirent ; voilà qui nous importe. Les tensions entre la tradition matérialiste européenne (socialiste, communiste ou anarchiste) et les mouvements anticolonialistes ne datent pas d’hier.

Celles entre irréligieux et croyants non plus — Lénine énonçait déjà en 1909, en opposition à certains espaces révolutionnaires : « Un marxiste est forcément tenu de placer le succès du mouvement de grève au premier plan, de réagir résolument contre la division des ouvriers, dans cette lutte, entre athées et chrétiens. »

Une interview du site Ballast.

En 1970, Jean Genet appelait à « organiser tout de suite des alliances révolutionnaires tactiques » entre les militants blancs de gauche et les activistes afro-américains. Comment ces mots résonnent-ils aujourd’hui ?

C’est comme s’il les avait prononcés hier. Il faut distinguer les alliances tactiques et les alliances stratégiques. Les premières supposent la prise de conscience d’intérêts communs, à un moment donné, sans avoir à partager l’ensemble de l’analyse ; les secondes impliquent d’avoir enlevé les angles morts des uns et des autres pour produire une analyse commune. Dès qu’il est possible d’œuvrer à une convergence d’intérêts objectifs, nous devons le faire.

N’en reste pas moins, de nos jours, une réelle difficulté : sur un certain nombre de questions qui touchent les populations des quartiers populaires, les analyses dominantes produites par la gauche évacuent leur spécificité. Prenons un exemple très connu, et tout aussi concret : une grande partie de la gauche et de l’extrême gauche considère que le port du foulard empêche tout travail commun. Nous pensons quant à nous que les musulmans — et donc les musulmanes qui peuvent le porter — sont une composante du peuple français et que le foulard ne devrait pas être un obstacle ni son retrait une condition pour pouvoir avancer ensemble.

La non-reconnaissance du développement de l’islamophobie comme forme de racisme contemporain nécessitant une mobilisation collective reste un facteur entravant l’action commune.

Qui dit foulard dit islam. Et la gauche radicale française est historiquement plutôt incroyante, sinon athée…

Absolument. Entendons-nous : il ne s’agit pas de créer une homogénéité ou une unicité. Un peuple est, toujours, hétérogène ; la question que nous devons nous poser ensemble est celle de l’acceptation de l’hétérogénéité nouvelle du peuple, issue de la décolonisation. Des Noirs, des Arabes et des musulmans sont à présent partie prenante de la classe ouvrière et des couches populaires de la nation. La croyance ou la non-croyance ne doivent pas être un critère de l’action commune : comme disait Aragon, "celui qui croyait au ciel, celui qui n’y croyait pas » étaient unis dans le combat contre le nazisme".

Vous aviez écrit, dans Figures de la révolution africaine, qu’il avait manqué à Sankara un « outil de liaison politique » — tout en critiquant, ailleurs, le parti comme forme ultime du processus révolutionnaire. De quel outil devrait-on se doter ?

Ce n’est pas le parti en tant que tel qui me pose problème mais l’idée selon laquelle la « forme parti » serait déjà définie et qu’il suffirait de la reproduire.

Face à une multitude de résistances, de groupes et d’individus, il nous reste à réfléchir à l’espace le plus à même de créer une convergence vers les endroits de pouvoir où se joue l’avenir d’une transformation à vocation révolutionnaire.

Appelons cet espace « parti », si l’on veut, mais à condition que personne ne vienne nous dire qu’il est déjà construit et qu’il ne doit être qu’ainsi. Nous avons besoin d’un état-major : en face, ils en ont un. Je ne parle pas d’un chef mais d’un espace au sein duquel se pensent la stratégie commune et les moments d’offensive. Une organisation politique capable de prendre en charge ce travail reste nécessaire.

Ce qui vous situe donc à distance des mouvances « autonomes » dont il est beaucoup question ces temps-ci.

Absolument. Il ne suffit pas de résister : on sait le faire. La ZAD résiste, oui, de même que les autonomes ou les quartiers populaires. Mais la question que l’on doit résoudre, c’est celle du pouvoir. Si on ne touche pas au pouvoir, on ne change pas la société.

La transformation des rapports sociaux suppose une victoire sur le pouvoir — ce qui n’empêche pas de travailler avec toutes les formes de résistance. Il n’y a pas un modèle : historiquement, les partisans de la prise du pouvoir s’opposent à ceux du contre-pouvoir ; des troisièmes ou des quatrièmes voies peuvent émerger. Laissons ouverts les champs de l’Histoire. Les peuples inventent.

Le passé nous apprend que nous n’avons pas la solution en la matière : la dynamique de refus du pouvoir n’a jamais abouti à des transformations sociales globales ; la dynamique "partidaire", malgré des succès indéniables, a également conduit à de nombreux échecs… Soyons humbles. On sait qu’il faut détruire le pouvoir de domination ; par quoi le remplacer ? C’est aux mouvements de masse de l’inventer demain, non aux petits groupes militants.

Ce qui reste certain, c’est qu’on n’abat pas durablement un système sans organisation.

Lire la suite de l’article Ici.


Voir en ligne : https://www.revue-ballast.fr/said-b...

   

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