Le Manifeste

Le journal et les débats

Seul le journal et les articles signés « URC », reflètent l’avis de l’URC. Sinon les articles proposés sur ce site sont destinés à élargir notre champ de réflexion. Cela ne signifie donc pas forcément que nous approuvions la vision développée par les auteurs. L’utilisation des commentaires en fin d’article, permet à chacune et chacun de s’exprimer et de nourrir le débat démocratique.

Accueil |  Qui sommes-nous ? |  Rubriques |  Thèmes |  Cercle Manouchian : Université populaire |  Films |  Adhésion

Accueil > Voir aussi > Venezuela : Les conséquences de l’extradition d’Alex Saab aux Etats-Unis

Venezuela : Les conséquences de l’extradition d’Alex Saab aux Etats-Unis

lundi 18 mai 2026 par Diego Herchhoren / Haize Gorriak

L’extradition d’Alex Saab - ancien ministre de l’Industrie du Venezuela considéré comme le « cerveau financier » du chavisme - aux Etats-Unis est un point d’inflexion. Loin d’être un acte de justice ordinaire ou une simple purge interne, la livraison de Saab par les « nouvelles autorités » vénézuéliennes constitue l’acte fondateur d’un nouvel ordre politique dans le pays.

Alex Saab, plus qu’un fonctionnaire

Alex Saab n’était pas un simple fonctionnaire du Gouvernement de Nicolás Maduro, c’était l’artisan du circuit du commerce extérieur vénézuélien sous le régime des sanctions. Possédant la nationalité de plusieurs ( Colombia, Venezuela, Antigua et Barbuda) et un réseau d’entreprises en Turquie, à Hong Kong, en Suisse et à Panama, Saab avait construit la logistique qui avait permis au Gouvernement du pays de survivre au régime de sanctions imposé par les Etats-Unis.

Depuis 2011, il gérait 2 programmes sensibles : la construction de logements sociaux (Grande mission Logement Venezuela) et la distribution et la distribution des aides alimentaires CLAP, qui, pendant les années les plus dures des sanctions, ont permis de nourrir les secteurs les plus pauvres.

Mais sa véritable valeur stratégique résidait dans sa capacité à agir entre juridictions et sanctions. A travers ses structures, l’or vénézuélien coulait vers la Turquie, les Emirats Arabes Unis et l’Iran et à travers lui se canalisaient des relations avec des entreprises occidentales (Chevron, JP Morgan) qui, malgré leur discours politique anti-chaviste, continuaient à travailler de fait avec Caracas.
C’est pourquoi quand, en octobre 2024 Maduro l’a nommé ministre de l’Industrie, il n’a rien fait d’autre que reconnaître publiquement un pouvoir que Saab exerçait dans l’ombre.

Une histoire d’arrestations et de tortures

Mais ce n’est pas la première fois que Saab est arrêté. En juin 2020, il a été intercepté au Cap Vert alors qu’il volait vers Téhéran, suite à un mandat d’Interpol demandé par les Etats-Unis. Cette procédure était. pleine d’irrégularités : la mandat avait été émis 24 heures après l’arrestation, il n’y avait pas de traité d’extradition avec les Etats-Unis et aussi bien la CEDEAO que le Comité de l’ONU pour les droits de l’homme ont demandé sa libération sans succès.

Pendant plus d’un an, il a subi des conditions de détention extrêmes -une cellule de 3m/3m, de fortes températures, l’absence de lumière et de soins médicaux - et, en octobre 2021, il a été extradé à Miami. Là, dans un appartement secret de la CIA, il a été soumis à des tortures par l’eau pour le forcer à coopérer contre Maduro.

En décembre 2023, Joe Biden a gracié Saab en échange de 10 citoyens étasuniens, de 20 prisonniers politiques vénézuéliens et du renforcement de Chevron dans le secteur pétrolier du Venezuela. Cet échange a révélé l’énorme valeur que Saab avait pour Caracas : pour lui, avec des dizaines de personnes et avec l’accès à des ressources stratégiques.

Le paradoxe économique vénézuélien

Entre 2025 et 2026, le Venezuela a enchaîné 20 trimestres consécutifs de croissance avec un PIB de +8,66% en 2025 et une prévision de 12% pour 2026 - le meilleur indice de l’Amérique latine. Dans les supermarchés, les produits occidentaux sont revenus, une chose impensable il y a 10 ans.

Mais cette croissance n’était pas spontanée. elle n’a été possible que grâce à la conjonction du rétablissement du prix du pétrole, d’un allègement partiel des sanctions et surtout de l’existence de mécanismes opérationnels qui permettaient de canaliser l’investissement occidental en évitant les restrictions officielles.
C’était ça, précisément, le rôle de Saab : agir comme une charnière entre la compagnie d’Etat PDVSA et des entreprises comme Chevron ou JP Morgan en concevant des schémas de compagnies offshore qui les maintiennent « dans le jeu » malgré les sanctions.

Pourquoi l’extrade-t-on maintenant ?

L’extradition de Saab n’est pas « une purge de maduristes » générique mais un changement de bénéficiers étrangers. Au Venezuela, il y a eu une lutte entre deux grands. intérêts étasuniens : d’un côté JP Morgan (à travers Dalinar Energy) de l’autre, Paul Singer —donateur proche de Donald Trump— à travers Amber Energy.

Parallèlement, un associé de Trump, Harry Sargeant III (dont l’entreprise opère au Venezuela depuis les années 80) a soutenu la candidature de Delcy Rodríguez comme « dirigeante temporaire contrôlable. » Rodríguez est celle qui, sans conteste, est aujourd’hui au commandement.

Dans cette situation, les schémas financiers que Saab a construits étaient conçus pour la configuration précédente Maduro et les structures qui négociaient avec Biden). La nouvelle configuration demande de nouveaux acteurs et Saab est devenu gênant.

En outre, sa connaissance précise des réseaux de contournement des sanctions et des acteurs occidentaux qui ont collaboré en secret fait de lui une pièce très convoitée par le parquet des Etats-Unis. ainsi, le livrer non seulement nettoie l’échiquier des vieux loyaux mais fournit un butin d’informations précieux à Washington.

Les conséquences pour le Venezuela

L’extradition de Saab a au moins 6 conséquences politiques pour le Venezuela.

La première est que le fait qu’il existe « de nouvelles autorités » qui peuvent décider de livrer une figure si importante du Gouvernement de Nicolás Maduro implique que Maduro ne gouverne plus. Delcy Rodríguez apparaît comme la dirigeante de fait, alignée sur les intérêts du Gouvernement nord-américain actuel.

La seconde conséquence est que l’extradition est le fer de lance d’une purge systématique des vieux acteurs. Ceux qui géraient les flux d’argent, d’or et les sanctions deviennent inutiles ou, directement, une monnaie d’échange.

La troisième conséquence est qu’un climat de terreur s’est instauré parmi la direction vénézuélienne. Ce n’est un secret pour personne qu’ils vivent « dans un état de tension et de crainte, en se demandant qui sera le suivant. » L’extradition fonctionne comme un mécanisme disciplinaire : aucun haut fonctionnaire du chavisme ne peut être sûr que les nouveaux gouvernants ne décideront pas de les livrer à la justice des Etats-Unis.

La quatrième conséquence est le changement des règles du jeu géopolitique. Le Venezuela cesse d’être un pays qui négocie à partir de l’affrontement avec les Etats-Unis pour devenir un partenaire aligné sur les nouveaux bénéficiâmes étrangers. Les vieilles règles (protection mutuelle, contournements des sanctions avec l’aval de la Russie et de l’Iran) sont remplacées par la logique de livrer les anciens acteurs pour que le nouveau Gouvernement obtienne une légitimité et les faveurs de Washington.

La cinquième conséquence est la soumission aux intérêts financiers concrets des Etats-Unis. La décision d’extrader ne correspond pas à des critères judiciaires intérieurs mais à la bataille entre des fonds d’investissements comme Amber Energy (Paul Singer) et JP Morgan. La politique vénézuélienne est ainsi soumise aux factions du capital financier étasunien.

Et la sixième conséquence est que cela suppose inévitablement un affaiblissement des alliances avec la Russie et l’Iran. Le Venezuela, dans sa politique concernant l’armement, a donné la priorité aux armes conventionnelles russes (fusils AK) sur le développement de drones, à la différence de l’Iran. La livraison de Saab montre que les nouveaux dirigeants n’hésitent pas à rompre avec les anciennes alliances stratégiques anti-nord-américaines, ce qui affaiblit la sphère d’influence russo-iranienne dans les Caraïbes.

Une remarque sur les relations avec la Russie et un nouveau Venezuela

Saab a négocié avec des représentants russes l’éventuelle localisation de la production de drones au Venezuela mais le projet ne s’est pas concrétisé parce que Caracas a donné la priorité aux armes conventionnelles. C’est une grave erreur stratégique, car les drones seraient bien plus utiles pour assurer une « dissuasion asymétrique » face à la présence des Etats-Unis dans les Caraïbes que des milliers de fusils enfermés dans des arsenaux.

L’ironie est que l’Iran - un pays avec lequel le Venezuela a travaillé activement par l’intermédiaire de Saab - a développé cette capacité. La livraison de Saab marque, d’une certaine manière, la marginalisation de l’approche russo-iranienne au profit d’un réalignement avec Washington.

L’extradition d’Alex Saab n’est pas un fait judiciaire isolé mais l’acte fondateur d’un nouvel ordre politique au Venezuela. Les anciens cadres chavistes sont sacrifiés pour faciliter le contrôle des ressources du Venezuela (pétrole, gaz, or) par une nouvelle faction locale alliée aux secteurs conservateurs étasuniens liés à Donald Trump.

Le coût de cette politique est la perte de tout vestige d’autonomie et l’instauration d’une logique de « livraison » comme outil de gouvernement. Le climat de crainte parmi la direction, la reconfiguration des bénéficiâmes étrangers et la fin de la politique d’affrontement des Etats-Unis dessinent un scénario dans lequel le Venezuela cesse définitivement d’être un laboratoire de résistance anti-impérialiste pour devenir un terrain d’affrontement entre les intérêts financiers nord-américains.

La valeur symbolique de la livraison du « cerveau financier » de Maduro est la preuve la plus éloquente que les règles du jeu ont changé pour toujours.

Traduction Françoise Lopez pour Amérique latine-Bolivar Infos
source en espagnol :

Pensamiento crítico. Las consecuencias de la extradición a Estados Unidos de Alex Saab - Resumen Latinoamericano

https://www.resumenlatinoamericano.org/2026/05/17/pensamiento-critico-las-consecuencias-de-la-extradicion-a-estados-unidos-de-alex-saab/

Venezuela : Les conséquences de l’extradition d’Alex Saab aux Etats-Unis - Amérique latine-Bolivar Infos

https://bolivarinfos.over-blog.com/2026/05/venezuela-les-consequences-de-l-extradition-d-alex-saab-aux-etats-unis.html


Voir en ligne : https://bolivarinfos.over-blog.com/...

   

Un message, un commentaire ?

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par les responsables.

Qui êtes-vous ?
Se connecter
Votre message

Ce formulaire accepte les raccourcis SPIP [->url] {{gras}} {italique} <quote> <code> et le code HTML <q> <del> <ins>. Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.