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Deux poids, deux mesures ? La presse occidentale face à la flottille Sumud et aux villages libanais
samedi 23 mai 2026 par Odette Auzende, Bruno Drweski
flottille de la Liberté
La Coalition internationale de « la flottille de la Liberté » a été créée en 2010 pour tenter de briser le blocus de la bande de Gaza et d’y apporter une aide humanitaire. Elle réunit des militants de nombreux pays occidentaux.
La « flottille pour Gaza », ou « flottille Global Sumud », initiative internationale de militants de la société civile lancée en 2025 par une coalition d’organisations engagées pour la Palestine, est maintenant la troisième tentative en un an de briser le blocus naval de la bande de Gaza, d’acheminer de l’aide humanitaire et d’attirer l’attention sur la situation dramatique de la population de l’enclave assiégée.
Partie du port turc de Marmaris, la flottille a été interceptée en ce mois de mai 2026 au large de Chypre, en zone internationale, par la marine israélienne.
- https://www.lefigaro.fr/international/les-430-membres-de-la-nouvelle-flottille-pour-gaza-ont-ete-transferes-en-israel-20260520 : « L’occupation israélienne a une nouvelle fois intercepté illégalement et violemment notre flottille internationale de navires humanitaires et enlevé nos volontaires ». Le Figaro a exigé « la libération rapide des militants et la fin du blocus de Gaza ».
Les 430 membres de la flottille ont été convoyés vers Israël. Emprisonnés dans le sud du pays, ces militants ont subi de graves sévices, dévoilés par le ministre israélien de la Sécurité nationale lui-même. En effet, Itamar Ben Gvir, figure de l’extrême droite, a posté le 20 mai une vidéo de militants de la "flottille pour Gaza" agenouillés et mains liées.
"Bienvenue en Israël, nous sommes chez nous", dit le ministre sur ces images publiées sur sa chaîne Telegram, avec pour fond sonore l’hymne national israélien et qui montrent des dizaines de militants agenouillés les uns à côté des autres.
"Monstrueux, inhumain, inacceptable"… La diffusion de cette vidéo a provoqué une vague d’indignation dans de nombreux pays occidentaux. Plusieurs pays européens ont convoqué les ambassadeurs israéliens pour dénoncer un traitement jugé indigne.
Les premières réactions ne se sont pas fait attendre. Mercredi, le ministre français des Affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, "a annoncé une première décision" [Libération]. "Les agissements de M. Ben Gvir à l’égard des passagers de la flottille Global Sumud, dénoncés par ses propres collègues au gouvernement israélien, sont inadmissibles", a-t-il fait savoir sur X, réclamant dans le même message "que l’ambassadeur d’Israël en France soit convoqué pour obtenir des explications".
"La Belgique, l’Espagne, les Pays-Bas et l’Italie" ont pris la même décision [Le Monde], cette dernière ayant demandé à l’UE, par la voix de son ministre des Affaires étrangères le 21 mai, "d’imposer des sanctions au ministre israélien d’extrême droite" [Le Figaro].
"L’Irlande et l’Espagne font également pression" dans ce sens, selon Euronews. La colère ne se limite pas aux États de l’UE. "La Turquie, d’où était partie la flottille, s’est montrée la plus virulente en dénonçant la ’mentalité barbare’ du gouvernement israélien", observe Le Monde, qui se fait également l’écho de l’indignation exprimée par "Berlin [et] Dublin". "’Nul ne devrait être sanctionné’ pour sa défense des droits humains, a écrit, de son côté, sur X la commissaire européenne Hadja Lahbib, responsable de l’UE pour les situations de crise humanitaire, en relayant les images".
Si des militants "de plus de 40 pays se trouvaient à bord" du navire [BBC], les ressortissants européens y étaient nombreux. La radio britannique mentionne, outre les 37 Français et sur la base des chiffres communiqués par les pays concernés, "quelque 44 membres espagnols et 15 citoyens irlandais", tandis que Le Monde indique un total de "19 Grecs détenus lors de l’opération". Le chef de la diplomatie grecque, Giorgos Gerapetritis, a d’ailleurs annoncé dans un communiqué avoir déposé "une protestation officielle".
Une situation qui a provoqué des remous "jusqu’au gouvernement israélien" [Le Monde]. "Le Premier ministre, Benyamin Netanyahou, a ainsi jugé que de telles images n’étaient ’pas conformes avec les valeurs d’Israël’", appelant toutefois "à expulser les militants dès que possible".
Hier, "le ministère israélien des Affaires étrangères a déclaré que les militants étrangers de la flottille arrêtés par les forces israéliennes avaient été expulsés [vers la Turquie], alors que la communauté internationale continue de dénoncer leur traitement par les autorités", note Euronews. "Les 37 ressortissants français ont aussi été expulsés par ces vols, mis à disposition par les autorités turques, et pris en charge à leur arrivée à Istanbul par l’ambassade de France pour un rapatriement dès que possible" [Le Monde].
Le gouvernement italien a jugé "inadmissible" le traitement réservé aux activistes par les autorités israéliennes. "Les images du ministre israélien Ben Gvir sont inacceptables. Il est inadmissible que ces manifestants, parmi lesquels de nombreux citoyens italiens, soient soumis à un traitement attentatoire à la dignité de la personne", a écrit la Première ministre italienne Giorgia Meloni sur X, indiquant que l’ambassadeur israélien sera convoqué "pour demander des explications formelles".
Moins diffusée à l’Ouest à la différence des médias turcs, la réaction immédiate du ministre polonais des affaires étrangères :
- https://www.turkiyetoday.com/world/poland-summons-israeli-envoy-to-convey-outrage-over-flotilla-activists-3220386
- « Polish Foreign Minister Radoslaw Sikorski said he had ordered the Israeli envoy to be summoned immediately after Ben-Gvir posted a video showing himself taunting detained pro-Palestinian activists. “I have instructed that Israel’s charge d’affaires in Warsaw be summoned immediately to convey our outrage and to demand an apology for the extremely inappropriate conduct of a member of the Israeli government,” Sikorski said on the U.S. social media platform X. »
- https://www.humanite.fr/monde/armee-israelienne/tortures-humilies-affames-apres-leur-expulsion-disrael-les-membres-de-la-flottille-global-sumud-arrivent-enfin-a-paris
- Violés, torturés, humiliés, affamés…
Après leur expulsion d’Israël, les membres de la flottille Global Sumud racontent leur calvaire. Depuis leur arrestation illégale dans les eaux internationales par l’armée israélienne le lundi 18 mai, les membres de la flottille pour Gaza ont été expulsés vers la Turquie, jeudi 21. De nombreux militants sont arrivés ce vendredi à Paris après avoir subi des crimes et des violences durant leur détention.
Selon la Global Sumud Flottilla, au moins 15 personnes auraient été victimes de viols.
Destruction des villages libanais
Dans sa tentative d’occuper le sud du Liban, Israël exige que les populations libanaises qui y habitaient soient déplacées. Depuis plusieurs semaines, l’armée israélienne cible les villages libanais au point de les raser complètement. Mais ces destructions sont bien moins documentées, les informations sont très limitées et parcellaires.
- https://www.ouest-france.fr/monde/liban/reportage-tout-a-ete-detruit-israel-continue-de-raser-des-villages-entiers-au-sud-du-liban-9fb3d006-479b-11f1-8e6a-4938cf63b665
- « Tout a été détruit » : Israël continue de raser des villages entiers dans le sud du Liban. Le cessez-le-feu, décrété le 16 avril, n’empêche pas l’armée israélienne de pilonner des localités dans la zone tampon qu’elle a instaurée au sud du pays.
- Certains villages ont été rayés de la carte.
« Ce n’est pas une zone tampon, c’est une zone morte » : des localités du sud du Liban rayées de la carte par l’armée israélienne. Une analyse satellite réalisée par « Le Monde » montre que dans la zone frontalière occupée par l’armée de l’Etat hébreu, les villes et les villages ont été rasés ou endommagées à hauteur de 45 %. Cette entreprise de destruction, qu’Israël justifie par des arguments sécuritaires, est qualifiée de crime de guerre par les experts en droit international.
- https://www.aa.com.tr/ru/мир/израильские-солдаты-и-их-близкие-под-смех-отпраздновали-уничтожение-домов-в-ливане/3945444 (site turc, en russe)
Des soldats israéliens et leurs familles ont célébré la destruction de maisons au Liban dans la joie. Une unité israélienne a organisé une fête en diffusant les frappes sur le Liban sur un grand écran. Des soldats israéliens et leurs familles ont célébré, dans la joie et l’applaudissement, la destruction de villages et de villes par des explosions dans le sud du Liban occupé, provoquant l’indignation sur les réseaux sociaux.
Selon les médias israéliens, une unité de l’armée israélienne a organisé une fête de « retour à la maison » en présence des familles des soldats. Lors de cet événement, des images de l’armée israélienne faisant exploser des maisons dans des villages et des villes du sud du Liban occupé ont été diffusées sur un grand écran.
Les soldats israéliens et leurs familles ont assisté à la destruction de maisons libanaises dans la joie et l’applaudissement. La musique utilisée par le Hezbollah lors d’attaques contre l’armée israélienne était diffusée en fond sonore. De nombreux utilisateurs des réseaux sociaux ont condamné les agissements des soldats israéliens et de leurs familles, les qualifiant d’inhumains et de honteux.
Double langage des médias
Notons la différence de traitement envers ces deux événements, qui choque. Pourquoi cette différence ?
La flottille était composée essentiellement de citoyens de pays occidentaux. Ce qu’ils ont subi est qualifié d’« inadmissible », de « monstrueux », de « honteux » ; tous les médias européens s’en sont fait l’écho, et les auteurs sont unanimement condamnés.
Par contre, ce qui se passe au Liban, le déplacement de plus d’un million de personnes, la destruction de leurs villages, les morts par tirs israéliens… ne sont que très peu signalés et commentés… alors que les auteurs sont les mêmes… mais pas les victimes.
La conclusion qui s’impose est que, selon les pays et la citoyenneté, des personnes visées, attaquées, torturées… des criminels seront dénoncés, fortement critiqués, voire condamnés… ou peu, voire pas.
N’y a-t-il pas là une question que l’on doit poser sur les « valeurs universelles » et le respect de cet « universalisme » revendiqué par les gouvernements et les médias des pays les plus riches, les plus puissants mais aussi les plus hésitants à ne serait-ce que critiquer l’État qui est installé au Moyen-Orient, et qui, selon les mots du chancelier allemand Merz et de nombreux autres politiciens occidentaux, « fait le sale boulot à notre place ».
Le « sale boulot » contre qui ? devrait-on ajouter. Ne voit-on pas à l’occasion du génocide visant Gaza et maintenant le Liban voire l’Iran avec le bombardement des fillettes de l’école de Minab, réapparaître un double langage remontant à la période coloniale ? N’assiste-t-on pas à l’occasion des violations des règles de la guerre et du droit international en Asie occidentale à une répétition de ce que Aimé Césaire écrivait déjà à l’époque de l’offensive idéologique anticoloniale d’après 1945 dans le « Discours sur le colonialisme » :
- https://www.larevuedesressources.org/IMG/pdf/CESAIRE.pdf :
- « Oui, il vaudrait la peine d’étudier, cliniquement, dans le détail, les démarches d’Hitler et de l’hitlérisme et de révéler au très distingué, très humaniste, très chrétien bourgeois du XXe siècle qu’il porte en lui un Hitler qui s’ignore, qu’Hitler l’habite, qu’Hitler est son démon, que s’il le vitupère, c’est par manque de logique, et qu’au fond, ce qu’il ne pardonne pas à Hitler, ce n’est pas le crime en soi, le crime contre l’homme, ce n’est pas l’humiliation de l’homme en soi, c’est le crime contre l’homme blanc, c’est l’humiliation de l’homme blanc, et d’avoir appliqué́ à l’Europe des procédés colonialistes dont ne relevaient jusqu’ici que les Arabes d’Algérie, les coolies de l’Inde et les noirs d’Afrique.
- Et c’est là le grand reproche que j’adresse au pseudo-humanisme : d’avoir trop longtemps rapetissé les droits de l’homme, d’en avoir eu, d’en avoir encore une conception étroite et parcellaire, partielle et partiale et, tout compte fait, sordidement raciste. »

