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Une salariée de RTE menacée de licenciement pour le port du voile foulard, la CGT dénonce la répression généralisée des luttes par l’utilisation d’une discrimination

vendredi 12 juin 2026 par Lucas Larnicol

Fin 2025, les services des industries électriques et gazières de Paris planifient le déploiement d’un nouveau règlement intérieur. Ce nouveau règlement, qui s’inscrit dans la continuité de celui mis en place en 2017, est un outil de plus au service de la répression des travailleuses et des travailleurs.

Présenté comme une application au sein de IEG de la loi “contre le séparatisme” qui impose « l’obligation de neutralité à l’ensemble des personnes qui exercent une mission de service public » (ce qui est le cas dans certaine des entreprises des IEG en particulier celles de la distribution du gaz et de l’électricité), ce règlement intérieur devient le support de graves attaques des directions contre les salariés. En effet, elles s’en servent pour tenter d’intimider puis de se débarrasser de toutes celles qui refusent de nier leur identité en retirant leur voile.

Les employeurs de branche (EDF, GRDF, ENEDIS, ENGIE, RTE etc…) ont mis en place un calendrier : le règlement intérieur a été présenté collectivement aux équipes puis les collègues non blanches portant un couvre-chef ont été convoquées à des entretiens individuels, présentés comme des entretiens « d’accompagnement à la mobilité ».

Or, il ne s’agit pas d’accompagnement mais bien d’une injonction : soit tu enlève ton voile, soit tu quittes l’entreprise.

Un nouveau pas est donc franchi dans la discrimination des femmes racisées portant un vêtement qui couvre les cheveux. Cette discrimination n’a plus seulement lieu dans l’espace public ou dans le cadre d’activités en contact avec le public mais sur le lieu de travail lui-même.

À la stigmatisation que ces femmes subissent déjà au quotidien s’ajoutent désormais la peur de perdre leur activité professionnelle.

Pourquoi les directions sont-elles prêtes à risquer un conflit avec la CGT ÉNERGIE Paris - qui s’est toujours clairement positionnée contre l’islamophobie - pour une population qui concerne 0,8 % des collègues (chiffre pour ENEDIS PARIS) ?

Est-ce le résultat de simples pulsions réactionnaires des dirigeants de ces entreprises ou cela sert-il d’autres intérêts ?

Comprendre cette manœuvre suppose de la replacer dans un contexte plus global, celui du processus de fascisation en cours partout dans le monde et de la crise du mode de production capitaliste.

Crise matérielle

Le mode de production capitaliste est en crise. Les taux de profits du capital financier Français s’écroulent. La remise en question de l’hégémonie Etats-Unienne et le récent départ forcé des troupes Françaises au Niger, au Mali et au Burkina Fasso remette en cause la viabilité du système lui-même.
Celui-ci est donc contraint de revenir sur les concessions accordées à la fin de la seconde guerre mondiale : désormais, les services publics et les entreprises nationalisées deviennent des cibles, d’où l’accélération actuel du processus de privatisation progressif en cours depuis les années 90.
De même, le budget de l’Etat devient une source de financement énorme pour le capital, via des aides massives aux entreprises et le financement public de l’industrie militaire .
Le secteur de la fourniture d’énergie n’échappe pas à la règle comme le montrent la privatisation et la filialisation d’EDF-GDF.

Cette grande entreprise publique de production, de transport et de distribution d’énergie, nationalisée après le Conseil national de la Résistance par le ministre de l’Industrie communiste Marcel Paul, a progressivement été accaparée par la bourgeoisie française et européenne.
Sous l’impulsion des directives européennes libérales, les marchés de l’électricité et du gaz se sont ouverts à la concurrence. Les capitaux de l’entreprise ont également été ouverts au marché grâce à une segmentation par secteurs : production, transport, distribution et commercialisation ; certaines entreprise privatisé et d’autre publique selon une logique stratégique financière.
Une des conséquences de cette législation capitaliste européenne est l’augmentation du prix de l’énergie : on est passé du coût moyen de production répercuté aux usagers à un prix soumis aux caprices du marché, augmenté par une partie volée par le capital.

C’est ce système qui a permis la mise en place de l’ARENH en 2010. Dans ce contexte, les distributeurs nationaux de l’énergie, qui exercent des missions de service public et produisent une très grande masse de valeur sont sans cesse ponctionnés, par le biais de versement de dividendes à leurs principaux actionnaires – EDF et Engie, dont l’Etat est le principal actionnaire.

Ainsi, en 2025, ENEDIS a dû leur verser 1,25 milliards d’euros et GRDF 365 millions d’euros en 2025.

De même, afin de baisser les coûts de production, de plus en plus d’activités ont été externalisées : à ENEDIS, des projets comme « Mozart », « Hospitality », ou encore le “PIH” redirigent la valeur du travail productif vers le secteur privé, au détriment de la qualité des services et des conditions de travail.
Par exemple, « Hospitality » est un prestataire qui gère la logistique des déplacements pour les stages des agents. Ce qui, auparavant, était réalisé par les agents eux-mêmes (achat de billets de train, réservation d’hôtel, repas, etc.) est désormais totalement pris en charge par une entreprise privée. Cela permet à ENEDIS de diminuer ses coûts, de gagner en productivité et d’alimenter un secteur privé (qui exploitera à son tour une force de travail) et qui ne cotisera pas pour les activités sociales des IEG.
Le résultat est catastrophique pour les agents : pour être rentable, le service rendu par le prestataire est nécessairement de qualité inférieure.

Crise de légitimité idéologique

Tout cela a entraîné une dégradation importante des conditions de travail et de rémunération des agents, l’intensification du travail n’ayant pas été compensée par des augmentations de salaire. Au contraire, le salaire relatif a considérablement diminué, grignoté par l’inflation, la réduction des masses d’avancement à distribuer et le tassement des salaires vers le bas .
De plus, la fin du bénéfice du régime de retraite progressiste des IEG, que la CGT Energie revendique pour l’ensemble des salariés de France, pour les nouveaux embauchés augure la disparition, à terme, de ce système pour l’ensemble des agents.

Autant de réalités qui sautent aux yeux des agents de l’énergie et qui rendent inutiles les efforts de propagandes des directions des entreprises des IEG : la réalité du travail non payé des agents de l’Energie n’est plus dissimulable. C’est cette conscience de l’accumulation de ces spoliations qui est à l’origine des mouvements sociaux massifs dans les IEG depuis 2019 (contre la réforme des retraites, grève massive en 2023 pour les salaires, lutte pour le logement à l’été 2025, etc.).

C’est aussi ce qui explique le maintien du nombre d’adhérents à la CGT ÉNERGIE Paris, malgré une tendance nationale à la baisse, et la victoire reconduite – et en progression – aux élections des activités sociales et du CSE. La bataille idéologique menée par le patronat perd du terrain.

Répression de la lutte

C’est donc en réaction à cette montée potentielle d’un mouvement de masse que les directions - soutenues par le système judiciaire – augmentent le degré de répression des salariés.
Ces cinq dernières années, les élus du personnel ont :
  surpris des caméras espions utilisées pour sanctionner les grévistes
  constaté des refus des directions de se plier aux décisions de justice
  subi une augmentation de la répression syndicale avec des disciplines à la chaîne chez GRDF et des licenciements illégaux
  combattu des interdictions pour certains métiers de faire valoir leur droit de grève ,
  dû s’opposer à une criminalisation du discours politique (on trouve pourtant sur l’intranet EDF 147 communiqués sur l’Ukraine)
  dénoncés des délits d’entrave aux IRP en ignorant les mises en demeure de l’inspection du travail
  luttés contre les attaques du statut national des IEG .

Mouvement réactionnaire historique

C’est dans ce contexte de crise matérielle et idéologique que l’on peut comprendre l’intérêt du patronat à s’appuyer sur les théories les plus réactionnaires. Le discours islamophobe ambiant des médias français possédés par une poignée de membres de la classe dominante, trouve un écho utile dans les entreprises. Leur objectif est clairement de diviser les classes populaires en leur poussant à se déchirer sur des sujets idéologiques afin de leur détourner de la lutte et de la défense collective de leurs intérêts matériels communs.

Contrairement aux explications usuelles du fascisme qui en font le résultat de la folie d’un groupe d’individus, celui-ci est intimement lié aux crises cycliques du capitalisme : le fascisme est le dernier recours du capital financier pour se sauver lui-même, lorsqu’il ne parvient plus à convaincre et à neutraliser les travailleurs en lutte par d’autres moyens.
Le fascisme comme moyen de détruire les luttes ouvrières est donc susceptible de réapparaître à chaque nouvelle crise de la classe dominante, sous une forme historique chaque fois renouvelée – qui peut être culturaliste ou raciale - ce qui lui permet de camoufler le lien systémique qu’il entretient avec l’exploitation capitaliste des travailleurs.

Ainsi, l’islamophobie promu par l’ensemble des classes dirigeantes en France joue aujourd’hui le même rôle que celui que jouait l’antisémitisme dans les années 20 et 30 : créer un ennemi intérieur qui justifie la réduction des libertés publiques, l’écrasement de la lutte des travailleurs et détourne leur attention des véritables attaques qu’ils subissent.

Les mesures islamophobes dans la distribution d’énergie sont-elles donc le résultat du racisme et de l’islamophobie des dirigeants ?
Très certainement.
Mais cette explication psychologisante ne suffit pas. En réalité, ces mesures anti-démocratiques touchant une catégorie spécifique de la population française sont mises en place pour servir les intérêts de la classe sociale qui a intérêt à sauver le système capitalisme : la classe bourgeoise, y compris la composante de cette classe qui se prétend encore aujourd’hui partisane de la démocratie bourgeoisie.

Tant que le système capitaliste fonctionne et n’est pas mis en danger par des luttes sociales fortes, il n’a aucun intérêt à imposer des règles liberticides. Mais, dans un système en crise, nous constatons que certains responsables ou dirigeants d’entreprises qui se revendiquent « de gauche » se plient aux injonctions les plus réactionnaires lorsque leurs intérêts de classe sont menacés.
Certains sont prêts à entreprendre des démarches de licenciement contre des « collaboratrices » qui ont plus de 20 ans d’expérience et maîtrisent leur métier du bout des doigts.

Solidarité

Cette situation a également permis l’engagement militant de certaines de ces femmes. Beaucoup d’entre elles, qui ne connaissait pas - réellement - la CGT, se sont accaparé cet outil de lutte de classe. Un collectif en non-mixité s’est naturellement créer et est en relation étroite avec le syndicat. Certaines d’entre elles s’engagent au-delà du combat de leur discrimination dans la lutte à travers leur syndicalisation mais aussi dans l’implication dans leur collectif de travail, dans la grève et même dans le service d’ordre !

Les menaces de licenciement de nos collègues n’ont pas divisé les agent•e•s parisien•ne•s. Bien au contraire. Alors que nous rencontrions des difficultés croissantes à mobiliser sur la question universelle des salaires, la mobilisation organisée pour soutenir nos sœurs individuellement discriminées et pour défendre le droit de porter le voile en entreprise a rencontré un écho bien plus large.
Plusieurs services, qui peinent habituellement à se rassembler autour de luttes communes, se sont mobilisés massivement dans un élan de solidarité. Finalement, à Paris, ce sujet présenté comme clivant s’est révélé fédérateur.

Les travailleuses et travailleurs des IEG parisiens ne sont pas tombés dans le piège du fascisme. Le discours sur l’expression d’une laïcité instrumentalisée pour la stigmatisation n’a pas trouvé sa place.
Notre unité est liée à notre position dans le travail salarié : subordonnés et exploités.

Nous sommes cette partie du prolétariat qui se doit de prendre conscience de sa place dans la production et de mesurer ses intérêts communs plutôt que son identité commune.
Le seul moyen de notre émancipation totale est la réappropriation des moyens de production et la gestion ouvrière.

"Nous travaillons, nous produisons, nous décidons."

   

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