Accueil > Voir aussi > Centenaire de la mosquée de Paris : hommage aux musulmans de France ou (…)
Centenaire de la mosquée de Paris : hommage aux musulmans de France ou moment de démagogie ?
mardi 16 juin 2026 par Alain Ruscio
Inaugurée au lendemain de la guerre du Rif, bien peu tournée vers les travailleurs musulmans immigrés, elle fut dénoncée comme une "menace pour notre avenir" par Charles Maurras.
Photo : Carte postale, années 1930
Pour les Parisiens comme pour les touristes, il y a la mosquée de Paris [1]. Et le fait est que ce monument possède une spécificité, étant le fruit d’une initiative publique, et des dimensions imposantes, qui font qu’on ne peut l’ignorer.
Depuis un siècle, elle fait partie du paysage parisien. Témoignage vivant du respect qu’a toujours eu l’État pour cette religion du Livre, comme l’a prétendu – et comme le prétend encore – une certaine idéologie ?
C’est plus complexe, bien plus complexe. Inaugurée au lendemain de la guerre du Rif, bien peu tournée vers les milliers de travailleurs musulmans immigrés, elle fut dénoncée comme une « menace pour notre avenir » par Charles Maurras et comme une « oeuvre au service de l’impérialisme français » par les communistes.
C’est dans le cours même de la Grande Guerre que les milieux indigénophiles (mot de l’époque) adoptèrent un projet de grande ampleur : un grand bâtiment au cœur de la capitale. Lieu de prière, certes, mais également, mais surtout, symbole de reconnaissance à l’égard des 100 000 musulmans tombés lors de la guerre toute proche.
Paul Bourdarie, une figure parisienne marquante de ces milieux, fondateur de la Revue Indigène, en fut à la fois le parrain et le défenseur infatigable [2]. Durant l’été 1916, il y associa des musulmans de Paris, l’émir Khaled, petit-fils d’Abd el Kader, le Dr Benthami, le muphti Mokrani, le Dr Tamzali, le peintre Étienne Dinet, l’un des plus célèbres convertis, etc.
Un comité, présidé par Édouard Herriot, pilier de la III è République, fut mis sur pied. Le projet fut soumis aux autorités, qui en acceptèrent le principe [3].
Une autre voix se fait entendre, celle de Christian Cherfils, converti à l’islam (Cherif Abd el-Hakim), vice-président d’un groupement actif, Fraternité musulmane [4] :
- « Sublime, triomphant du temps et de l’espace,
- Tel un palmier qui vient nourrir et réjouir,
- Surgira la Mosquée, et nous pourrons ouïr
- L’appel de la prière au vent du soir qui passe » (
- La Mosquée de Paris, 1922) [5].
Un dignitaire musulman, Algérien de naissance mais très lié au lobby marocain de l’entourage de Lyautey, y joua le rôle de caution morale et religieuse : Si Kaddour Ben Ghabrit. Il sera ensuite, durant trente années, la personnalité la plus importante de la mosquée. Et, au delà, du monde des musulmans français.
Mais une personnalité bien choisie par les puissants du moment. Les micros se tendaient vers lui dès qu’il s’agissait de défendre l’œuvre française. Lors de la guerre du Rif, avant même la reddition d’Abd el Krim, il déclarait que
« les indigènes (n’avaient) jamais douté un seul instant de la victoire française ». Bientôt, « la paix (allait) régner dans notre belle Afrique du Nord et l’œuvre de progrès et d’éducation qu’a entreprise la France pourra prendre un essor que souhaitaient tous mes frères musulmans » [6].
Il fut associé à toutes les manifestations de l’esprit impérial (Centenaire de l’Algérie, 1930, Exposition coloniale, 1931), mis en avant lorsqu’une personnalité musulmane était invitée en France, comme lors de la visite du bey de Tunis en 1926 ou celle du sultan du Maroc Sidi Mohammed ben Youssef en 1929.
Même si le projet entrera dans l’Histoire sous le nom de Mosquée de Paris, c’est tout un ensemble qui fut prévu : le lieu de prière lui-même, mais également un Institut musulman et une Bibliothèque. Le projet de loi fut signé par le président Raymond Poincaré, la Chambre, puis le Sénat, donnèrent le feu vert.
Dès lors, la presse évoqua – et soutint – le projet :
« Seuls les musulmans n’avaient aucun édifice religieux. Cette lacune va être comblée ».
Le journaliste du Figaro qui se félicitait de cette initiative passait immédiatement après aux choses sérieuses :
- « C’est une œuvre de propagande française des plus utiles. Les nombreux musulmans qui, chaque année, viennent d’Algérie, de Tunisie, du Maroc, des Afriques équatoriale et occidentale, de Syrie, etc., pourront, à leur retour dans leur pays, faire savoir que la France a pour leur religion et leurs traditions un respect et une considération sincères » [7].
Pas un mot sur les dizaines de milliers de musulmans, à la chaîne dans les usines automobiles, sur les chantiers ou dans les mines qui alors vivaient sur le sol français.
Nous y reviendrons.
Le 22 mars 1922 eut lieu la cérémonie de détermination, si importante pour les musulmans, de la qibla (direction de La Mecque). À cette occasion, les officiels rivalisèrent de formules enflammées.
Le président du Conseil municipal de Paris :
« Quel plus éloquent témoignage la France pouvait-elle donner aux peuples musulmans du respect qu’elle a de leur âme qu’en élevant au cœur de Paris cette Maison qui sera comme un symbole de l’Islam tout entier » [8]…
Le représentant du gouvernement, secrétaire d’État à la présidence du Conseil, Maurice Colrat, prononça une formule qui restera célèbre :
- « Quand il s’érigera au-dessus des toits de la ville, le minaret que vous allez construire à cette place, il ne montera vers le beau ciel nuancé de l’Ile-de-France qu’une prière de plus, dont les tours catholiques de Notre-Dame ne seront point jalouses » [9]
- (cette phrase est souvent attribuée, à tort, à Lyautey, sur la foi d’une citation de Colrat que le Maréchal lui-même fit dans ses Paroles d’Action) [10].
Le 19 octobre 1922 eut lieu, en présence du Maréchal Lyautey et de diverses personnaliés, la cérémonie du premier coup de pioche[]. Les travaux durèrent quatre années.
L’inauguration en grande pompe eut lieu le 15 juillet 1926, en présence des principaux officiels français, dont Gaston Doumergue, président de la République, le nouveau résident général au Maroc, Théodore Steeg, et de nombreux dignitaires musulmans, dont Moulay Youssef, le sultan du Maroc.
Là encore, chacun y alla de son discours.
Le président Doumergue exalta :
« la nécessaire solidarité qui unit le monde de l’Islam au monde de l’Occident (…), l’amitié franco-musulmane scellée dans le sang des champs de bataille de l’Europe (…), les profondes affinités, les souterraines sympathies qui nous réunissent et l’indissoluble trame que l’histoire a tissée autour de nous » [11].
Si Kaddour Ben Ghabrit apporta sa touche : « La France, hospitalière à toutes les races, ne l’est pas moins à toutes les idées, à toutes les religions » [12]. La presse ajouta, détail piquant, que le résident Steeg donna ensuite une réception en l’honneur du sultan, au Pré-Catelan, au cours de laquelle « un jazz-band joua “Valencia“ et d’autres airs encore, furieusement déchiquetés par les saxophones », puis que « des couples savourèrent les joies du Charleston » [13], ce qui éloignait quelque peu de la motivation originelle, le respect dû aux morts de la guerre, et de la vocation de l’édifice, la prière et le recueillement.
Il fallait bien des voix discordantes dans ce concert d’autosatisfaction.
Elles vinrent de deux pôles opposés.
Comme on pouvait s’y attendre, les communistes furent très hostiles. On sortait alors à peine d’une campagne offensive contre la guerre du Rif. Ce monument ne pouvait être qu’une « œuvre au service de l’impérialisme français », où les musulmans de Paris ne pourront réellement prier, qui sera surtout fréquentée par les touristes, et qui servira à organiser des cérémonies en l’honneur « des victoires et des boucheries » de 1914-1918 [14]. Les surréalistes ne pouvaient être absents de cette protestation.
À leur manière : l’irrévérencieux Robert Desnos imagina une intrigue improbable dans laquelle il était invité à « un bal masqué dans la mosquée récemment construite à Paris ». Arrivé devant le bâtiment, il fit la remarque : « Ce qui m’étonna surtout ce fut à la porte un drapeau tricolore en fer blanc comme les enseignes des lavoirs » [15]
Dans les milieux nationalistes des Maghrébins en France – alors très liés aux communistes – l’érection fut également dénoncée comme ce qu’elle était, une manœuvre paternaliste. L’Étoile Nord-Africaine d’Abdelkader Hadj Ali et de Ahmed Messali (le future Hadj) organisa, le 14 juillet 1926, veille de l’inauguration, un meeting de protestation contre la « parade ». Les participants se quittèrent aux cris de « Vive l’émir Khaleb, Vive le Destour tunisien, Vive Abd el Krim » [16].
À l’opposé, la droite traditionaliste s’indigna de voir honorée cette religion si opposée aux valeurs de l’Occident chrétien. Le premier à protester sera, cela n’étonnera pas ceux qui connaissent son œuvre, le chantre de l’Afrique latine, Louis Bertrand :
« Qu’ils (les musulmans) bâtissent à leur gré des mosquées et des médersas : cela ne nous regarde pas, sauf le jour où ces mosquées et ces médersas deviendront des centres d’agitation antifrançaise », argumentaire qui fait penser irrésistiblement à certains discours très contemporains.
« Pourquoi nous évertuer à organiser l’Islam, qui ne l’est pas, à islamiser des gens qui n’ont pas envie de l’être, à rapprocher des fanatismes ou des ambitions politiques qui ne peuvent que se liguer contre nous ? (…). Sommes-nous fous ou imbéciles ? » (Déclaration, 1922) [17].
S’y joignit la voix la plus écoutée du nationalisme, Charles Maurras : comment oser édifier ce
« trophée de la foi coranique sur cette colline Sainte-Geneviève où enseignèrent tous les plus grands docteurs de la chrétienté antiislamique » ? C’est, ajouta-t-il, « plus qu’une offense à notre passé : une menace pour notre avenir (…). Qui colonise désormais ? Qui est colonisé ? Eux ou nous ? » [18].
Encore une formule aux drôles de relents.
Reste la question principale : pour qui fut édifié ce monument ?
Pour les musulmans de la région parisienne, certes. Mais lesquels ?
Surtout les évolués (terme paternaliste de l’époque) les étudiants ou des personnes de passage. La mosquée et ses annexes devinrent également un lieu où le tout-Paris, les touristes, aimaient à passer, se montrer, boire du thé ou déguster un couscous, à cette époque où il n’y avait pratiquement pas de restaurant oriental en France.
Mais, sur les 50 à 60.000 travailleurs pauvres, souvent analphabètes, chiffres retenus généralement, combien résidaient aux environs de cette mosquée ?
Sans doute bien peu.
La communauté, essentiellement ouvrière alors, habitait surtout les meublés sordides des quartiers périphériques (La Villette, Barbès-La Chapelle, Javel) ou la banlieue, où naissaient les premiers bidonvilles.
Prenaient-ils dans leur masse le métro, par exemple le vendredi pour la grande prière ?
Lucide, une journaliste posait d’ailleurs la question au moment même de l’inauguration :
« Les pauvres sidis (terme raciste de l’époque) de Grenelle, que notre civilisation, qu’ils résument dans l’alcool, déprave, traverseront-ils Paris immense pour venir calmer en ces lieux leur vie exaspérée ? » [19].
Les témoignages manquent, mais on peut en douter. Sans que la documentation permette un recensement, on peut avancer l’hypothèse que ces musulmans continuèrent leurs pratiques cultuelles dans les salles communes des foyers, dans les chambres ou dans les caves.
[1] Ne seront présentés ici que les lieux de culte réellement utilisés par les musulmans, non les mosquées provisoires construites lors des Expositions universelles ou coloniale.
[2] Michel Renard, « Gratitude, contrôle, accompagnement : le traitement du religieux islamique en métropole (1914-1950) », IHTP, Cycle de Conférences « Répression, contrôle et encadrement dans le monde colonial au XX è siècle », Bulletin IHTP, n° 83, juin 2004
[3] Paul Bourdarie, « L’Institut musulman et la Mosquée de Paris », La Revue indigène, n° 130-132, octobre-décembre 1919, cité par Michel Renard, art. cité
[4] Voir son étude, « De l’esprit de modernité dans l’Islam : éléments d’une théorie », Revue Orient & Occident, 15 mars 1923
[5] Revue Orient & Occident, mai 1922.
[6] Journal des Débats, 10 octobre 1925.
[7] « Une mosquée et un institut musulman à Paris », Le Figaro, 5 janvier 1921
[8] César Caire, Revue Orient & Occident, n° 3, mars 1922
[9] Cité par Michel Renard, « Les débuts de la présence musulmane en France… », art. cité
[10] Paroles d’action. Madagascar, Sud Oranais, Oran, Maroc (1900-1926), Paris, Libr. Armand Colin, 1927
[11] Le Gaulois, 16 juillet.
[12] Cité par Michel Renard, « Les débuts de la présence musulmane… », art. cité
[13] Le Petit Parisien, 16 juillet.
[14] « Sainte-Mosquée ou Oasis-Palace », L’Humanité, 1 er novembre 1925
[15] Desnos, « Confession d’un enfant du siècle », La Révolution surréaliste, 1 er mars 192
[16] L’Humanité, 15 juillet 1926
[17] Cité par la Revue Indigène, n° 165-166, septembre-octobre 1922.
[18] L’Action française, 13 juillet 1926.
[19] Nancy George, L’Illustration, 14 novembre 1925.

