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La question japonaise
vendredi 19 juin 2026 par Jean-François Gossiaux
Près de quatre-vingts ans après la Seconde Guerre mondiale, le Japon peine à se défaire de son héritage impérial. Son retour sur la scène militaire ravive les blessures du passé et alimente les tensions avec ses voisins asiatiques.
Les oreilles des dirigeants japonais n’ont pas dû cesser de siffler ces derniers temps, tant est grande la réprobation que leurs actions suscitent chez les voisins immédiats de l‘archipel.
La « remilitarisation » du Japon indigne aussi bien la Chine que la Russie ou la Corée du Nord. Et il est vrai que son budget militaire est désormais l’un des plus importants du monde, que son armée dispose des équipements les plus pointus et de capacités de frappes à longue portée, que son industrie de défense est florissante et encore stimulée par la levée des restrictions à l’exportation.
De quoi impressionner, ou inquiéter. Mais, au delà de l’inquiétude, dans la remilitarisation c’est essentiellement le re-qui provoque la levée de boucliers. Car officiellement, depuis 1945, le Japon a - constitutionnellement - renoncé à jamais à la guerre et n’a donc plus d’armée, seulement des « Forces d’autodéfense ».
En considérant l’article 9 comme nul et non avenu et en se remilitarisant, en violation de sa propre constitution, il rejette cet engagement et ce qui l’a provoqué. Il nie le passé.
C’est du moins ce qu’affirment Chinois, Russes et Nord-Coréens, en insistant sur cette dimension négationniste, sur l’amnésie et la réécriture de l’histoire du Japon, sur les crimes de guerre dont celle-ci est faite.
La Chine condamne par ailleurs un rituel politique où elle voit la confirmation ostensible de cette révision nationaliste, à savoir les visites officielles des hauts dirigeants japonais à Yusakuni, un sanctuaire où sont honorés tous les morts pour l’empereur, et notamment les plus notables criminels de guerre.
La Corée du Sud, qui reste officiellement muette sur la remilitarisation, condamne elle aussi très régulièrement et très solennellement ces visites à Yusakuni.
Le rapport singulier du Japon à ses voisins, où le passé s’imbrique systématiquement avec le présent et où les relations d’aujourd’hui sont obérées par les outrages d’hier, tend à constituer le cas japonais comme un cas d’espèce.
La question japonaise est un élément structurant - peut-être le principal élément structurant - de la géopolitique de l’Asie du Nord-Est et, au delà, de l’ensemble Asie-Pacifique.
Le parcours meurtrier du Japon impérial
L’impérialisme japonais (et le militarisme japonais : les deux dont indissociables) prend son essor à la fin du dix-neuvième siècle, avec la guerre qui oppose le Japon à la Chine à propos du contrôle de la Corée (1894-1895). Si, en dépit de leur victoire militaire, les Japonais ne s’implantent pas officiellement dans la péninsule, ils obtiennent alors en contrepartie la cession de Taïwan, qui appartenait jusque là à la Chine.
La possession de la Corée est finalement obtenue à l’issue de la guerre russo-japonaise de 1904-1905, sous la forme d’un protectorat transformé en annexion en 1910.
La Russie cède par ailleurs au Japon Port-Arthur et une partie de l’île de Sakhaline. En 1931, l’armée nippone envahit la Mandchourie (la partie Nord-Est de la Chine), qui devient le « protectorat du Mandchoukouo » en 1932.
La conquête de larges parties du territoire chinois se poursuit dans les années qui suivent, et en 1939 le Japon occupe la Mongolie-Intérieure, Pékin, la région de Nankin, alors capitale de la République de Chine, Canton, Hongkong…
De 1940 à 1945, l’impérialisme japonais étend sa domination à la quasi-totalité de l’Asie du Sud-Est : Birmanie, Malaisie, Indonésie, Philippines, Indochine, réalisant ainsi son projet d’une « Sphère de coprospérité de la grande Asie orientale » censée faire pièce aux impérialismes occidentaux.
Ladite Sphère réunit les gouvernements collaborateurs mis en place par Tokyo, le seul État indépendant y adhérant étant le Royaume de Thaïlande.
L’idéologie impériale affirme explicitement la supériorité du peuple japonais sur tous les autres peuples asiatiques. C’est surtout à l’encontre des Chinois, y compris les minorités chinoises des pays conquis, que s’exprime, en actes, le racisme des conquérants.
À l’égard de la Corée et de Taïwan, l’attitude du colonisateur est plus ambiguë. La position officielle est l’annexion et l’assimilation des populations, et une politique de japonisation est mise en œuvre. Dans les faits, cependant, Coréens et Taïwanais restent traités comme des inférieurs, sur leur sol comme dans la métropole.
L’impérialisme japonais a fait de 10 à 30 millions de morts, selon les sources. La majorité de ces victimes sont chinoises. A lui seul, le massacre de Nankin, de décembre 1937 à mars 1938, fit de 100 000 à 200 000 morts et plusieurs dizaines de milliers de femmes furent violées. Les troupes nippones se livrèrent aux exactions les plus variées-des officiers, par exemple, se livrant à un concours de meurtres que la presse couvrit comme un événement sportif.
De tels massacres ne sont pas une spécificité du militarisme japonais.
L’histoire mondiale en regorge, en tous temps et de toutes dimensions. L’impérialisme japonais, en revanche, apparaît exceptionnel par la durée, la continuité et l’étendue de son action meurtrière : commencée dans les débuts du vingtième siècle avec la colonisation de ses voisins, l’expansion de l’empire s‘accélère et s’amplifie dans les années trente en Chine continentale pour gagner une grande partie de l’Asie-Pacifique dans les années quarante.
Une autre spécificité, et non la moindre, est le caractère industriel, planifié et à la fois diversifié de sa violence. Plus que l’instrument de celle-ci, l’armée, confondue avec l’Etat impérial, en fut l’initiateur, l’acteur et le responsable institutionnel. La somme des meurtres de masse, perpétrés essentiellement - mais non seulement - contre les populations chinoises, constitue une véritable politique d’extermination. Les tueries ne sont pas les seuls crimes de masse.
L’expression « femmes de réconfort » recouvre un véritable système d’esclavage sexuel au service de l’armée, qui fit des centaines de milliers de victimes, principalement coréennes mais également chinoises, indonésiennes, vietnamiennes, philippines, birmanes.
Les expérimentations biologiques sur des humains sont un autre volet de l’exploitation criminelle systématique. Des unités militaires spécialisées pratiquèrent amputations, vivisections (sans anesthésie) et tests d’armes biologiques et chimiques sur des prisonniers de guerre et sur des civils.
Des dizaines de milliers de Chinois, notamment, moururent de la peste, du choléra et d’autres maladies ainsi inoculées. Des prisonniers américains, néerlandais et australiens furent également victimes de ces expérimentations.
Des cas de cannibalisme ont par ailleurs été rapportés et documentés. Le plus connu est celui de Chichi-jima. Cinq aviateurs américains tombés aux mains des Japonais furent décapités et certaines parties de leurs corps mangées par les officiers qui en avaient la garde.
Si l’on a pu attribuer à ces pratiques anthropophagiques une dimension rituelle, elles ont aussi été liées sur le terrain à des situations de famine et à une forme de nécessité vitale - et tolérées par la hiérarchie (« Le cannibalisme était autorisé dans l’armée nippone », Le Monde 17 août 1948).
Le Japon impérial, enfin, a érigé le travail forcé des populations soumises en un élément essentiel de son système militaro-économique. Les Coréens en ont été les premières victimes, dans le contexte de la colonisation. Plusieurs centaines de milliers d’entre eux ont été mobilisés de force pour servir de main d’œuvre dans les usines et dans les mines, sur place ou au Japon.
Durant les années 1930 et la guerre sino-japonaise, ce sont des millions de Chinois qui ont été forcés à travailler sur les chantiers, dans les mines et dans les usines en Chine occupée ou au Japon. Durant les années 1940 et la seconde guerre mondiale, des millions d’Indonésiens furent raflés pour construire routes et voies ferrées, notamment la voie Birmanie‑Thaïlande, dite voie de la mort (sur laquelle se trouve le fameux pont de la rivière Kwai).
Les prisonniers de guerre occidentaux furent également soumis au travail forcé. Les conditions extrêmement dures de cette exploitation de masse, notamment dans les mines et sur les chantiers, entrainèrent des centaines de milliers de morts. On estime ainsi à 20% le taux de survie des Javanais déportés hors de leur île.
Les crimes de l’empire : oubli occidental et occultation locale
Au vu de son bilan meurtrier, de ses modalités d’action et de son idéologie, un parallélisme s‘impose à l’évidence entre l’impérialisme japonais et le nazisme allemand. Le Japon n’a certes pas théorisé de « solution finale » à l’encontre d’une population déterminée. Mais il a théorisé sa suprématie raciale et le droit qu’elle lui donnait d’exploiter les autres peuples sans limite de violence.
Il s’est en particulier acharné sur les Chinois à un point tel que seul le nombre de ceux-ci empêche de parler d’extermination. Le parallélisme ne s’est cependant pas imposé en Occident, et notamment pas en Europe, où les crimes de guerre japonais sont peu mémorisés - dans la double dimension du terme : souvenir et commémoration. (Il n’en va pas tout à fait de même aux Etats-Unis, pour des raisons évidentes.)
Cet « oubli » est lié naturellement à l’éloignement géographique et historique, voire à l’ethnocentrisme qui affecte parfois les apologistes des droits de l’homme.
Il est vrai par ailleurs que l’horreur d’Hiroshima a provoqué un changement de perspective et fait passer instantanément le Japon du statut de bourreau à celui de victime (ceci ne valant évidemment que pour ceux qui n’avaient pas été victimes dudit bourreau).
En tout état de cause, l’oubli occidental coïncide avec l’occultation de ces crimes au Japon même. Au contraire de l’Allemagne, le Japon n’a pas renié le passé ni fait acte de « repentance ». (Et, au contraire de ce qu’il en eût été pour l’Allemagne, cela n’a pas semblé poser de problème à la communauté internationale, du moins pour ce qui concerne sa composante occidentale.)
Il dote même son passé guerrier d’une mémoire positive - une mémoire toujours, et de plus en plus, active. C’est ce dont témoignent les visites rituelles à Yusakuni et l’hommage ainsi rendu à tous les héros morts pour l’empereur. Les charismatiques premiers ministres Junichiro Koizumi et Shinzo Abe y sont allés ès-qualités et l’actuelle détentrice du poste Takaichi Sanae, qui s’y rendait régulièrement avant sa prise de fonction, y a dernièrement fait déposer une offrande rituelle à l’occasion de la fête du printemps.
La commémoration des héros de guerre va logiquement de pair avec la contestation de leur passé criminel. En 2015, le gouvernement s’est ainsi opposé à l’inscription du massacre de Nankin à la mémoire du monde de l’UNESCO, au motif qu’elle reposait sur les « déclarations unilatérales des la Chine ».
Ce passé est également édulcoré, quand il n’est pas franchement occulté, dans nombre de manuels scolaires, au grand dam des Chinois et des Coréens. La présentation qui y est faite des dirigeants et des chefs militaires de l’empire tend à les exonérer des monstruosités qu’on leur a attribuées et à faire apparaître qu’ils ont été condamnés à tort.
La légitimité du tribunal de Tokyo (le Tribunal militaire international pour l’Extrême-Orient - le pendant du tribunal de Nuremberg) est par ailleurs remise en cause par des lobbies nationalistes souvent proches du pouvoir. Le seul juge de ce tribunal à en avoir contesté les fondements et à avoir voté pour l’acquittement, l’Indien Radhabinod Pal, a laissé un souvenir impérissable et est devenu le symbole de l’amitié entre l’Inde et le Japon.
Le message du procès de Tokyo : Showa 1926-1989
Pourquoi, à la différence de l’Allemagne, le Japon n’a-t-il pas fait table rase de son passé guerrier, en dépit d’un écrasement final tout aussi radical ?
La réponse se trouve paradoxalement dans ce procès de Tokyo qui a condamné ses chefs de l’époque et que ses cercles dirigeants actuels, ou une partie considérable d’entre eux, vouent aux gémonies. Le paradoxe réside dans la mansuétude qui se cache en réalité derrière la sévérité de son jugement. (« L’éléphant dans la pièce », pour utiliser la métaphore journalistique à la mode.)
En effet, les plus hauts dignitaires de l’empire, à savoir l’empereur Hirohito lui-même et certains membres de sa famille, échappèrent à l’inculpation et donc à la condamnation, alors que non seulement leur responsabilité mais leur participation active aux crimes jugés étaient en cause. Et non seulement Hirohito ne fut pas condamné, mais il resta empereur et le Japon succédant officiellement à l’Empire du Japon demeura tel qu’en lui-même, un empire.
Cela était bien sûr la décision des vainqueurs américains et de Mac Arthur, pour des raisons politiques qui leur paraissaient évidentes dans un contexte géopolitique marqué par la prégnance du communisme international et les débuts de la guerre froide.
Les Etats-Unis imposèrent certes une rupture politique. Mis sous tutelle et désarmé, le Japon devint un Etat constitutionnellement pacifiste. En même temps qu’au pouvoir effectif , l’empereur renonça à être une « divinité vivante », mais tout en gardant son ascendance divine.
La rupture politique n’entraîna donc pas une solution de continuité politico-religieuse, dans la mesure où l’armature symbolique du système, l’empereur et son ascendance divine, était préservée. Les Japonais purent se penser comme vivant toujours (quoique différemment) dans le même Japon.
La manifestation de cette continuité par delà les aléas est la désignation du règne d’Hirohito comme ère Showa (1926-1989), selon la tradition japonaise consistant à calquer la périodisation de l’histoire sur la succession des règnes.
Le « négationnisme » se trouve ainsi validé ou, plus exactement, il devient une opinion comme une autre qui, comme telle, peut être légitimement soutenue. Le passé est le bien commun des Japonais, que l’on en approuve ou que l’on en désapprouve tel ou tel élément. Et, comme pour tous les ancêtres, c’est un simple devoir que d’honorer les morts pour l’empereur.
Tel est le message à peine subliminal que volens nolens les Américains victorieux ont laissé aux Japonais en leur laissant l’empereur.
Ce n’est pas pour autant que le négationnisme est unanimement partagé dans le pays. La vitalité des mouvements « civiques » et pacifistes atteste, au contraire, le rejet radical du passé impérial dans de larges pans de la population. La politique de remilitarisation mise en œuvre par l’actuel gouvernement et l’abandon de facto du pacifisme constitutionnel ont mis dans la rue des dizaines de milliers de manifestants.
Ce mouvement s’inscrit dans une tradition contestataire qui, pour prendre une forme généralement (pas toujours) ordonnée et non-violente, n’en est pas moins pérenne et vigoureuse.
En 1960, le Traité de coopération et de sécurité signé avec les Etats-Unis suscita un vaste mouvement d’opposition et des affrontements de rues qui forcèrent le premier ministre à démissionner. En 1968, le mouvement étudiant, orienté contre la présence militaire américaine et la guerre du Vietnam, se caractérisa par une durée et une violence exceptionnelles. Et, dans le registre non-violent, le militantisme pacifiste est constamment resté actif jusqu’aujourd’hui, dans la lignée du « mouvement des sans-voix » des années soixante.
Toute cette mouvance attachée à un Japon en rupture avec son passé impérial reste toutefois à l’extérieur d’un système politique marqué par la domination quasi exclusive et quasi permanente du PLD (parti libéral-démocrate). C’est au sein de ce parti, dans l’affrontement de clans organisés, que se joue le pouvoir gouvernemental. Et c’est au sein de ce parti que se détermine la ligne politique, plus ou moins libérale, plus ou moins négationniste, du pays.
En 1995, à l’occasion d’une rare période de « grande coalition » entre le PLD et son opposition, le premier ministre Tomiichi Maruyama présenta, dans un discours resté fameux, des excuses officielles pour les souffrances infligées aux pays asiatiques durant les années de guerre et de colonisation.
Par la suite, certains premiers ministres issus du PLD, comme Yasuo Fukuda ou Fumio Kishida, ont suivi une orientation plus ou moins favorable au pacifisme constitutionnel, alors que d’autres, notamment Junichiro Koizumi et Shinzo Abe - tous deux remarquables par leur longévité au pouvoir -, étaient sur une ligne ostensiblement révisionniste. Cette opacité « monopartite », qui situe le positionnement gouvernemental hors de la prévisibilité de la sphère publique, tend à renforcer la présence (et la menace, pour d’aucuns) du négationnisme japonais.
Un Etat pas comme les autres
Avec son passé qui ne passe pas, le Japon n’est (définitivement ?) pas un État comme les autres, et notamment pas pour ses voisins du Pacifique. Le sentiment quasi unanime d’en avoir été victime a cependant produit et continue de produire des effets différents selon les pays et les situations.
La durée d’exposition aux violences impériales est à cet égard un élément déterminant.
L’Asie du Sud-Est, occupée pendant quelques années de la deuxième guerre mondiale, a forcément été moins profondément marquée que l’Asie du Nord-Est, en but de façon plus ou moins intense aux agissements japonais depuis le début du vingtième siècle.
Par ailleurs, au sein de chaque pays du Sud-Est, tous les groupes ethniques et religieux n’ont pas souffert de la même façon de l’occupant, celui-ci exploitant la diversité interne pour asseoir sa domination. La mémoire n’y est donc pas uniforme, ni le regard sur le Japon contemporain. Tel n’est pas le cas des pays plus homogènes du Nord-Est.
L’expérience et la mémoire varient peu à l’intérieur de chacun.
Entre la Chine et la Corée existe cependant une différence liée au type de domination auquel elles ont été soumises. Les Chinois ont subi les violences de la guerre et les crimes génocidaires de l’envahisseur, et en ont une mémoire uniment douloureuse.
La Corée a été colonisée sans être conquise par les armes. La population y a été économiquement exploitée et politiquement opprimée, et a été victime des crimes de masse - travail forcé et esclavage sexuel - évoqués plus haut. Des Coréens, cependant, se sont prêtés à la fiction assimilationiste du colonisateur et certains d’entre eux en ont récolté les bénéfices.
De grandes fortunes foncières se sont ainsi constituées.
Si la Corée du Nord a pratiqué une purge rigoureuse des anciens collaborateurs, au Sud l’amorce d’épuration des premiers temps de l’indépendance a été interrompue par les prémices de la guerre de Corée.
Les fortunes « mal acquises » ont pu se pérenniser jusqu’aujourd’hui, ce qui n’est pas sans susciter des tensions récurrentes dans un contexte d’inégalités sociales et d’oligarchie économique. Des tensions qui sont bien sûr réactivées à chaque manifestation de révisionnisme et à chaque accroc diplomatique avec le Japon.
La question japonaise est ainsi à la fois l’origine et le révélateur de failles internes à la société sud-coréenne. Si le cas de la Corée est singulier en raison des spécificités de son histoire coloniale, le même type de mémoire différenciée peut se rencontrer au sein decertains pays du Sud-Est, telle l’Indonésie, dont les populations n’ont pas été uniformément affectées durant la période d’occupation
Les effets délétères de la question japonaise
Au delà de son incidence sur le vécu des différents pays de la région, la question japonaise a des effets géopolitiques délétères sur l’ensemble de l’Asie-Pacifique, et notamment sur la zone éminemment sensible de l’Asie du Nord-Est. Le passé non purgé du Japon et son présent idéologiquement connecté au passé y rigidifient le jeu des relations internationales, voire le bloquent totalement.
Ils gravent quasiment dans le marbre l’antagonisme avec la Chine. Il en va de même pour la Corée du Nord. Quant à l’ennemi traditionnel qu’est la Russie, il est évident que la postérité idéologique de l’impérialisme japonais (solennellement condamné au procès de Khabarovsk) ne va pas la conduire à abandonner son opposition foncière.
Pour ce qui est de la Corée du Sud, les (étonnamment) bonnes relations de son président démocrate Lee Jae-myung avec la première ministre Takaichi Sanae, la disciple de Shinzo Abe, ne doivent pas faire illusion. Les Coréens et les Japonais ont des intérêts économiques communs, et ce d’autant plus dans le contexte de la politique agressive de Trump vis-à-vis de ses alliés.
Fidèle à sa ligne pragmatique, Lee s’efforce d‘en tirer les conséquences effectives, sans y mettre de préalable de principe. Mais l’absence de préalable en matière de discussion économique ne signifie pas que les questions historiques sont passées par pertes et profits. Lee lui-même insiste régulièrement sur la nécessité de s’y attaquer progressivement et a récemment évoqué, comme exemple de première étape, l’identification par ADN des Coréens morts en travail forcé dans la catastrophe de Chosei (Chosei était une exploitation minière sous-marine qui s’est effondrée en 1942 ; à l’encontre de son gouvernement, qui avait toujours nié l’existence de morts coréens, un groupe civique japonais a entrepris de récupérer les restes des victimes et Tokyo a finalement accepté de coopérer à l’identification.)
Mais au vu du peu d’empressement du Japon à s’engager dans des entreprises commémoratives communes, le franchissement de toutes les étapes n’apparaît pas pour demain…
En tout état de cause, les bonnes relations et les accords empiriques en matière économique ne signifient pas une amitié sans limite ni une confiance tous azimuts. Les sujets d’alliance et de coopération militaire, notamment, restent un domaine où le temps long et la mémoire profonde - les « questions historiques », donc - sont essentiels et peuvent constituer des éléments de blocage.
Et, en l’occurrence, il apparaît bien que tel est toujours le cas pour ce qui concerne les rapports entre la Corée du Sud et le Japon. En mai dernier, celui-ci a proposé un accord bilatéral de soutien logistique militaire. Séoul a très diplomatiquement éludé. « Comme il s’agit d’une question qui nécessite la compréhension et l’adhésion des populations des deux pays, nous continuons à penser que nous devons rester prudents », a expliqué son ministre de la Défense
Ayant des relations économique avec presque tous pays de l’Asie-Pacifique et de bons rapports politiques avec plusieurs, mais suscitant une méfiance historique générale, le Japon est condamné - à perpétuité - à son alliance américaine.
La Chine, la Russie et la Corée du Nord lui sont structurellement hostiles (cette hostilité même contribuant à les ériger en « bloc ») et il ne peut s’allier avec la Corée du Sud. Il ne peut s’appuyer que sur la puissance des Etats-Unis.
Réciproquement, il constitue pour ceux-ci un point d’appui sûr et pérenne dans leur stratégie diplomatique et militaire d’ « endiguement » de la Chine (stratégie symbolisée par le groupe QUAD, réunissant les Etats-Unis, le Japon, l’Australie et l’Inde), comme dans toute politique qu’ils voudraient mener dans la région.
La situation apparaît définitivement gelée, empêchant le jeu normal du pragmatisme et la fluidité des relations régionales. Le Japon est privé du rôle d’équilibre qui pourrait être le sien en tant que « grande moyenne puissance » et le leadership des Etats-Unis reste absolu.
Tel est l’effet à très long terme de la géniale intuition stratégique de Mac Arthur laissant aux Japonais leur empereur.
Voir en ligne : https://www.fpop.media/la-question-...

