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Hommage à Marc Bloch

mercredi 24 juin 2026 par Descartes

Marc Bloch rentre au Panthéon. Comme à chaque fois, on peut se demander le pourquoi ce choix. Certes, c’était un intellectuel remarquable. Certes, c’était un patriote engagé, combattant des deux guerres mondiales puis de la résistance, avant d’être fusillé par les Allemands.
Mais d’autres ont eu un parcours équivalent, et n’ont pas été choisis ni même mentionnés en vue d’une possible entrée au Panthéon. Mais Bloch nous laisse un témoignage remarquable, un travail d’introspection dans lequel il cherche à expliquer cette défaite incompréhensible qui, en quelques semaines, a vu s’effacer l’une des armées considérées comme les plus puissantes du monde. C’est peut-être ce témoignage dont le titre, « l’étrange défaite », nous hante encore aujourd’hui, qui ouvre à Bloch les portes de la nécropole nationale.

Ce qui est comique dans cette affaire, c’est que ceux qui font entrer Bloch au Panthéon ont omis de lui rendre l’hommage le plus profond qu’on puisse rendre à un intellectuel, à savoir, lire ses écrits. Parce que dans « l’étrange défaite », Boch dénonce des comportements qui rappellent furieusement ceux de notre classe politico-médiatique d’aujourd’hui. Prenons, si vous le voulez-bien, un petit exemple, tiré du premier paragraphe du chapitre II de « l’étrange défaite » :

  • « Nous venons de subir une incroyable défaite. A qui la faute ? Au régime parlementaire, à la troupe, aux Anglais, à la cinquième colonne, répondent nos généraux. A tout le monde, en somme, sauf à eux. Que le père Joffre était donc plus sage ! « Je ne sais pas, disait-il, si c’est moi qui ai gagné la bataille de la Marne. Mais il y a une chose que je sais bien : si elle avait été perdue, elle l’aurait été par moi. » Sans doute entendait-il surtout rappeler, par là, qu’un chef est responsable de tout ce qui se fait sous ses ordres. Peu importe qu’il n’ait pas eu lui-même l’initiative de chaque décision, qu’il n’ait pas connu chaque action. Parce qu’il est le chef et a accepté de l’être, il lui appartient de prendre à son compte, dans le mal comme dans le bien, les résultats » .

Maintenant, comparez l’attitude de Joffre à celle de Darmanin ou de Macron dans l’affaire Lhyanna, le premier considérant qu’avoir signé une circulaire le dispense de toute responsabilité, le second se cachant derrière les moyens supplémentaires accordés à la justice. Et ils ne sont pas seuls. quel politicien, ces dix ou vingt dernières années, suit Bloch lorsqu’il écrit que « parce qu’il est le chef et a accepté de l’être, il lui appartient de prendre à son compte, dans le mal comme dans le bien, les résultats » ?

Un autre paradoxe, c’est de voir une classe politique obsédée par la « fierté » d’appartenir à telle ou telle communauté rendre hommage à l’homme qui écrit « Je suis juif, sinon par la religion, que je ne pratique point, non plus que nulle autre, du moins par la naissance. Je n’en tire ni orgueil ni honte, étant, je l’espère, assez bon historien pour n’ignorer point que les prédispositions raciales sont un mythe ».

Vous en voulez un autre ? Voici un paragraphe encore plus savoureux, à la lumière de l’actualité :

  • « Surtout, on s’était habitué, dans les écoles du temps de paix, à accorder une foi excessive au p.136 thème de manœuvre, aux théories tactiques, au papier, en un mot, et à se persuader, inconsciemment, que tout se passerait comme il était écrit. Quand les Allemands eurent refusé de jouer leur jeu, selon les règles de l’École de Guerre, on se trouva aussi désemparé que le mauvais orateur devant l’interpellation à laquelle son rôle ne lui fournit pas de réplique. On crut tout perdu et, par suite, on laissa tout perdre, parce que, pour guider l’action, trop tenue en lisières jusque-là par le dogme ou le verbe, il n’eût plus été de ressources que dans un esprit de réalisme, de décision et d’improvisation, auquel un enseignement trop formaliste n’avait pas dressé les cerveaux. »

Remplacez ici « les Allemands » par « Donald Trump », et vous aurez une bonne description du désarroi qui frappe les dirigeants de l’Union européenne, et qui ont abouti à cette honteuse capitulation de Von der Leyen acceptant le diktat douanier des Américains…

Encore un exemple ? Encore un paragraphe bien explicite :

  • « Ce n’est pas seulement sur le terrain militaire que notre défaite a eu ses causes intellectuelles. Pour pouvoir être vainqueurs, n’avions-nous pas, en tant que nation, trop pris l’habitude de nous contenter de connaissances incomplètes et d’idées insuffisamment lucides ? Notre régime de gouvernement se fondait sur la participation des masses. Or, ce peuple auquel on remettait ainsi ses propres destinées et qui n’était pas, je crois, incapable, en lui-même, de choisir les voies droites, qu’avons-nous fait pour lui fournir ce minimum de renseignements nets et sûrs, sans lesquels aucune conduite rationnelle n’est possible ? Rien en vérité. Telle fut, certainement, la grande faiblesse de notre système, prétendument démocratique, tel, le pire crime de nos prétendus démocrates. Passe encore si l’on avait eu à déplorer seulement les mensonges et les omissions, coupables, certes, mais faciles en somme à déceler, qu’inspire l’esprit de parti ouvertement avoué. Le plus grave était que la presse dite de pure information, que beaucoup de feuilles même, parmi celles qui affectaient d’obéir uniquement à des consignes d’ordre politique, servaient, en fait, des intérêts cachés, souvent sordides, et parfois, dans leur source, étrangers à notre pays. »

On dirait ces lignes écrites hier, tant elles nous parlent de la société dans laquelle nous vivons, où des médias dominés par le capital font tout ce qu’il faut pour empêcher toute pensée rationnelle. Comme celles qui suivent :

  • « Ces bucoliques avis, pourtant, ne sont pas exclusivement choses d’aujourd’hui. Toute une littérature de renoncement, bien avant la guerre, nous les avait rendus déjà familiers. Elle stigmatisait l’ « américanisme ». Elle dénonçait les dangers de la machine et du progrès. Elle vantait, par contraste, la paisible douceur de nos campagnes, la gentillesse de notre civilisation de petites villes, l’amabilité en même temps que la force secrète d’une société qu’elle invitait à demeurer de plus en plus résolument fidèle aux genres de vie du passé. Propos d’un académisme un peu bêlant, dont eussent souri nos vieux auteurs rustiques, un Noël du Fail ou un Olivier de Serres. Le vrai travail des champs a plus de stoïcisme que de douceur et c’est seulement dans les églogues que le village fait figure d’un asile de paix. Tout, pourtant, dans cette apologie de la France rurale, n’était pas faux. Je crois fermement que l’avantage demeure, grand, pour un peuple, encore à l’heure présente, de s’enraciner fortement dans le sol. Par là il assure à son édifice économique, une rare solidité, il se réserve surtout un fond de ressources humaines, proprement irremplaçables. Pour le voir vivre, chaque jour, pour avoir naguère combattu à ses côtés et m’être beaucoup penché sur son histoire, je sais ce que vaut l’authentique paysan français, dans sa verte robustesse et sa finesse sans fadeur. Je suis sensible, tout comme un autre, au charme discret de nos vieux bourgs et je n’ignore pas qu’ils furent la matrice où longtemps s’est formée la partie la plus agissante de la collectivité française.
  • Nous résignerons-nous, cependant, à n’être plus, comme les Italiens nous ont annoncé leur volonté de ne pas le demeurer, qu’un « musée d’antiquailles » ? Ne nous le dissimulons pas : le choix même ne nous est plus permis. Pour le croire encore possible, nous savons trop bien le sort que nos ennemis réservent aux musées. Nous voulons vivre, et, pour vivre, vaincre. Or, ayons le courage de nous l’avouer, ce qui vient d’être vaincu en nous, c’est précisément notre chère petite ville. Ses journées au rythme trop lent, la lenteur de ses autobus, ses administrations somnolentes, les pertes de temps que multiplie à chaque pas un mol laisser-aller, l’oisiveté de ses cafés de garnison, ses politicailleries à courtes vues, son artisanat de gagne-petit, ses bibliothèques aux rayons veufs de livres, son goût du déjà vu et sa méfiance envers toute surprise capable de troubler ses douillettes habitudes : voilà ce qui a succombé devant le train d’enfer que menait, contre nous, le fameux « dynamisme » d’une Allemagne aux ruches bourdonnantes. Ne fût-ce qu’afin de préserver, dans notre vieux patrimoine, ce qui peut et doit l’être, il nous faut l’adapter aux nécessités d’une ère nouvelle. La voiture à âne était peut-être un mode de transport bonhomme et charmant. Mais à refuser de lui substituer, là où cela est souhaitable, l’auto, nous finirions par nous voir enlever jusqu’à nos bourricots. Or, pour faire du neuf, il faut d’abord s’instruire. Si nos officiers n’ont pas su pénétrer les méthodes de guerre qu’imposait le monde d’aujourd’hui ce fut, dans une large mesure, parce qu’autour d’eux, notre bourgeoisie, dont ils étaient issus, fermait trop paresseusement les yeux. Nous serons perdus, si nous nous replions sur nous-mêmes ; sauvés, seulement, à condition de travailler durement de nos cerveaux, pour mieux savoir et imaginer plus vite. »

Ces paragraphes ne seront certainement pas lus dans la cérémonie qui voit leur auteur célébré. Ils sont trop anticonformistes, trop contraires à la vulgate politico-médiatique. Défendre la modernité, l’exigence, le savoir ? Vous n’y pensez pas !
Bloch le patriote sera certainement transformé en « européen avant la lettre ». Bloch le partisan de la modernité, le critique des « bibliothèques aux rayons veufs de livres » disparaîtra derrière les cocoricos de la « tolérance ».

Le président de la République honorera son « esprit de résistance », sans expliquer que pour Bloch – comme pour beaucoup de résistants – la résistance était inséparable d’une modernisation sociale, technologique, éducative et politique du pays, modernisation qui s’incarnera dans le programme du Conseil national de la résistance, ce même programme que nos gouvernants, à gauche comme à droite, s’évertuent à enterrer depuis trente ans. L’homme qui aimait la vérité n’aura même pas le droit de voir sa vérité convoquée au Panthéon.

« Dilexit veritatem » – « il aimait la vérité » – était la devise que Bloch voulait pour épitaphe. Entendre cette formule dans la bouche d’Emmanuel Macron devant un parterre de présidents et ministres, nouveaux et anciens, voilà la véritable obscénité.

(1) Toutes les citations sont extraites de l’édition de 1946 de « l’étrange défaite », consultable ici : https://classiques.uqam.ca/classiques/bloch_marc/etrange_defaite/bloch_defaite.pdf


Voir en ligne : https://descartes-blog.fr/2026/06/2...

   

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