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Nostalgies de mondes détruits

« tracé de biel ! »« pauvre vieux » (traduction libre)

dimanche 2 août 2026 par Francis Arzalier

J’ai vécu durant mes jeunes années d’après-guerre (1945-50) les derniers feux d’une civilisation spécifique, celle des communautés villageoises de Margeride, agrégats de producteurs indépendants, fiers de leurs terres nourricières et de leurs bêtes, libérées depuis 150 ans de l’exploitation seigneuriale par les Républiques.

Des paysans besogneux et têtus attachés à nourrir et vêtir leurs nombreux enfants, n’achetant pratiquement rien, imbus d’une culture et d’une langue qu’on disait « patois » à côté du français absorbé à l’école. Une culture partagée par toutes les familles, incluant certes des conflits, les pesanteurs d’un catholicisme ultraréactionnaire, mais aussi des faisceaux croisés de solidarités, qui excluaient toute forme d’exploitation d’homme par l’homme.

Cette culture a disparu en deux générations, les fermes ruinées sont mortes en vertu de l’exode rural, au profit d’un certain Capitalisme agraire, mais surtout du flot de résidences vacancières et de retraite, au cœur de terroirs retournés à l’inculte. Et, bien sûr, la langue qui l’exprimait est morte avec elle, n’est plus connue que des vieillards de ma génération.

Qui donc l’a dit ? On ne guérit jamais de son enfance : je pratique parfois pour mon plaisir des formules en cet idiome mort, autant que latin des vieilles chartes médiévales. J’aime fort cette langue rugueuse, imagée, rétive aux grandes phrases creuses des « experts » de petits écrans.
Cette nostalgie ne prête guère à conséquences, tant qu’elle ne submerge pas l’analyse rationnelle du Présent.

Nostalgie des espoirs déçus

Un autre siècle était le mien, le Vingtième. Il ne manque pas de massacres, d’inégalités entre les humains et les peuples, de haines racistes utilisées par les puissants…
Et nos espoirs firent parfois naufrage, en 1990 par exemple.

Mais cet « espoir rouge » était là, qui donnait corps aux rêves millénaires, d’une société d’entraide et de travail, d’égalité et de fraternité entre les producteurs maîtres de leur destin, l’Univers enfin Socialiste.

Durant deux siècles, ce rêve fut porté dans un « grand » pays comme la France, par la classe ouvrière industrielle, née de la « révolution machiniste » vers 1830. Elle sut périodiquement l’exprimer par des insurrections, fleuries de drapeaux rouges, en 1830, 1848, en 1871 et 1936, rougies aussi de temps à autre du sang des martyrs, Communards de 1871 ou Résistants fusilles de 1943, qui ponctuèrent tout du long la Geste historique de la Classe ouvriers de France.

Puis sont venus s’accumuler les mutations historiques des dernières décennies du siècle Vingt, organisées à son profit par la grande Bourgeoisie mondialiste de l’ère impérialiste, dont celle française est une des plus actives et résolues, sinon intelligente.

Cette mutation historique a été facilitée par l’effondrement en grande partie suicidaire du monde soviétique et son « camp socialiste » Est-européen, qui était depuis 1917 et 45 malgré ses contradictions le rempart objectif de cet espoir ouvrier mondial. La conséquence directe en fut la dissolution en 30 ans des idéologies révolutionnaires dans le monde entier, y compris dans la nation française.
Mais cet effondrement idéologique n’aurait pas abouti sans la destruction systématique et programmée des classes ouvrières industrielles dans les pays d’Europe occidentale, dont la France, qui avaient été le foyer central de la « révolution machiniste et capitaliste » du 19 ème siècle.

Ce bouleversement économique et social, décidé et réalisée par les Capitalistes, fut d’abord la simple résultante de leur quête de profits plus élevés, en investissant leurs avoirs dans les contrées lointaines à bas salaires d’Asie ou d’ailleurs. Mais dès les années 1970, ces destructions massives d’activités industrielles au sein de l’espace national par les délocalisations se répandirent en tsunami, avec l’objectif non avoué, mais primordial, de détruire la classe ouvrière industrielle, acteur essentiel des dimensions progressistes de l’histoire nationale française : les mineurs du Nord et des Cévennes, les producteurs du Gaz de Lacq en Pyrénées en furent les premières victimes, bien avant l’épuisement prétexte des ressources.

Puis ceux de la métallurgie lorraine. Ensuite, les diverses industries qui en découlaient, en Ile de France et ailleurs, à commencer par celles automobiles : ne disait-on pas encore en 1970 « Quand Renault-Billancourt éternue, la France s’enrhume ! ». Une véritable provocation pour les garants de la Bourgeoisie française !

Puis vint le tour des industries textiles, de Roubaix aux Vosges, au profit des vêtements importés, et des industries alimentaires éparpillées….

Ce massacre de la classe ouvrière en fin de siècle 20 l’a réduite officiellement à moins de 20 pour cent de la population française. Plus encore, elle s’est doublée d’une destruction de ses capacités de lutte, grâce à la prolifération de petites entreprises du « start-up », sous la coupe d’un patronat paternaliste et autoritaire, et à l’emploi massif des automatismes numériques et de l’IE à la place des capacités humaines, jusqu’à l’usage fréquent depuis le Covid du télé-travail, qui détruit les solidarités entre salariés.

Après le chant du cygne que fut la grande grève de 1968, on vit se dérouler durant les décennies suivantes l’autodestruction d’un PCF, réduit par sa « Mutation » au carriérisme électoraliste, un déclin parallèle de la CGT. À l’impuissance de combats de classe isolés, et les militants de LFI ajoutèrent trop souvent l’outrance bavarde, sans perspectives concrète de transformation, face à une emprise de plus en plus forte des idéologies de la grande Bourgeoisie.

Un recul ultra-libéral historique de la Nation française…

Dépasser la nostalgie passéiste. Faire flamber un nouvel espoir rouge

La pire réaction de notre part à cet authentique recul historique serait de s’en tenir aux gémissements nostalgiques : la classe ouvrière de 1936 est morte et ne reviendra pas. Les promesses électorales de « réindustrialisation de la France » ne manqueront pas, mais resteront creuses tant que les décideurs qui possèdent les capitaux tiendront les rênes du pays, leur motivation exclusive étant le taux de profit des actionnaires.
Et les proclamations bellicistes de la bande à Macron d’une croissance forte des industries exportatrices d’armes n’y ajoutent qu’un risque supplémentaire de perversion de ceux qui produisent Rafales et drones…

Mais la classe ouvrière industrielle stricto-sensu n’est pas la seule classe sociale à avoir intérêt à se débarrasser de la domination capitaliste, économique et politique. Elle pèse sur la majorité de la Nation, qui vit de son travail et ne possède pas les moyens de production permettant de vivre du labeur d’autrui. Ces travailleurs que sont les employés, les avocats, les enseignants, voire les magistrats et les policiers, etc… subissent directement la destruction des services publics, la chute du pouvoir d’achat et la spéculation immobilière, les fruits pourris du pouvoir de la Bourgeoisie capitaliste et son État.

Mais les intérêts de classe ne se traduisent pas obligatoirement en conscience de classe.

Une bonne partie de ce nouveau « Prolétariat de France », matraquée quotidiennement par un appareil médiatique au service de l’idéologie libérale de toutes obédiences, professe l’apolitisme ou le vote RN, et est imprégné de démagogie sécuritaire et raciste.

Rien de nouveau dans l’histoire de France : c’est la mission des organisations révolutionnaires, des militants Communistes, de convaincre patiemment, contre le prêt-à-penser qui les enserre, ces travailleurs de leurs intérêts véritables, et des nécessités des luttes organisées. Et cela, sans sous-estimer les difficultés, la disparité de cette majorité nationale à (re)-conquérir, sa perméabilité aux dérives racistes et communautaristes pour le profit exclusif de la Bourgeoisie régnante.

En ce sens, il faut bannir toute complaisance de notre part envers les discours diviseurs faisant des dealers de quartiers les hérauts de la lutte sociale, alors qu’ils en sont les destructeurs, et s’en tenir aux intérêts communs à tous les travailleurs de France, quelle que soit leur culture, à la reconstruction des services publics, au mieux-vivre collectif et solidaire.

Le chemin du nouvel espoir rouge sera long et difficile, mais il est le seul possible !

   

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