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« Ça a été un lieu de souffrance » : la mémoire ressuscitée des harkis forcés de reboiser la Provence
jeudi 6 août 2026 par Lyse Mauvais et Louai Barakat (photographies)
Après la guerre d’Algérie, nombre de harkis exilés en France ont été envoyés dans des hameaux reculés pour participer au reboisement des forêts. Un pan méconnu de l’histoire forestière mis à l’honneur à Ongles, dans les Alpes.
Photo : Thierry Michalon, président de l’association des Amis de la Maison d’histoire et de mémoire d’Ongles (Alpes-de-Haute-Provence), fait vivre ce lieu en accueillant les visiteurs. - © Louai Barakat / Reporterre
Au pied de la montagne de Lure, les vestiges d’un hameau abandonné sommeillent sous la chaleur écrasante de midi. Ces ruines grignotées par la végétation ne ressemblent pas aux autres villages dépeuplés de Provence, avec leurs murs en pierre sèche et leurs terrasses à l’abandon. Ici, on trouve des marches en béton, des murets en parpaings, des dalles rectangulaires encore à demi-carrelées. Les anciens habitants des lieux n’étaient pas des paysans provençaux, mais des exilés venus d’Algérie.
C’est ici, sur un coteau surplombant le village d’Ongles, que 25 familles de harkis sont arrivées le 8 septembre 1962. Ces anciens supplétifs de l’armée coloniale française, qui craignaient de subir des représailles après l’indépendance de l’Algérie, ont rejoint l’Hexagone par milliers à la fin de la guerre. Après leur arrivée en France, 10 000 d’entre eux ont transité par des « hameaux de forestage » construits par l’État en pleine campagne. Ongles était l’un de ces hameaux. La mission des exilés : participer à des chantiers de reboisement et de lutte contre les incendies.
Soixante ans plus tard, la plupart de ces lieux ont disparu. Mais à Ongles, l’un des premiers villages à avoir accueilli les exilés harkis, on entretient soigneusement leur mémoire. En 2008 a été créée la Maison d’histoire et de mémoire d’Ongles (MHeMO), « le seul musée en France exclusivement dédié à la guerre d’Algérie », explique Maryse Blanc, la maire de la commune.
Le musée héberge une exposition permanente sur les harkis, qui reçoit 1 500 visiteurs chaque année. En juin, une nouvelle étape de cette démarche mémorielle a été franchie avec la création d’un sentier d’interprétation qui relie les vestiges du hameau de forestage au centre-village. Il met en valeur un pan méconnu de l’histoire forestière française, bâti sur l’exploitation d’une main-d’œuvre exilée et contrainte.
L’œuvre forestière des harkis
Yamina Chalabi est fille de harkis, et présidente de l’Association des rapatriés anciens combattants d’Afrique du Nord (Aracan), qui milite pour « la pleine reconnaissance du rôle des harkis en France, sur les plans économique, culturel et social ». Pour elle, l’héritage écologique légué par les harkis aux forêts françaises ne fait aucun doute : « Aujourd’hui, nombre de personnes vont se promener dans des forêts que les harkis ont largement contribué à façonner. »
Pour comprendre cette histoire, il faut remonter à la fin de la guerre d’Algérie, en juillet 1962. Elle signe l’arrivée en France de près d’un million de « rapatriés », à une époque où la crise du logement bat son plein. Parmi eux, environ 85 000 harkis et membres de leurs familles, dont l’État français « se méfie et ne sait que faire », explique Abderahmen Moumen, historien et coauteur d’un livre retraçant l’arrivée des harkis à Ongles.
Craignant la prolongation du conflit algérien sur le sol français, et la récupération des harkis par les partisans de l’Algérie française, le gouvernement fait d’abord obstruction au rapatriement de ces auxiliaires… avant de se résoudre à les accueillir. « Pour les pouvoirs publics, il fallait leur trouver une solution de reclassement », explique l’historien.
Pour reloger, mais surtout contrôler ces exilés, l’État français a alors créé près de 70 hameaux de forestage, éparpillés sur tout le territoire. « Pour l’État, il y a un double avantage », poursuit l’historien : « On permet à des villages de retrouver une certaine vitalité, on sauve les écoles, les commerces… » L’arrivée des harkis à Ongles a ainsi permis de faire renaître l’école, qui ne comptait plus que six élèves. « Et on répond à un besoin de main-d’œuvre pour la protection des forêts méditerranéennes, car on était dans une période où il y avait eu beaucoup de feux. »
Pour 16 francs par jour, les anciens auxiliaires sont employés par l’administration des Eaux et Forêts, à raison de quarante-huit heures par semaine. Ils n’ont pas le statut d’ouvrier forestier, et sont moins bien payés que leurs pairs « métropolitains ». Leur travail consiste à créer des pare-feux, aménager les pentes pour limiter l’érosion, reboiser les coteaux…
Et les effets sont colossaux. À titre d’exemple, à Saint-André-les-Alpes, dans les Alpes-de-Haute-Provence, les harkis ouvrent « 125 km de sentiers en l’espace de quatre ans », construisent trois gîtes forestiers et autant de retenues d’eau contre les incendies…
« Des lieux de relégation et d’enfermement »
Avant d’être des lieux de vie, les hameaux de forestage « sont d’abord des lieux d’enfermement et de relégation, éloignés des centres urbains, dit Yamina Chalabi. L’histoire du reboisement est indissociable de cette relégation ».
Les familles de harkis sont logées dans des baraquements en préfabriqué, d’inspiration militaire. Les conditions y sont sommaires : chaque famille dispose de deux pièces de 16 m2, et d’un WC. Les hameaux sont régis par un « chef », généralement un ancien militaire (souvent un pied-noir, jamais un harki), qui est chargé de faire régner la discipline. Ceux qui contreviennent à ses ordres risquent l’expulsion.
« Celui qui faisait des vagues, il risquait de perdre son travail, de devenir SDF », résume Alexandre-Ahmed Dakiche, qui a grandi dans l’un de ces camps. L’État dépêche aussi des « monitrices de promotion sociale » pour faciliter « l’intégration » des familles — au point de dicter le choix des prénoms ou l’orientation scolaire des enfants… « Ils étaient complètement mis sous tutelle », dit Yamina Chalabi.
« Enfants, nous n’étions pas conscients du drame dans lequel nous vivions. On appréciait la magie de ces forêts », raconte Alexandre-Ahmed Dakiche. Soixante ans plus tard, il souligne aussi la détresse psychologique qui imprégnait le camp, les pères « démolis » par le traumatisme de l’exil, les suicides… « Le camp a pu être salvateur pour certains, mais pour une grande majorité, ça a été un lieu de souffrance », abonde Yamina Chalabi.
Surtout, les enfants issus de ces camps avaient « peu de perspectives », se souvient Amar Guebli, également fils de harki : « On n’avait pas d’avenir. »
« Ils étaient complètement mis sous tutelle »
Après des grèves de la faim, en 1997, les enfants de harkis ont obtenu la création d’emplois réservés, toujours dans le secteur forestier. C’est ainsi qu’Amar Guebli et d’autres de sa génération ont été embauchés à l’Office national des forêts, notamment dans la lutte contre les incendies. « À ce moment-là, il n’y a pas grand monde qui voulait faire ça. Ce n’était pas un métier valorisé, c’était présenté comme de l’insertion sociale », se souvient le forestier.
Des milliers d’arbres en héritage
Plus de 1 500 harkis et leurs familles ont transité par les hameaux de forestage entre 1962 et la fin des années 1980 — soit environ 10 000 personnes. La reconnaissance officielle des préjudices subis progresse : en 2021, la France leur a adressé une demande officielle de pardon, ouvrant droit depuis 2022 à des réparations en reconnaissance « des conditions d’accueil et de séjour indignes » qu’ils ont vécues. Mais leur histoire reste peu connue du grand public.
Les initiatives mémorielles, très localisées, sont surtout portées par les communes qui ont accueilli ces hameaux, ou par l’Office national des anciens combattants et victimes de guerre. Depuis 2015, des plaques ont été apposées dans les anciens hameaux, tandis que l’Office national des forêts (héritier des Eaux et Forêts) participe depuis 2014 à des actions mémorielles.
La région Provence-Alpes-Côte d’Azur, qui a hébergé 32 hameaux sur un total de 69, en a réalisé un inventaire historique complet. Des hameaux eux-mêmes, il ne reste pas grand-chose. Certains ont même été transformés en base de loisirs, comme à Saint-André-les-Alpes (Alpes-de-Haute-Provence). « Des milliers de touristes passent là chaque été, et ne se doutent de rien », regrette Alexandre-Ahmed Dakiche.
« Avec le temps, c’est en forêt que je me suis senti vraiment chez moi »
Avec son exposition unique en France et ses vestiges remis en valeur, la Maison de mémoire et d’histoire d’Ongles fait figure d’exception dans ce paysage mémoriel fragmenté. « Il faut une conviction au-delà de la moyenne pour pérenniser ce genre de lieux, affirme Maryse Blanc, la maire. On a passé des périodes où on avait peur de fermer. »
En Provence et ailleurs, le patrimoine légué par les harkis subsiste sous la forme de milliers d’arbres replantés. Un héritage entretenu, entre autres, par certains de leurs descendants. À l’image d’Amar Guebli, qui a trouvé une forme d’apaisement dans sa mission de forestier :
« Pendant un certain temps, on ne s’est pas senti chez nous. Mais, avec le temps, c’est en forêt que je me suis senti vraiment chez moi. »
Quand elle brûle, c’est une partie de son histoire qui part en fumée.
Voir en ligne : https://reporterre.net/Ca-a-ete-un-...

