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L’illusion dangereuse de l’Algérie : supprimer le français des écoles alors que la société le parle
jeudi 6 août 2026 par Strategika51
Depuis son indépendance, l’Algérie est en proie à une sorte de lutte identitaire souterraine acharnée, dont la langue constitue le principal champ de bataille. La récente décision de reporter l’enseignement du français jusqu’au CM1 (Quatrième année primaire), en le remplaçant par l’anglais en CE2 (troisième année primaire), est présentée comme une mesure pragmatique en faveur de la modernisation de l’enseignement et sa mise à niveau pour répondre aux dernières évolutions internationales.
Pourtant, cette politique qui n’est pas nouvelle, repose sur une illusion idéologique qui confond langue et colonialisme mais également entre la langue et un pays tout en ignorant une réalité tenace : l’Algérie reste de facto un pays francophone, et aucun arrêté ministériel n’y changera rien.
L’approche idéologique dans ce registre précis porte préjudice à ce pays dans la mesure où les tenants de cette vision étroite, confondent une langue avec un régime colonial disparu, lui-même issu d’une évolution d’une économie politique ayant abouti à l’expansion.
Sur le papier, l’Algérie mène depuis des décennies une politique d’arabisation forcée. Celle-ci a été menée hâtivement et sans réelle réflexion, en recourant parfois à des « coopérants » venus de pays du Moyen-Orient.
Dans la pratique, le français n’a pas disparu.
Il reste la langue d’enseignement de facto dans les cursus universitaires scientifiques et est profondément ancré dans l’administration, le monde des affaires et l’enseignement supérieur.
Avec environ 15 millions de francophones, l’Algérie compte parmi les plus grandes communautés francophones au monde.
La réforme actuelle n’élimine pas le français : elle redéfinit son introduction. Mais, symboliquement, elle renforce une tendance qui a débuté avec les campagnes d’arabisation des années 1970, lesquelles avaient pris la forme d’une sorte de révolution culturelle.
Cette pression imposée d’en haut a causé d’immenses dégâts dont certains sont irréversibles.
La politique d’arabisation « a marginalisé ceux qui ne lisaient ni ne parlaient l’arabe dans un pays composé d’une multitude de langues », et a créé ce que les chercheurs qualifient de « schizophrénie linguistique » : une société postcoloniale prise entre un État arabisé et une réalité francophone.
Une des thèses les moins débattues à ce sujet concerne la possibilité que cette campagne d’arabisation soit l’un des effets collatéraux d’une guerre hybride ou cognitive menée par des cercles de l’État profond en France.
Cette thèse lie la campagne d’arabisation en Algérie à une manipulation similaire à celle de « la bleuïte », une opération de guerre psychologique des services spéciaux français durant la guerre d’Algérie ayant exploité la profonde méfiance des combattants illettrés à l’égard des volontaires lettrés et issus des écoles françaises et dont l’une des conséquences les plus dramatiques fut le massacre de milliers de personnes sur la base d’une suspicion d’inflitration ou de collaboration.
Selon cette thèse, l’arabisation d’un pays comme l’Algérie qui venait de sortir d’une longue période coloniale allait indubitablement affaiblir le processus de régénération des élites, créer une illusion d’égalistarisme dans le mérite et anéantir des secteurs où les Algériens étaient très forts comme les mathématiques et le droit.
Loin de réduire l’influence française en Algérie, l’arabisation selon ces critères sert au plus haut point les intérêts stratégiques français au Maghreb en affaiblissant pour une longue durée le plus grand pays de cet ensemble géopolitique.
Le coût intellectuel d’une idéologie ratée
La conséquence la plus dévastatrice de cette politique a été l’« appauvrissement intellectuel » systématique de plusieurs générations. Les réformes universitaires de 1971 visaient à rompre avec le passé colonial, mais elles n’ont pas permis d’assurer la qualité de l’enseignement.
La mise en œuvre d’une arabisation intégrale dans le cadre du système dit de l’école fondamentale dès 1979 fut une expérimentation dangereuse à l’échelle d’un pays et dont les conséquences n’ont jamais été anticipées ou évaluées.
Plus grave encore, l’engagement idéologique rigide en faveur de l’arabisation a donné naissance à un système éducatif dans lequel les étudiants peinent à maîtriser le français pour les sciences et se tournent de plus en plus vers l’anglais — non pas dans le cadre d’une politique structurée, mais par le biais des réseaux sociaux mondialisés.
Ces expérimentations hasardeuses sur des millions d’êtres humains dotés d’une intelligence normale et parfois supérieure à la moyenne qui se sont retrouvés piégés dans un système basé sur la médiocrité et les blocages en tous genres sont passibles d’être requalifiés un jour de crimes contre l’humanité.
Cette évolution n’est pas une victoire pour l’identité nationale ; c’est une défaite pour la profondeur intellectuelle.
Les jeunes Algériens adoptent le « Globbish », un anglais simplifié et utilitaire qui leur donne accès au divertissement mondial et à la culture numérique. Ils suivent de plus en plus les tendances du Moyen-Orient et du Golfe, perdant ainsi leur maîtrise stratégique du français sans acquérir une maîtrise approfondie ni de l’arabe standard ni de l’anglais.
À terme, la culture algérienne, très originale en dépit du rouleau compresseur colonial, lequel s’est basé sur les idées illuminées des Saint-simoniens et le jacobinisme républicain dans son acception la plus totalitaire, pourrait disparaître et devenir un ersatz des cultures urbaines dans les monarchies du Golfe où l’anglais et la culture américaine adaptée à l’humus local ont créé une sous-culture propagée par des chaînes TV satellitaires qui pourraient être des clones des bouquets Fox.
La France n’est pas propriétaire du français
L’erreur fondamentale est d’ordre idéologique : considérer le français comme la propriété de la France. Le français est une langue mondiale, langue officielle dans plus de 25 pays, parlée en Belgique, en Suisse, au Québec et, surtout, en Afrique occidentale et centrale. Comme l’a déclaré de manière prophétique Kateb Yacine, les peuples colonisés « s’approprient cette langue et cette culture sur leur chemin vers la liberté ».
Les intellectuels algériens l’ont depuis longtemps démontré, en utilisant le français comme un instrument de critique et de création. Le français a également été le vecteur de la renaissance du nationalisme algérien dans les années 1920-1930 et les francophones sont ceux qui ont combattu le colonialisme français avec le plus d’acharnement et d’efficacité puisqu’ils en avaient une connaissance intime.
En rejetant le français, les autorités algériennes rejettent un pan de leur histoire, une grande partie de leur diaspora et un outil mondial qui n’appartient à aucune nation en particulier.
Une voie à suivre : le pragmatisme plutôt que l’idéologie
L’Algérie ne peut pas ignorer sa réalité francophone. Le choix ne se pose pas entre l’arabe et le français, mais entre un multilinguisme pragmatique qui tire parti de toutes les ressources et un purisme idéologique qui garantit la médiocrité à des fins d’ascension sociétale. Le système éducatif devrait s’appuyer sur les compétences linguistiques existantes plutôt que de les démanteler. L’essor de l’anglais devrait être géré de manière stratégique parallèlement au français, non pas comme un substitut, mais comme un complément.
La réforme de l’enseignement des langues étrangères n’est pas le véritable enjeu : c’est l’obsession de certains cercles en Algérie de faire disparaître le français qui pose problème.
Tant que les autorités algériennes confondront langue et identité politique, elles continueront à former des générations qui ne maîtrisent ni la langue de leurs ancêtres, ni les langues internationales indispensables à leur avenir. Il en résulte une blessure intellectuelle dont elles sont elles-mêmes responsables et qui créeront de nouveaux monstres comme ceux créés par la construction systématique et inconsidérée de cités de béton dans toutes les bourgades du pays sans tenir compte des spécificités naturelles, environnementales, humaines ou culturelles.
Un oubli de de l’histoire
Le territoire de l’actuelle Algérie a de tous temps été bilingue ou multilingue et ce depuis les grands rois numides, faiseurs des gloires et des ruines des empires romain et carthaginois jusqu’à la période contemporaine. Ce sont des idéologues français qui importèrent le concept de l’écrasement linguistique après l’avoir pratiqué avec violence en France contre les langues et patois locaux et régionaux après la Révolution de 1789.
Les cercles défendant aujourd’hui l’arabisation forcée ont été fortement influencés par ces idées sur la relation particulière entre les concepts de langue et de nation.
Ce sujet devrait être suranné en ce 21e siècle mais il semble que ce ne soit pas le cas pour beaucoup d’individus qui cherchent à se replier sur eux-mêmes face à un monde que personne n’arrive à comprendre réellement.
C’est un mécanisme connu. Le problème n’est pas d’adopter l’anglais, lequel, soit-dit en passant, n’est pas officiellement la langue officielle d’Angleterre, ou de considérer le français comme un marqueur social ou géopolitique là où il n’ya qu’une pratique, mais d’écarter l’idéologie de l’exclusion de l’enseignement pour préserver l’universalité d’un savoir appartenant à l’ensemble de l’humanité.

