Le Manifeste

Un point de vue communiste sur l’actualité nationale et internationale

À l’exception de ceux signés « URC », tous les articles proposés sur ce site sont destinés à élargir notre champ de réflexion. Cela ne signifie donc pas forcément que nous approuvions la vision développée par les auteurs. L’utilisation des commentaires en fin d’article, permet à chacune et chacun de s’exprimer et de nourrir le débat démocratique.

Accueil |  Qui sommes-nous ? |  Rubriques |  Thèmes |  Cercle Manouchian : Université populaire |  Films |  Adhésion

Accueil > Repères et Analyses > L’héritage de Bandung (1)

L’héritage de Bandung (1)

lundi 5 mai 2025 par Bruno Drweski (URC)

Le dimanche 4 mai une dizaine d’organisations internationalistes s’étaient retrouvé pour évaluer ensemble les traces laissées par la Conférence de Bandung.

La conférence de Bandung est une réunion historique de 29 pays africains et asiatiques indépendants en 1955, qui a marqué le début du mouvement des non-alignés. Elle s’est tenue en Indonésie, pays hôte de la conférence, et a adopté la Charte de Bandung, un document fondateur pour le tiers monde.

Nous allons essayer de vous proposer les textes des différentes interventions.
Aujourd’hui celle de l’URC par Bruno Drweski.

L’impact de Bandung en Europe hier et aujourd’hui : nécessité d’une solidarité internationale

Bruno Drweski (conférence 70e anniversaire Bandung URC)

En abordant la question de la conférence de Bandung de 1955 et ses effets jusqu’à nos jours, il faut d’abord préciser que le non alignement n’est pas la neutralité car le non alignement est basé sur une politique de souveraineté, de solidarité internationale, de mobilisation pour le droit au développement et donc en principe, d’engagement actif anti-impérialiste, anti-colonial et anti-néocolonial.

Ce qui explique pourquoi, en Europe occidentale, à part l’Irlande et la Grèce, et dans une moindre mesure les Etats neutres de Scandinavie et l’Autriche, aucun Etat ne pouvait à l’époque ne serait-ce qu’envisager de s’associer au Mouvement des non alignés, même si la France a pu envoyer un représentant assister à la conférence de Bandung [1] Car les Etats ouest-européens n’étaient pas déliés de leur héritage colonial qui continuait et continue jusqu’à aujourd’hui à impacter leurs politiques. C’est pourquoi, même lorsqu’ils se retrouvaient en conflit avec l’hégémonie des Etats-Unis comme la France du général de Gaulle à plusieurs reprises ou même de Chirac, il leur était impensable de se proclamer neutre et encore moins non aligné.

C’est une toute autre situation qui régnait dans « l’Europe périphérique » par rapport aux centres du capitalisme et de l’impérialisme, en Europe de l’Est. Là, le socialisme avait été la première forme de rupture et de non alignement avec la logique impérialiste, ce qui s’est manifesté en particulier déjà avec la convocation du Congrès des peuples d’Orient à Bakou en 1920, qui allait annoncer au monde le processus d’extension des révolutions socialistes vers les pays d’Asie orientale et occidentale et, ultérieurement, d’Afrique et d’Amérique latine, en opposition frontale au colonialisme.

En quelques décennies, la politique d’industrialisation accélérée menée par l’Union soviétique allait aboutir à en faire une grande puissance développée placée au centre du camp socialiste devenu un contrepoids mondial face à l’impérialisme, ce qui a facilité le processus de révolutions et de décolonisation dans le monde entier. Mais le développement de la puissance soviétique allait aussi provoquer des réticences au sein même des mouvements et des Etats révolutionnaires, ce qui allait favoriser la convergence qui allaient mener à la conférence de Bandung.
La Chine populaire a, dès cette époque, cherché à s’affirmer comme une puissance socialiste indépendante alors que la Yougoslavie était entrée en conflit avec le camp socialiste dirigé par l’URSS dès 1948.

Ces deux événements, comme d’ailleurs aussi l’évolution de la situation après le démantèlement du camp socialiste en 1989/91, allaient montrer que les puissances occidentales, si elles pouvaient ponctuellement exploiter à leur profit les contradictions existant entre les pays en voie de décolonisation ou entre les pays socialistes, ne voulaient ou ne pouvaient pas accepter de voir ces pays s’associer à eux au sein du bloc occidental comme des partenaires égaux.

On pourra mener des débats idéologiques sans fin et au final stériles pour savoir si l’on considère que la Yougoslavie de Tito, la Chine de Deng Xiaoping ou la Russie post-1991 constituaient des Etats cherchant à devenir capitalistes et voulant s’intégrer dans le bloc impérialiste, mais le fait fondamental n’en reste pas moins que les élites de ces pays ne possédaient ni les structures économiques et sociales ni les codes culturels propres aux élites bourgeoises impérialistes occidentales, et qu’elles ne pouvaient donc être acceptées comme de véritables partenaires au sein de leur « club fermé ».
Elles pouvaient tout au plus prendre la place d’une nouvelle bourgeoisie compradore clientélisée par les bourgeoisies impérialistes, ce qu’elles allaient refuser au final dans le cas de ces trois pays, contrairement à d’autres élites d’Europe orientale d’après 1989 ou de l’ex-URSS d’après 1991 qui ont été amenées, non sans réticences d’ailleurs, à accepter ce rôle secondaire correspondant à la position périphérique que leurs pays avaient occupé avant 1945.

C’est dans ce contexte que nous devons noter le rôle de « rebelle » que la Hongrie ou la Slovaquie, comme hier la Grèce, occupent au sein de l’Union européenne. Ou de l’Irlande lorsqu’il s’agit de débattre de la question palestinienne. Et quelque soit d’ailleurs la famille politique au pouvoir dans ces pays.

Les élites yougoslaves qui ont suivi Tito contre l’URSS à partir de 1948 étaient à l’époque directement issues du mouvement de libération nationale antinazi et elles ne pouvaient donc imaginer de se voir dégrader au rôle du simple supplétif de l’impérialisme. C’est cela qui allait expliquer pourquoi la Yougoslavie allait jouer un rôle majeur dans la constitution de la mouvance des Etats non alignés, aux côtés de l’Indonésie, de l’Egypte, de l’Inde, de Ceylan (Sri Lanka) et, pour un temps au moins, de la Chine populaire.

Cet engagement yougoslave peut d’ailleurs expliquer la haine que cet Etat a éveillé jusqu’à sa fin au sein des élites du camp occidental, en particulier en Allemagne et au Vatican mais aussi dans les pays anglo-saxons. Et nous devons aussi constater à cet effet que, même si les élites parvenues au pouvoir dans les entités issues des débris de la Yougoslavie, sauf en partie en Serbie, sont en grande partie aujourd’hui acquises à leur position de supplétif des puissances de l’OTAN, la « culture non alignée » a laissé des traces dans ces sociétés qui expliquent pourquoi Serbie, Bosnie, Monténégro et Croatie ont quand même demandé à obtenir le statut d’observateurs au sein du Mouvement des Etats non alignés (MNA).

Il en va d’ailleurs de même, et ce ne peut être un hasard, de la plupart des Etats post-soviétiques, à commencer par la Russie, qui, après « l’euphorie occidentaliste » de leurs élites ayant participé au démantèlement du camp socialiste puis de l’URSS, ont eux-aussi demandé d’obtenir le statut d’État observateur au sein du MNA.
Le cas de la Biélorussie est à cet égard encore plus intéressant puisque cet Etat a même adhéré un moment au MNA et n’a dû s’en retirer pour obtenir le statut d’observateur que lorsqu’il a décidé d’adhérer à l’alliance sécuritaire de l’Organisation de Coopération de Shanghaï (OCS), appartenance qui entre en contradiction avec le principe fondateur du non alignement excluant l’appartenance de ses membres à un pacte d’alliance militaire.

Il en va d’ailleurs de même de la Chine populaire qui, tout en observant avec sympathie le mouvement non aligné, ne peut y adhérer pour la même raison. Le cas de la Biélorussie est particulièrement révélateur car il s’agit du seul Etat post-socialiste à avoir préservé une grande partie de la structure de propriété des moyens de production héritée du socialisme et mené une politique de souveraineté conséquente face aux puissances occidentales mais aussi un temps face à la Russie qui l’aurait au début volontiers annexée.

Ce qui explique pourquoi dès 1991 et plus encore à partir de l’arrivée au pouvoir de Loukachenko en 1994 la Biélorussie a mené une politique de coopération poussée avec la Chine, le Viêt-nam, l’Iran, la Libye de Kadhafi, la Syrie d’Assad, la Corée du nord, le Venezuela, Cuba, etc. On peut donc constater que les Etats post-socialistes européens occupent une place « périphérique » par rapport aux puissances impérialistes occidentales, ce qui les met tous devant un choix catégorique : ou bien refuser de devenir des Etats clientélisés au main d’une bourgeoisie compradore et devoir affronter les guerres ou les « sanctions » qui en sont le prix, ou bien rejoindre « le troupeau » des Etats soumis aux aléas du « marché libre » mondialisé et de son gendarme, l’OTAN et ses excroissances planétaires.

L’Est, qui est au Nord, fait il objectivement partie du Sud ou de l’Ouest ? Voilà une question qu’il faut savoir poser.

Non alignement politique et non alignement économique

En analysant la trajectoire historique Bakou-Bandoung-MNA qui a abouti à la constitution d’une convergence de pays refusant de rejoindre des alliances militaires, on doit aussi mentionner les alliances qui contribuent à dé-serrer l’étau économique impérialiste. C’est évidemment le cas des BRICS et des BRICS+ qui regroupent des Etats non alignés mais aussi des Etats membres de l’OCS, et qui peuvent donc aussi s’ouvrir à des Etats neutres, et pourquoi pas dans ce contexte aussi des Etats européens.
Dans le cas où ces Etats auraient pris conscience des impasses vers lesquelles les mènent les politiques centrées autour des intérêts dominant à Washington autour du dollar et que les classes et les milieux sociaux ayant intérêt à cette rupture aient développé leur propre conscience politique.

En abordant cette question on doit aussi mentionner une autre « excroissance » du MNA, le « groupe des 77 », qui s’est constitué à l’ONU et qui regroupe aujourd’hui sous le nom de « Groupe des 77 plus Chine » 134 Etats. Ce groupe avait réussi à obtenir en 1974, à l’initiative de l’Algérie de Boumedienne, l’adoption par l’Assemblée générale des Nations Unies du programme de « Nouvel ordre économique international » (NOEI) qui postulait une politique internationalement concertée de fixation des prix des matières premières, un financement international des politiques de développement, d’industrialisation et de transferts de technologie ainsi qu’un contrôle des activités des entreprises transnationales.

La décision de promouvoir la NOEI avait été largement oubliée après la disparition du camp socialiste même si l’Assemblée générale des Nations Unies avait réaffirmée sa validité en 2012. C’est finalement lors de la présidence cubaine du « Groupe des 77 plus Chine » en 2023, que cette politique a été relancée et que de nouvelles initiatives allant dans ce sens sont programmées. Le projet de NOEI constitue une piste intéressante et donc à explorer aussi pour les travailleurs des pays occidentaux en lutte contre la désindustrialisation, les délocalisations, la financiarisation et les coûteuses aventures guerrières.

Que faire dans les pays développés et impérialistes ?

C’est dans ce contexte que le non alignement dans les pays occidentaux ne peut être, au moins pour le moment et comme c’est le cas dans les pays du tiers monde (« Sud global », pays sous-développés...), une politique d’État mais un courant social s’appuyant sur les couches sociales locales n’ayant pas intérêt à soutenir la désindustrialisation, les délocalisations et les politique coûteuses socialement de militarisation et d’aventures militaires sans fin.

Car le non alignement conséquent est basé sur des politiques de rupture avec la logique du capitalisme et de son stade suprême (mais pas encore forcément terminal), l’impérialisme :

  • Politique de souveraineté « décoloniale »
  • politique de démilitarisation
  • politique de progrès social et culturel
  • politique développementaliste
  • politique de solidarité avec les luttes anti-impérialistes
  • politique de soutien aux luttes antiracistes
  • politique établissant un lien entre re-territorialisation de la production des biens essentiels et de coopérations mutuellement avantageuses entre les Etats et les peuples.

Tous ces choix politiques exigent en fait une rupture avec l’OTAN et l’UE, et l’engagement en faveur d’une politique de neutralité qui ne peut à terme que mener vers une politique de non alignement. On doit donc à notre étape ici et maintenant poser la question quelles sont dans les pays européens et de l’Atlantique nord, les classes sociales et les milieux en relations privilégiées avec les pays du Sud ou de l’Est (BRICS) qui peuvent avoir intérêt à ces choix stratégiques ?

En attendant, les anti-impérialistes dans nos pays doivent jouer leur rôle de « porteurs de valise » des luttes émancipatrices des peuples, ce qui dans la conjoncture actuelle veut dire le soutien politique, culturel, idéologique à ces luttes et le refus d’accepter les ingérences militaires au Sud et la militarisation de nos sociétés qui va avec.
Dans l’espoir que les processus de fascisation observables aujourd’hui dans les pays occidentaux ne débouchent pas sur une situation de guerre ouverte qui nécessiterait alors de repasser plus concrètement qu’aujourd’hui, et de manière plus risquée, à l’engagement actif en faveur du slogan « Guerre à la guerre ! » formulé à l’aube de la Première Guerre mondiale impérialiste.

Dans nos pays en tous cas, le combat contre les guerres, contre les interventions militaires de nos gouvernements sur des théâtres de guerre extérieurs, contre la mobilisation militariste des sociétés, contre les politiques de l’UE de « concurrence libre et non faussée » sont un seul et même combat.

D’où l’importance de la solidarité avec les luttes anticoloniales et anti-néocoloniales comme facteurs de conscientisation de nos sociétés. A cet égard, nous ne pouvons que constater que l’immense sentiment de solidarité avec le peuple palestinien en lutte témoigne d’une prise de conscience que le drame qui est organisé avec l’aval de nos gouvernements à Gaza, mais aussi en Cisjordanie, au Liban et en Syrie, rejoint les politiques d’interventionnisme menée par nos Etats en Ukraine depuis 1991 et 2014 et qui sont directement liées à la dégradation des conditions sociales de nos sociétés.


[1Une farce. Elle envoie, Senghor qui vient d’acceptee d’êtret élu député à l’Assemblée nationale française, où les colonies viennent d’obtenir le droit d’être représentées..

   

Un message, un commentaire ?

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par les responsables.

Qui êtes-vous ?
Se connecter
Votre message

Ce formulaire accepte les raccourcis SPIP [->url] {{gras}} {italique} <quote> <code> et le code HTML <q> <del> <ins>. Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.