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L’héritage de Bandung (3)
mardi 6 mai 2025 par Tamara Kunanayakam
Voici le texte de Tamara Kunanayakam, ancienne Ambassadeur/Représentante Permanente de Sri Lanka auprès des Nations Unies et ancienne Présidente de Groupe de Travail Intergouvernemental des Nations Unies sur le Droit au Développement.
Table Ronde : Luttes et alliances anti-impérialistes vers le multipolarisme
(A la Conférence « De Bandung au Sud Global : Décolonisation et anti-impérialisme pour un nouveaux monde »)
Avant d’aborder la question posée par le titre de cette table ronde sur « Luttes et alliances anti-impérialistes vers le multipolarisme », il est nécessaire de clarifier certains concepts utilisés tant dans le titre de la table ronde que dans le titre de la conférence elle-même avec lesquels j’ai beaucoup de difficulté.
D’abord, le titre de cette table ronde suppose que la ‘multipolarité’ est un objectif anti-impérialiste, un objectif révolutionnaire qu’il faut
(a) soutenir,
(b) vers laquelle il faut avancer, et
(c) autour duquel il faut organiser nos luttes et nos alliances.
Il suppose également que la ‘multipolarité’ est une continuité de l’esprit de Bandung.
Qu’est-ce que veut dire ‘multipolarité’ (ou ‘pluripolarité’), autre mot pour décrire la même chose) ?
C’est quoi l’esprit de Bandung ?
‘Multipolarité’ décrit un ordre mondial organisé autour d’au moins trois puissances ou centres de pouvoir. Un monde dominé par une puissance est un monde unipolaire, un monde dominé par deux puissances est un monde bipolaire.
‘Multipolarité’ implique l’existence d’un accord sur un partage du monde – donc, dans le monde comme il se caractérise actuellement. C’est-à-dire un accord entre, d’un côté, un pôle impérialiste - les Etats-Unis, la France, le Grande Bretagne, l’Allemagne, l’Union Européenne – et dans l’autre, les pôles des pays émergents, le Brésil, la Russie, l’Inde, l’Iran, la Chine...
Cette idée figure déjà comme base de la politique étrangère et de la politique de sécurité nationale de l’Allemagne.
Le notion de ‘multipolarité’ ne met pas en question la domination d’un pays par un autre – il fait table rase de la réalité du colonialisme, du néocolonialisme et de l’impérialisme.
J’ai également des difficultés à partager le concept de ‘Sud Global’ qui figure comme titre de cette conférence. C’est une notion vague, ambigu et équivoque utilisé aujourd’hui par tout le monde – y compris par les États-Unis, la France, l’Allemagne, l’Union Européenne, les ‘Think Tanks’ néo-conservateurs US comme le Carnegie Foundation et le Brookings Institution, qui sont liés à Robert Kagan l’idéologue et théoricien des néoconservateurs étatsuniens, et qui est par ailleurs l’époux de fameuse Victoria Nuland comme inspiratrice en 2014, du coup d’état sur la place de Maidan de Kiev et l’organisatrice de la soi-disant « révolution » de couleur qui nous a conduit à la guerre de proximité de l’OTAN contre la Russie, au risque d’une troisième guerre mondiale.
Liés ensemble, les deux concepts - ‘la multipolarité’ et le ‘Sud Global’ – ne font donc que brouiller les pistes et détourner l’attention de la réalité mondiale – qui demeure un ordre mondial sous hégémonie américaine, fondé sur l’unilatéralisme, un ordre dans lequel on trouve ceux qui dominent et ceux qui sont dominés.
Le concept de ‘multipolarité’ est fondamentalement anti-Bandung. Je m’explique, il est en totale contradiction avec l’objectif recherché par ses organisateurs, l’Indonésie, l’Inde, le Birmanie, Pakistan, et Ceylan aujourd’hui Sri Lanka, qui étaient d’organiser la lutte anticoloniale et anti-impérialiste, pour la reconnaissance de l’égalité entre tous les peuples et toutes les nations, grandes et petites.
C’était une bataille contre l’occupation et la domination des uns par les autres – contre l’unilatéralisme. C’était une bataille pour un ordre international fondé sur le multilatéralisme. En d’autres termes, un ordre basé sur le principe de l’égalité souveraine, et tout-ce-que cela implique : le droit de tous les peuples et nations à l’autodétermination et à la souveraineté permanente sur toutes leurs richesses, leurs ressources, leurs activité économique ; le respect mutuel de leur souveraineté, de leur indépendance, de leur intégrité territoriale ; de la non-intervention et non-ingérence dans les affaires internes des pays ; le non-recours à la force ou à la menace de recours à la force, y compris à travers l’usage des sanctions unilatérales coercitives ; la non-agression, la résolution pacifique des conflits…
Bandung était une réponse des pays nouvellement indépendants visant à créer un rapport de force en leurs faveur - à travers une alliance anticoloniale et anti-impérialiste – dans le but de créer une zone de paix et de développement fondé sur un pied d’égalité. Parmi leurs objectifs, l’arrêt des essais nucléaires et le démantèlement des bases occidentales.
« Le Groupe de Colombo » de 5 pays (Ceylan, Inde, Pakistan, Birmanie, Indonésie) décida, en 1954, de convoquer une conférence afro-asiatique qui se déroulera l’année suivante a Bandung dans le contexte de la guerre pour l’indépendance de l’Indo-Chine contre la France, l’intervention US dans la guerre de Corée, et la multiplication (entre 1947 et 1955) - partout dans le monde - des pactes militaires anti-Communistes US contre l’URSS.
Des pactes multilatéraux comme l’Alliance Transatlantique (OTAN) en 1948-49, l’OTASE (‘le Pacte de Manille’) en 1954, ‘Le Pacte de Baghdad’ en 1955, ou l’ANZUS en 1951, ainsi qu’une série des pactes militaires bilatéraux US avec l’Iran, l’Iraq, le Taïwan (République de Chine), le Corée du Sud, Thailande, les Philippines, le Japon…
La bataille menée a Bandung n’était pas pour un nouvel ordre multipolaire, basé sur quelques pôles, mais pour un véritable multilatéralisme fondé sur le principe de l’égalité souveraine entre tous les Etats – grands et petits.
C’était à Bandung que, pour la première fois, le principe de l’égalité souveraine entre TOUS les États, petits et grands, a été reconnu.
Jusque-là était admis que le principe de « développement autonome », décidé par les vainqueurs de la Première Guerre Mondiale – la Grande Bretagne, la France, les Etats-Unis, et l’Italie – et incorporé dans le Traité de Paris de 1919, qui créa la Société des Nations (SDN), précurseur de l’Organisation des Nations Unies.
Par la suite, tous les principes de Bandung, à travers le Mouvement des Non Alignés et avec le soutien de l’URSS et du bloc socialiste, ont été adoptés par les Nations Unies et incorporé dans plusieurs déclarations et instruments internationaux.
Aujourd’hui, la Déclaration sur les relations amicales adoptée par l’Assemblée Générale de l’ONU en 1970, qui reflète les aspirations des États nouvellement indépendants, est considérée comme l’interprétation authentique de la Charte des Nations Unies.
Le concept de ‘multipolarité’ est donc non seulement anti-Bandung, mais incompatible avec le multilatéralisme envisagé dans la Charte des Nations Unies.
Le premier des 10 principes adoptés à Bandung par la Conférence Afro-Asiatique est le respect des buts et principes de la Charte.
Comme dit la très connue et respectée philosophe Cubaine, Isabel Monal :
- « C’est une chose de reconnaître l’existence des pôles multiples, d’en explorer le sens, mais c’en est une autre d’en faire un centre de lutte pour le changement, comme s’il s’agissait d’une évolution ou d’un développement de type révolutionnaire que nous devrions prôner. »
Quelle est la pertinence aujourd’hui du Mouvement des non-alignés ?
L’effondrement de l’URSS et du bloc socialiste, la montée du néolibéralisme comme seule alternative et l’émergence d’un ordre mondial hégémonique dirigé par les États-Unis, fondé sur l’unilatéralisme, ont affaibli la position du Mouvement des non-alignés. Le Mouvement a perdu sa cohésion et son influence, ainsi que la capacité qu’il possédait autrefois – grâce aux rapports de force qui lui étaient favorables – à mettre en œuvre le nouvel ordre international auquel il aspirait.
Mais les principes formulés à Bandung, qui étaient inspirés par la Chine Nouvelle de Mao Zedong et articulés par le Premier ministre Zhou Enlai, demeurent, intégrés dans les déclarations des Nations Unies grâce au combat mené au niveau international par le Mouvement des non-alignés. Ils sont défendus aujourd’hui par de nouvelles formations politiques qui continuent à y trouver leur inspiration.
Ils restent plus que jamais d’actualité !
Si, dès la fin des années 50, les nouveaux États indépendants ont déjà commencé à comprendre qu’il ne peut y avoir d’indépendance politique sans indépendance économique, il faut reconnaître que le poids de leurs dépendances économiques et financières à l’Occident et du fait de la collaboration de leurs élites, ne le permettaient pas.
Aujourd’hui, seulement plus de trois décennies après la disparition de l’URSS, une nouvelle situation se dessine. La crise du capitalisme et son incapacité à répondre aux besoins et aux aspirations des peuples, ainsi que la multiplication des interventions unilatérales, les déstabilisations politiques, les conflits et les guerres, ont vu l’émergence de nouvelles forces, qui menacent la domination occidentale et le Capitalisme lui-même.
Il convient de rappeler que les interventions unilatérales, y compris les sanctions, constituent une violation de la Charte des Nations unies. Selon une étude réalisée en 2024 et publiée dans le Washington Post, 60 % des pays à faible revenu font l’objet de sanctions financières de la part des États-Unis. Bien que cachées, les sanctions unilatérales imposées par l’Occident à la Russie sont illégales au regard du droit international.
La Chine, l’Inde, la Russie, l’Iran et le Brésil sont devenus des acteurs internationaux majeurs. L’émergence de ces pays du Sud, dotés d’un poids économique, ouvre un espace qui permet la mise en œuvre des aspirations des pays du Sud à l’émancipation économique, reflétée dans les déclarations du Mouvement des Non Alignés et dans celles des Nations Unis.
Ils sont les témoins d’une nouvelle phase dans le processus de décolonisation avec la création de l’Alliance des États du Sahel par le Mali, le Burkina Faso et le Niger ; l’intensification de la résistance Palestinienne ; l’initiative chinoise Les nouvelles routes de la soie avec l’implication de 150 pays, y compris la Palestine ; l’expansion de l’Organisation de coopération de Shanghai pour inclure l’Afrique du Nord et le Moyen Orient ; l’expansion des BRICS+ et le création du groupe les Prochains Onze (Next Eleven) ; l’accélération de la dédollarisation…
En même temps que le Capitalisme sombre dans une crise profonde, y compris au cœur même de son système, aux Etats-Unis et en Europe, tout est fait tout pour intensifier une guerre dans leur propre arrière-cour. Ceci s’accompagne d’une crise inédite de l’alliance occidentale, d’une reconnaissance croissante de la Chine comme un nouvel exemple de socialisme, une alternative crédible, démontrant ainsi que ce n’est pas la fin de l’histoire.
En 2021, la Chine a annoncé l’élimination de l’extrême pauvreté dans le pays, en sortant de celle-ci près de 800 millions de personnes au cours d’une période de 40 ans dont 100 millions au cours des huit dernières années seulement. Selon la Banque Mondiale, ce seul résultat a permis une réduction dans le monde de près des trois quarts du nombre de personnes vivant dans l’extrême pauvreté. Il y a deux semaines, l’État indien du Kerala, dirigé par le Parti communiste indien (marxiste) (CPIM), annonce que d’ici novembre de cette année, il aura éradiqué l’extrême pauvreté et deviendra ainsi le premier État indien à y parvenir.
Quelles luttes, quelles alliances, vers quel objectifs ?
Malgré les efforts de pays non alignés, l’exploitation d’une classe par une autre, les inégalités, les interventions et ingérences, les agressions, les conflits et les guerres, demeurent et se sont même intensifiés. Les pactes militaires américains des années 40 et 50, notamment ceux de l’OTAN, contre lesquels la Conférence des pays Afro-Asiatiques à Bandung a pris position, ont joué un rôle important dans les guerres que nous avons connues dans notre histoire récente – de la victoire du Vietnam à la guerre en Ukraine.
Il est temps que nous réalisions que l’égalité et une paix durable, au sein des nations ou entre elles, ne peuvent être atteintes dans le cadre du Capitalisme et de sa démocratie bourgeoise, où une partie de l’élite continue à collaborer avec les impérialistes.
Si nous voulons sérieusement nous engager en faveur de la paix et de la solidarité internationale, nous devons nous attaquer à la cause, et pas seulement à ses conséquences.
Si les inégalités, les conflits de classes et les guerres sont inhérentes au Capitalisme, l’Impérialisme étant son « stade ultime » selon la formule de Lénine, et si notre aspiration est pour une paix véritable, le capitalisme doit être renversé.
Toute autre forme de paix, fondée sur l’harmonie entre l’oppresseur et l’opprimé, l’exploiteur et l’exploité, ne mènera que à une fausse paix, l’illusion d’égalité (il ne peut y avoir d’égalité là où il y a une classe qui exploite et une classe qui est exploitée), de nouveaux conflits, de nouvelles guerres, et non à une paix durable.
Seul le renversement du Capitalisme et l’instauration du Socialisme peuvent mettre fin à l’exploitation d’une classe par une autre, et instaurer une paix durable.
Permettez-moi de faire référence à ce qu’étaient les débats du Forum Social Mondial de Porto Alègre il y a une vingtaine d’années entre altermondialistes et anti-mondialisation capitaliste. Les premiers disant : « un autre monde est possible ! » Ce à quoi nous répondions « Oui , un autre monde est possible mais seulement avec le Socialisme ».
Aujourd’hui, des manifestations s’élèvent partout contre la guerre et pour la paix, contre la montée des inégalités, de la pauvreté et le racisme au sein même des pays liés au système capitaliste. Face au Capitalisme en crise profonde et durable, la réponse doit être plus que jamais : le Socialisme ! Et non le ‘Multipolarisme’ !
Et, parce que le Capitalisme est la cause des luttes de classes et des guerres, parce que c’est l’Occident qui est responsable des agressions contre les peuples opprimés dans d’autres parties du monde, et parce que la confrontation directe entre le Capital et le Travail a lieu sur le lieu de travail – pas ici dans une salle de conférence, ni dans les universités, ni à la télévision, ni même sur les réseaux sociaux, nous devons rechercher et établir un lien organique avec la classe ouvrière – ici en France et là-bas dans le monde, partout là où la lutte se déroule – à travers l’unification de la classe ouvrière internationale, dans le seul but : de renverser le système qui nous opprime et nous exploite.
Comme disait Karl Liebknecht, qui a milité aux côtés de Rosa Luxemburg, avant que tous les deux furent assassinés au début de la Première Guerre mondiale, il ne faut pas que les prolétaires combattent ceux d’autres pays, mais les bourgeois dans leur propre pays, « L’ennemi principal est dans votre propre pays » affirmait-il avec raison !

