Le Manifeste

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L’illusion du changement, ou la mort de la démocratie occidentale

jeudi 24 juillet 2025 par Thomas Fazi

L’ancien ordre s’effondre, mais le nouveau est encore en gestation. Et ce vide est propice à toutes les dérives.

Avec une économie chancelante et une criminalité galopante, la France a bien des problèmes. Mais à en juger par les événements récents, le gouvernement semble avoir une autre menace en tête : les réseaux sociaux. Au début du mois, le parquet a ouvert une enquête pénale contre X, le réseau social d’Elon Musk, pour ingérence étrangère par manipulation d’algorithmes, tout en condamnant la plateforme pour diffusion de contenus “haineux”. Cette décision fait suite à une perquisition au siège du Rassemblement national, le principal parti d’opposition français, dans le cadre d’une nouvelle enquête opaque sur le financement de sa campagne électorale.

La Ve République est loin de faire figure d’exception. La démocratie occidentale est en effet menacée, non pas par des “adversaires étrangers” ou des “populistes d’extrême droite”, mais par ses propres élites. En Grande-Bretagne, en Allemagne ou en Irlande, la censure est monnaie courante, alors que la dissidence est de plus en plus criminalisée et que les systèmes juridiques sont détournés pour réprimer l’opposition. Ces derniers mois, ces tendances se sont transformées en atteintes directes aux institutions fondamentales de la gouvernance démocratique. En Roumanie, par exemple, une élection a été annulée parce que le résultat ne convenait pas, tandis que d’autres pays envisagent des mesures similaires.

En théorie, ces mesures sont justifiées par la défense de la démocratie. En réalité, l’objectif est clair : aider les élites au pouvoir à conserver leur emprise alors que leur légitimité est en chute libre. Reste à savoir si elles y parviendront. Ce qui est certain, en revanche, c’est que les enjeux sont énormes. Si les élites parviennent à asseoir leur contrôle par des moyens de plus en plus autoritaires, l’Occident entrera dans une nouvelle ère de démocratie contrôlée, autrement dit de démocratie fictive. Si elles échouent, le vide qui en résultera pourrait donner lieu à une instabilité croissante, à des troubles sociaux et à une crise systémique, en l’absence d’une alternative cohérente. Quel que soit le scénario, les perspectives d’avenir de la démocratie occidentale s’annoncent très sombres.

Depuis des années, les critiques tirent la sonnette d’alarme sur ce recul démocratique orchestré par les élites. Dès 2000, le politologue Colin Crouch a inventé le terme “post-démocratie” pour signifier que, si les sociétés occidentales proclament haut et fort leurs valeurs démocratiques, celles-ci ne sont plus qu’une coquille vide. Selon lui, les élections ne s’apparentent plus qu’à des shows soigneusement orchestrés par des professionnels du marketing, dans le cadre d’un consensus néolibéral favorable au marché, aux entreprises et à la mondialisation, et qui n’offrent aux électeurs que peu de choix sur les questions politiques ou économiques fondamentales. Les citoyens, quant à eux, jouent un rôle passif, impuissants face au pouvoir politique et économique. Pour Crouch, la politique

“redevient le domaine des élites privilégiées, façon époques pré-démocratiques”.

Crouch a écrit à l’apogée de ce que Francis Fukuyama a qualifié de “fin de l’histoire”. Selon le politologue, la fin de la guerre froide et le triomphe mondial de la démocratie libérale occidentale ont marqué “le point final de l’évolution idéologique de l’humanité”. Les bouleversements qui ont suivi, en particulier après la crise financière de 2007-2008, ont toutefois brisé toute illusion quant aux prétendues fins de l’histoire. Pourtant, l’argument central de Fukuyama consiste moins à affirmer que l’horloge de l’histoire s’est arrêtée qu’à soutenir que, désormais, rien ne menacera plus la démocratie libérale et le capitalisme marchand, perçus comme le summum de l’évolution sociale.

La prédiction de Fukuyama s’est avérée juste quelques temps. La défaite historique du socialisme a restreint l’espace idéologique en Occident, écartant toute remise en cause fondamentale du capitalisme et favorisant l’émergence d’un modèle de gouvernance technocratique et dépolitisé, fondé sur le consensus “TINA” [There Is No Alternative, “il n’y a pas d’alternative”] autour du néolibéralisme, caractérisé par la primauté de la responsabilité individuelle, l’hégémonie du marché et la mondialisation. Les protestations de la gauche, qu’elles soient contre la mondialisation ou la guerre en Irak, n’ont pas réussi à s’imposer comme une politique officielle. Au contraire, une grande partie de la gauche de l’après-guerre froide, ayant abandonné la lutte des classes au profit d’une politique identitaire, libérale et cosmopolite, est devenue force de légitimation d’un “néolibéralisme progressiste” agressif, fusion du pseudo-progressisme et des politiques économiques néolibérales.

Sur le plan géopolitique, le statut d’“hyperpuissance” des États-Unis a permis le déploiement agressif de leur hégémonie mondiale, créant un “nouvel ordre mondial” unipolaire, soutenu par des mutations économiques structurelles au sein de l’Occident : le déclin de l’industrie manufacturière traditionnelle et du contrat social fordiste-keynésien, au profit des services, de la dispersion de la main-d’œuvre, de la précarité et des inégalités. La plupart des pays occidentaux ont vu leurs emplois dans le secteur manufacturier diminuer d’un tiers à 50% en chiffres absolus. Ces bouleversements ont pulvérisé la classe ouvrière en tant que force politique unifiée, détruisant au passage les syndicats et autres symboles tangibles de la politique de masse d’après-guerre.

Cette tendance historique est exacerbée par des politiques qui visent délibérément à réduire le pouvoir de négociation des travailleurs (lois antisyndicales, flexibilisation du marché du travail), mais aussi à promouvoir le consumérisme privatisé et l’apathie. Parallèlement, les processus décisionnels se sont de plus en plus affranchis des pressions démocratiques, notamment par l’abandon des prérogatives nationales au profit d’institutions supranationales et de bureaucraties supra-étatiques, comme l’Union européenne. Cette stratégie de dépolitisation de la démocratie a donné naissance à ce que certains ont appelé la “post-politique” : un régime dans lequel le show politique prospère, mais où les alternatives systémiques au statu quo néolibéral sont non seulement réprimées, mais aussi proscrites. Le journaliste américain Thomas Friedman a bien résumé le régime néolibéral post-politique en disant que

“les choix politiques se réduisent à opter pour Pepsi ou Coca-Cola”,

c’est-à-dire à des variations mineures dans un cadre indéboulonnable.

Ce concept de post-politique renvoie inévitablement à celui de démocratie. Une vision minimaliste de la démocratie, axée uniquement sur les procédures et les élections, semble indiquer qu’elle a survécu à la “fin de l’histoire”, les institutions formelles ayant perduré, voire s’étant développées dans certains cas (comme dans les anciens États communistes). Pourtant, la démocratie véritable, c’est-à-dire la capacité des citoyens à orienter activement la politique gouvernementale et l’agenda politique, s’est considérablement érodée. En l’absence d’alternative systémique, la politique et la démocratie sont affaiblies, se traduisant par une baisse de la participation électorale. La caractéristique déterminante de la post-démocratie consisterait donc à constater que, malgré l’existence d’élections, la majorité ne gouverne pas, du moins pas de manière à déterminer réellement les enjeux politiques. Au contraire, le pouvoir et l’influence sont concentrés entre les mains de l’élite.

Bien sûr, depuis que des auteurs comme Crouch ont diagnostiqué pour la première fois une telle dégradation de la démocratie, la situation s’est considérablement aggravée, en particulier à la suite de la crise financière. La politique post-démocratique de l’ère néolibérale s’est intensifiée durant les années 2010, pour devenir de plus en plus répressive et autoritaire. Dans l’UE, les institutions supranationales du bloc (notamment la BCE et la Commission européenne) ont considérablement étendu leurs pouvoirs sous prétexte de répondre aux crises financières et à la crise de l’euro, imposant des règles budgétaires et des réformes structurelles aux États membres sans contrôle démocratique.

Au-delà de ces changements institutionnels, les élites non élues interfèrent toujours davantage dans les processus démocratiques des États membres. Le “coup monétaire” de la BCE contre Berlusconi en 2011, au cours duquel la banque centrale a de fait contraint le Premier ministre à démissionner en faisant de cette démission une condition préalable à la poursuite du soutien aux obligations et aux banques italiennes, en est la parfaite illustration. Le chantage financier exercé sur le gouvernement grec de Tsipras en est une autre. Vus comme un tout, ces événements incitent certains observateurs à suggérer que l’UE est en train de basculer vers un “prototype post-démocratique” hostile à la souveraineté nationale et à la démocratie.

La crise financière et l’austérité imposée par les élites dans la décennie suivante ont nourri, au milieu des années 2010, les premiers grands soulèvements anti-establishment de notre siècle : le Brexit, l’élection de Donald Trump, le mouvement des gilets jaunes et la montée de l’euroscepticisme dans toute l’Europe. Ce réveil massif a semblé marquer la “fin de la fin de l’histoire”, un rejet généralisé de l’ordre néolibéral de l’après-guerre froide. Ces défis ont toutefois fini par échouer, absorbés ou neutralisés par l’establishment, grâce à la répression et aux contre-offensives idéologiques.

En ce sens, la pandémie, au-delà de sa nature épidémiologique, peut être interprétée comme un “événement structurel profond” qui a intensifié cette centralisation autoritaire du pouvoir. Les gouvernements ont gonflé la menace sanitaire pour balayer les procédures démocratiques, militariser les sociétés, réprimer les libertés et mettre en œuvre des mesures de contrôle social sans précédent, “gelant” ainsi la politique démocratique, et sapant le peu d’énergie des mouvements populistes restant de la fin des années 2010.

Une dynamique autoritaire similaire a resurgi avec le conflit entre la Russie et l’Ukraine : l’establishment politico-médiatique s’est en effet employé à diffamer, censurer, voire punir les voix critiques à l’égard de la politique belliciste occidentale. Il y a un peu plus d’un mois, l’UE a pris une décision choquante et sans précédent en sanctionnant trois citoyens européens, leur interdisant de voyager dans l’UE et gelant leurs comptes bancaires, pour avoir prétendument mené des activités de “propagande pro-russe”.

À cela s’ajoute l’émergence de nouvelles menaces populistes contre l’ordre établi, principalement à droite. Cependant, elles n’ont pas non plus réussi à bouleverser le statu quo jusqu’à présent, en partie parce que les élites occidentales, de plus en plus impopulaires et délégitimées, ont recours à des formes de répression toujours plus insidieuses pour influencer les résultats électoraux et réprimer ces contestations. Le cas roumain a marqué une évolution préoccupante : les élites, soutenues par l’OTAN et l’UE, ont contesté le résultat d’une élection présidentielle, écartant le candidat populiste sur la base d’allégations non fondées d’ingérence russe.

Ces événements indiquent une tendance inquiétante : les élites ne se contentent plus de “gérer” les résultats électoraux via la méthode “douce” ou souterraine, telles que la manipulation des médias, la censure, la guerre juridique, la pression économique et les opérations des services du renseignement. Au contraire, elles montrent une tendance croissante à se soustraire à toute structure formelle de la démocratie. Avec le recul, l’ère “post-démocratique” du managerialisme technocratique décrite par Crouch semble plutôt bénigne en comparaison. La répression est menée au nom de la défense de la démocratie contre des menaces internes (les populistes) et externes (les adversaires étrangers). En réalité, ces mesures n’ont pour seul objectif que de consolider le pouvoir des élites.

La plupart des analyses anti-establishment de la “crise de la démocratie” actuelle sont toutefois fondées sur des hypothèses erronées : la phase actuelle s’écarterait d’une norme historique, le capitalisme social-démocrate de l’après-guerre aurait été véritablement démocratique et un retour à celui-ci serait encore possible. Mais ces hypothèses ne résistent pas à une analyse approfondie.

La démocratie libérale occidentale, même définie a minima comme un gouvernement représentatif fondé sur le suffrage universel, est un phénomène très récent. Le suffrage universel masculin n’est apparu que dans un nombre limité de pays entre le milieu du XIX^e siècle et le début du XX^e siècle. Le suffrage féminin est généralement apparu après la Seconde Guerre mondiale. Le droit de vote effectif des minorités raciales, comme les Afro-Américains, n’a été accordé que des décennies plus tard. En somme, la démocratie, c’est-à-dire le suffrage universel des personnes majeures, indépendamment de la richesse, de la propriété, de la race ou de la classe sociale, n’existe que depuis quelques décennies. Auparavant, elle était l’apanage des élites propriétaires ou fondée sur le sexe ou la couleur de peau.

En outre, il est important de rappeler que la démocratie est bien plus qu’un simple acte électoral. Si elle se veut pertinente, elle doit permettre aux citoyens d’influencer l’orientation de l’État et de contribuer à la définition de l’agenda politique sur des questions fondamentales, telles que l’immigration, la politique étrangère ou l’orientation générale de la politique sociale et économique. On peut difficilement prétendre que la démocratie occidentale est florissante à cet égard. Mais une question subsiste : si la “vraie démocratie” est aujourd’hui moribonde, a-t-elle seulement jamais existé ?

Entre les années 1940 et 1970 environ, nous avons effectivement connu une forme de démocratie nettement plus significative. Au cours de ces décennies, souvent qualifiées d’“âge d’or” du capitalisme, les classes populaires ont été intégrées pour la première fois de l’histoire aux systèmes politiques occidentaux. Elles ont ainsi pu exercer une influence significative sur l’agenda politique, et favoriser une expansion substantielle des droits sociaux, économiques et politiques, dans un contexte de politisation croissante des masses. Le contraste avec la période post-politique en est d’autant plus frappant.

Il serait toutefois erroné d’idéaliser l’Occident de l’époque. Même alors, la démocratie au sens propre du terme a été fortement limitée. Si les classes dirigeantes ont été contraintes, sous la pression des mouvements populaires, de la guerre froide et de la menace de troubles sociaux, d’étendre le droit de vote et de concéder toute une série de droits politiques et sociaux, elles ne l’ont pas fait par conviction. Elles ont plutôt été motivées par la crainte que les masses représentent une menace réelle pour l’ordre social établi et que les travailleurs utilisent la démocratie pour renverser les rapports de force existants.

Parallèlement aux concessions économiques, les élites occidentales ont également restreint la participation démocratique de plusieurs manières. Les systèmes constitutionnels modernes, y compris les systèmes supranationaux émergents comme la Cour de justice de l’Union européenne, créée en 1952, ont explicitement limité la souveraineté populaire. Les gouvernements élus se voyaient empêchés d’adopter certaines politiques économiques ou sociales, voire de remettre en cause les alliances internationales existantes. Le pouvoir s’est alors déplacé. Les parlements ont perdu de leur pouvoir, tandis que les technocrates et les juges ont gagné en influence, chacun démontrant sa capacité à outrepasser les lois nationales. Cette évolution a souvent été qualifiée de moyen de protéger la démocratie contre les revendications irrationnelles ou déstabilisatrices des masses, un argument récurrent dans la pensée politique libérale qui assimile une participation populaire trop importante au risque de populisme, de loi de la rue ou voire d’irresponsabilité économique.

Dans certains pays, le concept de “démocratie militante” a limité la voix du peuple. En Allemagne, par exemple, il a légitimé l’interdiction de partis politiques, comme le Parti communiste allemand. Soutenues par les médias et les élites institutionnelles, les autorités étatiques ont systématiquement réprimé les revendications de démocratisation plus poussée, par une répression policière, une stigmatisation médiatique ou une restructuration institutionnelle. Parallèlement, les “États permanents” occidentaux, c’est-à-dire les structures militaires, du renseignement et de la sécurité, ont exercé une influence considérable en coulisses, généralement sous la direction des États-Unis. Cela incluait notamment des actes terroristes destinés à réduire le pouvoir des partis et mouvements de gauche, comme dans le cadre de l’opération Gladio. En résumé, les classes dirigeantes ont activement œuvré pour restreindre la démocratie dès les prémices de la démocratie libérale moderne, et ce, dans les limites d’une politique jugée acceptable.

Néanmoins, le pouvoir organisé des masses a effectivement réussi à limiter, dans une mesure sans précédent, le pouvoir du capital durant un certain temps. Mais cette brève période de démocratie réelle était tributaire d’une conjoncture inédite. À partir du milieu des années 1970, ces conditions se sont progressivement fragilisées, marquant la fin des liens entre capitalisme et démocratie.

La chute du mur de Berlin a marqué la fin symbolique de cette époque. Au cours des décennies suivantes, on a assisté à l’érosion constante des normes démocratiques, un processus nettement accéléré ces dernières années. Le concept d’“état d’urgence” de Carl Schmitt, qui consiste à suspendre les garanties constitutionnelles pour imposer des mesures impossibles à obtenir par la voie démocratique ordinaire, s’avère pertinent dans ce contexte. Pourtant, comme l’a souligné le philosophe italien Giorgio Agamben il y a plus de 20 ans, l’état “d’exception” est désormais la norme dans les États occidentaux.

C’est évidemment paradoxal : s’il est permanent, alors, par définition, ce n’est plus un état d’exception. Il devient alors la règle. Mais cet état d’exception permanent est-il propre à l’ère “post-démocratique” ? Une analyse de l’après-guerre suggère que non. Il s’agit plutôt d’une caractéristique fondamentale de l’État lui-même, y compris dans sa forme libérale et démocratique. Cette notion remet en question les conceptions courantes de l’État : dans le monde occidental, nous identifions généralement l’État à l’exécutif et au parlement, en supposant que ces institutions agissent conformément à la constitution et à l’État de droit.

Or, c’est faux : l’État ne se confond pas avec les institutions de la démocratie représentative. Ces deux notions appartiennent en réalité à des sphères politiques totalement distinctes. D’un côté, la politique de l’État. De l’autre, ce que l’on pourrait qualifier de “politique populaire”, qui incarne la souveraineté populaire et se manifeste à travers les partis politiques, les syndicats, les mouvements sociaux et la société civile. L’État fonctionne avec un degré d’autonomie élevé vis-à-vis de ces dernieres, s’affranchissant ainsi largement de la société civile, des parlements et même des gouvernements.

En théorie, les bureaucraties étatiques sont censées être les exécutants impartiaux de la politique gouvernementale. En pratique, elles agissent fréquemment de manière indépendante, voire en opposition aux parlements et aux gouvernements élus, surtout lorsqu’il s’agit de préserver la continuité institutionnelle, les normes juridiques ou les intérêts des élites. Les cours suprêmes et constitutionnelles, par exemple, se prononcent fréquemment contre les politiques gouvernementales, notamment sur des questions controversées telles que l’immigration. La manière dont la Banque d’Angleterre a fait dérailler le tristement célèbre mini-budget de Liz Truss en est un autre exemple. Ce phénomène est évidemment bien plus marqué lorsque les gouvernements nationaux sont tributaires d’institutions supranationales, comme dans l’Union européenne. Et puis, bien sûr, les bureaucraties militaires et les services du renseignement exercent aujourd’hui plus d’influence que jamais (cf. le canular du Russiagate).

L’État s’apparente ainsi à un organisme social doté d’une logique et d’une continuité propres, en mesure de poursuivre des objectifs et des orientations souvent indépendants de ceux affichés ou poursuivis par les dirigeants politiques en place. Il en a toujours été ainsi, même si, selon l’équilibre relatif des forces de classe au sein de la société, l’État peut parfois être contraint de faire des concessions aux forces politiques populaires. En d’autres termes, la crise actuelle ne marque pas l’effondrement soudain de la démocratie, mais révèle plutôt la manière dont le pouvoir fonctionne réellement. La crise contemporaine de la démocratie occidentale expose les limites des institutions démocratiques formelles et montre sans équivoque la logique du pouvoir étatique.

L’avenir s’annonce malheureusement très sombre. Les circonstances propices à cette brève période de démocratie substantielle se sont volatilisées et ne sont pas près de resurgir. En réalité, la démocratie effective est morte. Pour autant, l’effondrement de l’ordre géopolitique qui sous-tend la domination occidentale, remis en cause par l’émergence d’un ordre multipolaire grâce à la montée en puissance de pays comme la Chine, marque un bouleversement politique et économique profond. Le déclin de l’hégémonie occidentale affaiblit ses élites, dont la domination repose depuis toujours sur la répression interne et la projection de leur puissance à l’étranger. Le déclin de leur influence extérieure exacerbe la grogne intérieure, alimentée par des inégalités croissantes et systémiques.

Ces bouleversements témoignent des faiblesses structurelles du système occidental. Désormais privées de la stabilité géopolitique et de la domination économique qui occultaient autrefois leurs contradictions internes, les élites sont de plus en plus vulnérables. Ce déclin pourrait aussi permettre l’émergence d’un nouvel ordre qui ne se limiterait pas à une simple reconfiguration géopolitique, mais permettrait de réinventer les systèmes politiques et économiques. Alors que les élites occidentales se débattent avec leur pouvoir déclinant, les visions alternatives de gouvernance et de démocratie se font jour.

La question n’est pas seulement de savoir si la démocratie peut être “restaurée”, mais aussi si un nouveau projet politique peut émerger pour remplacer le modèle obsolète du libéralisme des élites. L’ancien ordre s’effondre, mais le nouveau est encore en gestation. Et ce vide est propice à toutes les dérives.


Voir en ligne : https://substack.com/home/post/p-16...

   

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