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La Chine et sa relation envers la lutte du peuple palestinien – Essai de développement à partir de l’article « Aspect des relations siono-chinoises » de Taher Almoez
dimanche 10 août 2025 par Bruno Drweski
À DISCUTER !
L’article de Taher Almoez ouvre tout un champ de questions qui doivent être développées mais auxquelles on peut tenter d’apporter quelques débuts de réponses permettant de lancer un débat et une analyse plus approfondie sur la question clef du rapport de la Chine au mouvement anti-impérialiste. Car la question de définir le régime social et politique chinois est d’une importance cruciale, autant pour le peuple chinois lui-même que pour tout acteur politique partout dans le monde, vu le rôle majeur joué par la Chine sur le plan politique et économique à l’échelle mondiale.
La question de savoir si la Chine, mais aussi la Russie et d’autres États « contre-hégémoniques », sont ou non des États « progressistes » doit être posée par rapport à l’impérialisme « central », occidental, qui concentre le pouvoir et la grande majorité des dépenses militaires du monde, en fait plus de 4/5 de celles-ci.
Il faut donc commencer par analyser la structure de classe des États opposés au « bloc impérialiste central » pour y déceler éventuellement ou bien d’autres bourgeoisies impérialistes en phase d’émergence, ou bien des bourgeoisies compradores et des bourgeoisies nationales placées à côté d’un prolétariat et de semi-prolétariats.
La question de la place respective dans les institutions de chaque classe sociale en Chine est cruciale et ne peut être traitée à la légère par des slogans simplistes, dès lors que nous constatons ce qui peut sembler a priori et sans analyses plus approfondies des contradictions en cours être des comportements erratiques ou opportunistes.
Dans le cas chinois en particulier, il faut d’abord bien faire la différence entre entreprises publiques et entreprises privées car dès qu’on mentionne des actions, on n’a plus affaire à des entreprises publiques mais à des entreprises privées, ce que les diplomates chinois sont les premiers à souligner dès lors que des critiques visent les entreprises chinoises au pays ou à l’étranger.
Par principe, une entreprise d’État ne peut pas dépendre des caprices d’actionnaires capitalistes, sinon elle cesse d’être une entreprise publique. Car alors qu’une entreprise privée avec ses actionnaires fonctionne dans le seul but de faire du profit, ce n’est pas le cas des entreprises publiques, ce qui présente beaucoup d’avantages pour un progressiste mais aussi des inconvénients en termes de rendement économique, comme nous avons pu le constater avec le modèle soviétique de socialisme.
C’est d’ailleurs une des raisons principales qui explique le choix de lancer l’idée « d’économie socialiste de marché » en Chine à la fin des années 1970, dans le but d’éviter d’avoir à suivre le contre-exemple soviétique de 1989/91. Dans ce contexte, constater que les secteurs clefs de l’économie chinoise, et tout particulièrement le secteur de l’armement restent aux mains de l’État explique sans doute pourquoi la Chine ne se comporte pas dans le monde selon les critères d’un pays impérialiste.
Ce qui ne veut pas dire pour autant que la Chine soit exempte de contradictions et à l’abri des critiques, ce que ses dirigeants eux-mêmes reconnaissent.
Si nous nous limitons aux faits, et même si le comportement de la Chine envers l’entité sioniste pose à tout progressiste, chinois compris, de graves questions, on doit commencer par reconnaître quelques faits qui permettent de nuancer les choses.
La Chine a par exemple envoyé une vague d’avions cargos à Téhéran dès le premier jour de l’attaque sioniste contre l’Iran. On remarquera aussi qu’une partie de l’armement yéménite contient des composants chinois.
On doit aussi remarquer que les entreprises chinoises se sont désengagées du port de Haïfa où elles étaient fortement engagées, ce qu’on doit analyser à partir de trois hypothèses :
Ce désengagement consécutif aux agressions qui ont visé Gaza, le Liban et l’Iran, a-t-il été décidé par la Chine pour une raison de principe ?
Ou pour éviter de subir les conséquences des destructions du port de Haïfa par les missiles iraniens ou yéménites ?
Ou parce que la Chine a vu son projet de « Une ceinture une route » vers la Méditerranée devenir impossible en direction de Haïfa, puisque le point de non-retour atteint dans les rapports entre Téhéran et Tel Aviv rend ce projet inenvisageable puisqu’il ne pourrait se réaliser uniquement que si la question palestinienne était réglée ?
Mais on peut penser que, à l’image des manœuvres diplomatiques chinoises de médiation entre Iran et Arabie saoudite et à l’image des négociations que la Chine a facilité entre le Hamas et le Fatah à Beijing, la Chine n’excluait pas de jouer le même rôle de « pacificateur » entre Iraniens, Palestiniens et entité sioniste. Ce qui évidemment ne peut satisfaire a priori les partisans d’une Palestine libérée et unifiée de la mer au Jourdain, et même si l’on peut envisager que la « solution à deux États » est impraticable et que la désagrégation de l’entité sioniste est inéluctable en utilisant ici la voie militaire, là la voie économique et encore ailleurs la voie diplomatique.
Sur le plan des échanges économiques, on remarque que la Chine exporte assez peu vers l’entité sioniste mais que, par contre, elle importe beaucoup de cet entité, ce qui permet d’évoquer l’hypothèse que Beijing cherche à « sucer » tout le know-how technologique sioniste, comme elle l’a fait avec d’autres, et que cela expliquerait, pour des questions de temps, son « retard à l’allumage » sur sa réaction face au génocide de Gaza, car il faudrait que la Chine dans cette optique termine avant son opération de « hameçonnage ».
Et qu’elle donne à cet effet des gages pour calmer Tel Aviv et continuer à mener à termes cette affaire. Affirmer que la Chine n’a pas fourni de soutien à Cuba semble exagéré car il suffit de se référer aux discours sur le sujet des dirigeants cubains et de constater la présence chinoise à Cuba.
Par ailleurs, quand on analyse l’évolution de la politique chinoise depuis 1949, on doit prendre aussi en compte le fait que « l’extase révolutionnaire » du peuple chinois a commencé à décroitre au début des années 1970 comme ce fut le cas dans l’histoire de tous les processus révolutionnaires connus. Cela a impliqué en Chine comme ailleurs, et quoiqu’on pense de l’évolution du socialisme en Chine, un « retour des habitudes mentales » héritées de l’histoire.
Dans le cas chinois, nous avons donc affaire à une société traditionnellement très commerçante et pour laquelle il existait et semble du coup à nouveau exister une barrière jugée « naturelle » entre questions politiques et questions commerciales.
Même si le génocide de Gaza a confirmé que l’héritage pro-palestinien de la période maoïste restait très vivace dans la population chinoise, ce que plusieurs enquêtes ou observations des réseaux sociaux chinois ou des attaques visant des citoyens de l’entité sioniste en Chine confirment, cela ne s’est que très partiellement manifesté au mieux dans le domaine économique et commercial.
Mais c’est aussi sur ce même terrain que nous devons poser la question de la cause du soutien verbal bien plus marqué envers les Palestiniens de la part de la Chine que de la plupart des pays du monde. En particulier sa participation à la conférence de Bogota où l’on a examiné les mesures concrètes à prendre contre l’entité sioniste. La Chine y était présente au milieu d’une poignée de pays.
Certes, à la différence des autres participants, elle n’y a pris aucun engagement, mais sa présence contraste toutefois avec l’attitude attentiste ou opportuniste de l’immense majorité des gouvernements du monde. On peut penser que les Chinois ont souhaité aller en participant à cette rencontre à la source des informations sur ce sujet mais, du coup, on peut penser que les rapports des diplomates chinois présents à cette conférence vont être détaillés, lus en détails et entraîner des réactions qui, comme toujours dans le cas chinois, prennent beaucoup de temps, car la Chine fonctionne sur le temps long.
On ne peut nier qu’il y a effectivement beaucoup de contradictions dans la politique chinoise, et c’est ce qu’il faut analyser sur une base de classe car ce pays et son parti dirigeant sont traversés par de multiples courants dont il faut mieux connaître l’influence relative avant de pouvoir émettre des hypothèses catégoriques sur son caractère capitaliste et a fortiori impérialiste.
Il faut commencer dans cette optique par constater que la Chine ne se prétend pas socialiste, elle prétend qu’elle n’est qu’à l’étape de bâtir « les bases du socialisme » et qu’elle est donc traversée de contradictions entre son but immédiat, « faire progresser les forces productives », en s’appuyant entre autres sur un capitalisme local supervisé par l’État dans une vision redistributive de type social-démocrate, et un secteur public soutenu par la superstructure du PCC prônant à terme le passage au socialisme et à la propriété sociale des moyens de production, avec comme objectif ultime le communisme. On peut et doit dans ce contexte observer le discours chinois mais aussi la réalité sociale de ce pays, sans idéaliser bien sûr sa politique.
On ne peut penser la Chine sans prendre en compte le fait, hérité de sa très longue tradition, que sa culture analyse toujours les choses sur le temps long, et donc que les « aléas » du moment apparaissent à beaucoup de Chinois comme très provisoires. C’est en particulier à cela qu’on peut tenter d’expliquer pourquoi la Chine continue à être gouvernée par un parti affichant à la différence des anciens pays socialistes est-européens son objectif communiste ultime à (très) long terme.
Dans cet esprit, les dirigeants chinois ne prennent sans doute pas assez en compte le fait que si le « temps long », ça peut marcher pour un pays de plus d’un milliard d’habitants, un peuple comme les Palestiniens mène une guerre contre la montre qui ne peut pas attendre le verdict de l’histoire mais doit imposer rapidement la fin du génocide.
Le Parti communiste chinois ne nie pas qu’il y ai exploitation dans les entreprises privées chinoises, ce qui explique d’ailleurs les quelques 10 000 grèves annuelles qui éclatent dans les entreprises privées de ce pays, et qui se terminent souvent par des négociations où les cellules du Parti ont souvent tendance à prendre parti pour les travailleurs, encore que cela varie selon les régions et les rapports de force entre dirigeants et tendances internes au sein même des organes dirigeants.
Par ailleurs, la Chine a adopté une loi qui stipule que si une entreprise chinoise, en particulier privée, viole le code du travail d’un pays étranger, les travailleurs de cette entreprise ont le droit de porter plainte auprès des tribunaux chinois contre cette entreprise.
Ces observations sont évidemment très incomplètes, que ce soit sur l’analyse du système social chinois ou sur ses conséquences sur la politique étrangère et commerciale de la Chine, mais il n’en reste pas moins qu’on ne peut placer du coup non plus la Chine dans le cadre d’un système capitaliste classique, a fortiori, impérialiste. Les Chinois, parce qu’ils participent à des rencontres et des forums consacrés au drame des Palestiniens sont visiblement intéressés à comprendre les choses et à tenir compte de l’avis des peuples du monde, à commencer par les Palestiniens.
Pour des révolutionnaires prolétariens, cela peut être jugé trop peu, voire trop tard, et la question qu’il faut creuser pour comprendre la Chine mais aussi la Russie ou l’Iran et le Brésil, c’est d’analyser la question de la bourgeoisie nationale dans tous ces pays, une classe qui, comme nous le savons depuis Mao Zedong, est à la fois tentée par le progressisme, la souveraineté nationale et marquée par un opportunisme, ce qui ne peut manquer d’avoir une influence sur les décisions du Parti communiste chinois.
La question subsidiaire étant celle de savoir quel est le rôle exact de la classe prolétarienne au sein du PCC et quelle influence la lutte anti-impérialiste mondiale exerce sur les choix faits à Beijing, d’autant plus que nous constatons presque partout dans le monde, une dichotomie entre l’attitude passive voire capitularde de la plupart des gouvernements du tiers monde et les sentiments profonds en hausse de solidarité anti-impérialiste au niveau de tous les peuples, ce qui concerne en particulier la résistance armée du peuple palestinien.
Il faut donc prolonger les analyses et les réflexions en étudiant cet objet méconnu qu’est la Chine d’aujourd’hui et essayer de comprendre pourquoi Beijing tient un discours très éloigné de celui des puissances impérialistes occidentales si son rêve était de remplacer la puissance des Etats-Unis par la sienne dans le cadre du même système économique, idéologique et social.
Les résistants palestiniens qui, à la différence des pays occidentaux, ont langue avec la Chine doivent essayer d’analyser objectivement les choses pour pouvoir peser en fonction des réalités, qu’elles soient exaltantes ou moins exaltantes.


Messages
1. La Chine et sa relation envers la lutte du peuple palestinien – Essai de développement à partir de l’article « Aspect des relations siono-chinoises » de Taher Almoez
25 août 2025, 20:05 - par Robert Roudil
La Chine joue sur le temps long, évitons de lui "donner des leçons" de socialisme, car, à ce jour elle est la seule à tenir tête aux impérialismes occidentaux.