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Gaza : le miroir de notre déchéance occidentale
mardi 19 août 2025 par Samir Yahiaoui
Ce n’est plus une guerre. Ce n’est plus un conflit. Ce n’est même plus une tragédie. C’est autre chose, d’un ordre plus obscur, plus radical, plus terminal. C’est un effondrement. Un effondrement intégral de la morale, du droit, de la parole, de la raison, et de l’idée même d’humanité.
Car à Gaza, il n’y a plus rien qui puisse être nommé sans trembler. Plus de chiffres sûrs, parce qu’il n’y a plus de certitudes humaines. Plus de visages, parce qu’il n’y a plus de corps. Plus de noms, parce qu’il n’y a plus de registres. Plus de catégories possibles, parce que la réalité a dépassé toutes les bornes du dicible. Il ne reste qu’un chiffre, immense et étouffé, qu’on n’ose pas inscrire sur les écrans : 60 000 morts
60 000. Ce ne sont pas les décomptes officiels, arrondis, diplomatiquement calibrés. Ce sont les morts réels. Les vrais. Sans ceux qu’on ne recensera jamais. Ceux qu’on ne retrouvera plus. Ceux qu’on ne pourra ni identifier ni ensevelir. Ceux qui dorment encore sous les gravats des écoles pulvérisées, des hôpitaux broyés, des immeubles déchiquetés. Ceux qu’on a laissés se décomposer sous les cris. Ceux que la famine a figés. Ceux que les amputations sans anesthésie ont laissés suffoquer dans leur sang. Ceux que le monde n’a même pas pris le temps de voir mourir.
Et derrière ces morts, derrière ce silence saturé de gémissements étouffés, il y a les blessés. Les survivants brisés. Les corps réduits. Les organes éclatés. Les ventres ouverts. Les jambes arrachées. Les visages emportés. Il y a ceux qui ne reverront jamais, ceux qui ne marcheront plus, ceux qui ne parleront plus. Ceux dont le souffle continue mais dont tout le reste s’est éteint. Et puis il y a ceux qui survivront. Ceux qui auront tout vu, tout perdu, tout compris.
Ceux dont l’âme ne guérira jamais. Ceux qu’on nommera “traumatisés”, pour mieux ne pas les entendre.
Ce n’est pas une guerre. C’est une méthode. Une doctrine. Une mécanique. Une science de la disparition. Une ingénierie de l’effacement. Une logique froide, implacable, technocratique. C’est l’idée moderne, chirurgicale, industrielle, d’un anéantissement rationnel.
À Gaza, la destruction est totale. Les immeubles sont rasés, méthodiquement. Les écoles sont ciblées. Les hôpitaux encerclés, puis pulvérisés. Les ambulances sont prises pour cibles. Les médecins sont exécutés. Les journalistes sont systématiquement réduits au silence. Les enfants sont enterrés vivants, sans nom, sans linceul, sans adieu.
Tout cela n’est pas accidentel. Tout cela suit un plan. Une stratégie. Une logique. Ce n’est pas un chaos : c’est une orchestration. Et ce qui est plus glaçant encore, c’est que tout est su. Absolument tout. Ce n’est pas une barbarie oubliée dans un recoin du monde. Ce n’est pas un drame caché. Tout a été filmé. Documenté. Archivé. Photographie après photographie. Satellite après satellite. Rapport après rapport. Les ONG l’attestent. Les survivants le hurlent. Les hôpitaux crient. Les chiffres pleuvent. Les preuves sont là, dans la lumière. Et malgré cela, rien.
Rien ne freine. Rien ne vient. Pas d’armée d’interposition. Pas de couloir humanitaire réel. Pas de rupture diplomatique. Pas de sommet d’urgence. Pas de sanction. Pas d’embargo. Pas de justice. Rien.
Le monde sait. Le monde voit. Et le monde se tait.
C’est là qu’il faut comprendre : Gaza n’est plus seulement un territoire bombardé. Gaza est devenu un miroir. Une question. Une fracture. Gaza est une énigme posée à l’humanité tout entière : jusqu’où peut-on aller dans l’inhumanité sans que le monde dise « non » ?
Et Gaza, dans son supplice, enseigne. Oui, elle enseigne. Elle enseigne, dans sa ruine, dans son sang, dans ses silences crevés par les missiles et les bombes, ce que nous sommes devenus.
Elle enseigne que le droit international est un rideau de théâtre qu’on décroche dès qu’il gêne la scène. Que les droits de l’homme ne s’appliquent qu’à ceux dont la géographie arrange les puissances. Que l’universalisme n’est plus qu’un mot, et non un principe. Que l’ordre mondial est une fiction, un théâtre d’ombres.
Elle enseigne que la mémoire du mal ne protège plus du mal, dès lors qu’elle devient justification.
Que le mot “terrorisme”, vidé de son sens, sert désormais à autoriser l’écrasement. Que l’indifférence est aujourd’hui le nom poli de la complicité. Et que le silence, ce silence diplomatique, journalistique, académique, est devenu la forme la plus aboutie de la barbarie contemporaine.
Pendant ce temps, des dirigeants, au chaud dans leurs palais, parlent de “légitime défense”.
Des présidents livrent des armes. Des chancelleries applaudissent. Des journalistes relativisent. Des intellectuels se terrent. Des démocraties consentent.
Et Gaza continue de tomber, étage par étage, école après école, nourrisson après nourrisson.
Mais Gaza ne se tait pas. Gaza crie. Gaza résiste. Gaza écrit, avec le sang et les cendres, une leçon à laquelle nul n’échappera.
Car l’Histoire retiendra. Elle retiendra les visages.
Elle retiendra les enfants morts de soif. Elle retiendra les hôpitaux détruits. Les mères fouillant les décombres. Les médecins sans morphine.
Les enfants qu’on sort des décombres avec des peluches en sang.
Mais elle retiendra surtout les silences. Les silences diplomatiques. Les silences médiatiques. Les silences universitaires. Les silences intellectuels. Les silences citoyens.
Car ces silences-là ont tué.
Et ce n’est pas seulement Gaza qu’on enterre aujourd’hui sous les bombes : C’est la conscience. C’est le droit. C’est la parole. C’est l’idée même de justice. C’est l’homme.
Oui, il s’agit de nous. De notre seuil moral. De notre capacité à dire non. De notre dignité. De notre humanité.
Et alors, dans ce fleuve de ruines, quelques voix, encore, persistent. Des voix anciennes. Des voix justes. Des voix que Gaza elle-même semble murmurer dans sa nuit la parole de
Desmond Tutu : « La neutralité face à l’injustice, c’est choisir le camp de l’oppresseur. ».
Un jour, quand les survivants de Gaza apprendront à lire dans des écoles reconstruites sur les cendres, quand les enfants chercheront dans les gravats les prénoms de leurs frères, quelqu’un leur dira que le monde savait.
Et alors, dans le silence de leur regard, nous verrons notre propre condamnation.
Car Gaza n’est pas un tombeau.
Gaza est un miroir.
Et dans ce miroir, nous voyons notre chute.


Messages
1. Gaza : le miroir de notre déchéance occidentale
23 août 2025, 16:16 - par Lys
Merci M. d’avoir si efficacement mis en mots ce que nous ressentons, nombreux à ne pas arriver à croire que de telles horreurs adviennent après que ce que l’histoire nous a déjà si durement enseigné au siècle précédent.
Le peuple palestinien est le peuple martyr de l’ancien peuple martyr, dans quelle folie, dans quelle barbarie sombre l’humanité ? Car en effet, tous ceux qui se taisent (sans parler de tous les complices marchands d’armes ou autres) porteront à jamais la responsabilité de ne pas avoir empêché ce génocide, accompagné de la destruction des lieux, de la culture, de la mémoire de tout un peuple innocent.
Je transmets !
2. Gaza : le miroir de notre déchéance occidentale
23 août 2025, 20:31 - par Sodol COLOMBINI
Excellent article ! MERCI
3. Gaza : le miroir de notre déchéance occidentale
24 août 2025, 13:25 - par Leclerc Josiane
De cette chute comment nous relèverons-nous ?
4. Gaza : le miroir de notre déchéance occidentale
25 août 2025, 17:46 - par Robert Roudil
Très beau texte… un jour il faudra rendre des comptes.