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Qui espériez-vous tromper ?
dimanche 24 août 2025 par Ahmad Ibsais
“Comment vas-tu ?” vont-ils me demander. Mais je ne me souviendrai que de ce qu’ils sont vraiment. Et ils me feront porter la honte de les avoir connus.
Les cours reprennent, avec des gens qui ont manifesté pour toutes les causes sauf celle de la Palestine.
“Je suis désolé”.
Une petite phrase vide de sens. Loin de refléter la réalité. Elle leur permet de faire semblant d’être compatissants sans jamais assumer le poids de la dévastation. Elle les protège de la douleur qui les consumerait s’ils laissaient libre cours à leurs émotions. Peut-être croient-ils que ces mots peuvent soulager, mais ce n’est pas le cas.
Ils ne servent qu’à ceux qui les prononcent, jamais à ceux à qui ils s’adressent.
La semaine prochaine, je reprends les cours et me retrouve à fixer mon téléphone, à faire défiler les mêmes noms depuis des mois. Ceux qui ont assuré à tout le monde qu’ils commenteraient l’émission Love Island ou le repas pris dans un resto bon marché de Miami.
On a liké les pâtes Carbonara, mais pas les corps émaciés.
Ils ont posté des symboles noirs pour George Floyd, mais se sont tus quand des dizaines de milliers d’enfants palestiniens ont été assassinés.
Ils ont truffé leurs profils de drapeaux ukrainiens. Ils ont manifesté contre la haine anti-asiatique. Ils ont critiqué Trump depuis le confort de leur tour d’ivoire, avec leur tasse Starbucks.
Ils sont prêts à s’enflammer pour toutes sortes d’injustices, mais quand mon peuple meurt de faim, est bombardé et enterré vivant, ils gardent le silence.
Ce sont ceux que je croyais connaître, ceux que j’ai honte d’avoir un jour appelés mes amis.
Je me repasse en boucle les conversations qui n’ont pas encore eu lieu. Quelqu’un me demandera comment s’est passé mon été, et j’aurai à choisir entre raconter que je l’ai passé à regarder des enfants suffoquer sous les décombres ou faire semblant d’être heureux.
Quelqu’un me demandera si j’ai hâte de commencer le nouveau semestre, et je vais devoir choisir entre être honnête, ou me conformer à l’image qu’ils attendent de moi. Quelqu’un me demandera comment je vais, et je m’interrogerai sur leurs intentions : s’intéressent-ils à moi ou ont-ils déjà oublié que les Palestiniens existent ?
Comment affronter ceux qui ont assisté à un génocide sans réagir ?
Comment partager un espace avec quelqu’un qui a liké des photos de vacances à Tel Aviv alors que des enfants palestiniens sont abattus par des soldats israéliens ? Comment discuter avec ceux qui estiment que l’élimination de votre peuple est trop complexe pour se prononcer, ou dont la lâcheté l’emporte sur la morale ?
Le pire, c’est de savoir que certains d’entre eux feront comme si de rien n’était. Ils me salueront avec le même enthousiasme factice, se plaindront des enseignants, m’inviteront à des fêtes et parleront de leur vie si stressante, alors qu’ils continuent de regarder les Palestiniens se faire exterminer.
Ils s’attendent à ce que je sois normal, que je rie à leurs blagues, que je m’intéresse à leurs problèmes, que je feigne de ne pas voir que leur silence trahit leur véritable nature.
“Comment vas-tu ?”
Voilà la question que je redoute le plus. “Je vais bien” est le mensonge le plus simple, celui qui permet à tout le monde de passer à autre chose sans avoir à affronter le prix que coûte leur silence.
“Ça va mieux” ouvre une porte que je ne suis pas sûr de vouloir pousser, pour ne pas les contraindre à se soucier suffisamment de moi pour me demander pourquoi.
“Comment croyez-vous que j’aille ?” les obligerait à reconnaître ce qu’ils ont ignoré, à condition qu’il leur reste encore assez de honte pour le ressentir.
Peut-être que je leur dirai la vérité. Peut-être leur dirai-je que je vais mal, mal depuis des mois, et que je ne me sentirai pas mieux tant que mon peuple sera assassiné sous les yeux d’un monde qui reste les bras croisés. Peut-être leur demanderai-je comment ils font pour dormir la nuit, comment ils peuvent regarder des vidéos d’enfants mourants sans rien ressentir, comment ils arrivent à se préoccuper de leurs notes de mi-semestre alors que des Palestiniens sont enterrés vivants.
Ou peut-être ne dirai-je rien du tout. Peut-être laisserai-je le silence s’installer jusqu’à ce qu’ils réalisent qu’ils doivent vivre avec ce qu’ils ont choisi, jusqu’à ce qu’ils comprennent que certaines choses ne peuvent être pardonnées, oubliées ou effacées par une conversation anodine.
Peut-être vais-je plutôt leur demander...
“Comment allez-vous ?”
Comment pouvez-vous vivre avec vous-mêmes ? Comment pouvez-vous vivre en paix en sachant que vous avez assisté à des horreurs et que vous n’avez rien dit ? Comment pouvez-vous vous réveiller le matin et vivre votre vie dans le confort du silence, alors que vous savez que vous auriez pu parler ? Comment pouvez-vous supporter votre absence, celle qui a broyé des générations pendant que vous viviez, dormiez, rêviez ?
Mais je serai là la semaine prochaine, avec des étudiants dont les professeurs donneront des cours sur les droits de l’homme en ignorant le génocide en cours. Je m’assiérai à côté de ceux qui voient la vie des Palestiniens comme une affaire politique plutôt qu’un enjeu moral. Je participerai aux discussions sur la justice et la démocratie, alors que mon peuple n’a droit ni à l’une, ni à l’autre.
Au fond, l’indifférence des étrangers n’est pas si difficile à accepter. Non, les pires sont ceux en qui j’avais confiance, ceux qui se sont finalement avéré être le genre d’individus qui ignorent le génocide. Leur amitié est conditionnelle. Leur moralité a ses limites. Leur silence, ils l’ont choisi jour après jour, encore et encore.
“Comment vas-tu ?”
Vont-ils me demander. Mais je ne me souviendrai que de ce qu’ils sont vraiment.
Et ils me feront porter la honte de les avoir connus.
Voir en ligne : https://ssofidelis.substack.com/p/q...

