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Les rapports du PCF et de la colonisation française
lundi 8 septembre 2025 par Francis ARZALIER, historien
Un sujet qu’historiens et journalistes de la France du vingtième siècle ont de multiple fois abordée, dans une multitude de livres et d’articles, avec plus ou moins de réussite : Il a été souvent envahi par des volontés soit apologétiques, soit à l’inverse haineuses, ce qui ne favorise pas l’écriture scientifique de l’histoire, et le respect des faits.
C’est ainsi que dès leur apparition dans l’éventail politique national en 1920, et jusqu’à la Deuxième Guerre Mondiale, les militants du PCF, qui ont affirmé d’emblée leur opposition à l’Impérialisme français comme condition d’adhésion à la Troisième Internationale sont considérés comme « l’Anti France « par la plupart des journaux et revues, alors que la seule Humanité et les publications du PCF valorisent la cohérence de leur action anticoloniale.
Des jugements apaisés ?
En 2025, peut-on enfin espérer une approche, sinon « objective », ce qui ne signifie rien, tout au moins honnête du sujet, alors que le PCF est réduit à une influence très limitée, et que l’emprise coloniale de la France relève pour l’essentiel du passé ?
Les éditions L’Harmattan viennent de publier un ouvrage de près de 300 pages, signé d’un historien et universitaire tunisien, Chokri Ben Fradj, sous le titre « Le Parti Communiste Français face à la question coloniale : le cas du Maghreb. Militances politiques et errance idéologique entre deux rives1920-1939 »
Constatons d’emblée que le sous-titre « errance idéologique » laisse supposer une lecture très critique, ce que confirme la Quatrième de couverture qui s’exprime ainsi :
« le PCF, qui incarnait à sa naissance « une radicalité révolutionnaire anti-impérialiste », voulut faire du Maghreb un laboratoire de sa volonté d’y « prendre la tête des luttes d’émancipation nationales et sociale ». Ce projet aboutit à un échec, du fait essentiellement de « l’inconséquence de la ligne politique et l’incapacité de sceller une réelle alliance stratégique avec les nationalismes maghrébins ».
Ce qui implique une grille de lecture tout aussi anticommuniste qu’au début du vingtième siècle, mais le reproche des années 30 y est inversé.
L’analyse rejoint plutôt ici l’argumentaire « Gauchiste post-soixante-huitard. » : Le PCF n’est plus accusé d’être trop anticolonial, mais de ne pas l’être assez, d’être infidèle dans ses actes à ses engagements de départ.
De 1920 à 1939, contradictions ou inconséquences ?
Un diagnostic sans appel d’« échec et impuissance ». La lecture détaillée de l’ouvrage confirme t’elle ce verdict ?
Le chapitre1 retrace à juste titre que « la Gauche » française des 19eme et début du vingtième siècle n’a pas été clairement anticolonialiste. Certes, mais encore faudra-t-il préciser que ce concept de « gauche », recouvrant la totalité des courants disparates qui composent les Républicains : opportunistes, radicaux-socialistes, anarchistes et communistes. Ce concept de « Gauche n’est pas historiquement opérationnel à cette période, et une analyse des idéologies à partir de lui ne peut être que confus. Quoi de commun entre les Communards et leurs bourreaux dont certains se voulaient « Républicains » ? Le radical Clemenceau fut longtemps rétif aux conquêtes coloniales, mais c’était surtout parce qu’elles risquaient d’empêcher la revanche antiallemande jugée par lui prioritaire, comme par la Droite conservatrice.
En revanche, il est exact que le jeune Parti Socialiste français, comme d’autres en Europe, n’était guère anticolonial : Il parraina même au tournant du siècle (1905) une brochure signée Paul Louis, qui incluait un projet de « colonisation socialiste », supposé corriger les distorsions sociales liées à l’Impérialisme, en conservant les « bienfaits civilisateurs » de la conquête coloniale.
Curieusement, dans le premier chapitre, sous l’intitulé « le PCF comme vecteur d’une idéologie de rupture 1920-1934, réduit ces éléments de rupture adoptés par la majorité des délégués au Congrès de Tours à trois idées incluses dans les 21 conditions d’adhésion à la Troisième République :
1/ le centralisme démocratique
2/ le rejet de la « démocratie libérale » définie comme pouvoir de classe
3/ le rejet du patriotisme (confondu semble-t-il avec le nationalisme et le soutien de l’Impérialisme).
En revanche, malgré le titre du livre, l’auteur oublie totalement de noter que dès le Congrès de Tours, l’opposition aux conquêtes et au système colonial, à commencer par celui français, fit partie des fondamentaux du PCF, de son ADN politique en quelque sorte. Et cela, non en paroles, mais en actes politiques concrets, alors même que l’opinion publique s’en indignait majoritairement.
Ainsi de la dénonciation à la tribune de l’Assemblée de la guerre menée par l’armée française contre les insurgés marocains du Rif dirigés par Abd El Krim en 1925. Et ce même jeune PCF a aidé, y compris financièrement, des militants algériens comme Messali Hadj à faire vivre en région parisienne l’organisation anticoloniale « Étoile nord-africaine » dès 1926. Cet « oubli » occulte en même temps le constat historique parallèle : de 1920 à 1962 le Parti Socialiste, lui, a été un constant soutien de l’Empire colonial, quitte à l’améliorer.
Le chapitre 2 (« la question coloniale du XIXème siècle à 1939 ; méandres sociaux-démocrates de la pensée et gymnastique idéologique » (sic) n’ajoute guère d’éléments nouveaux, et parle même d’une « appropriation laborieuse du radicalisme anticolonial » par le PCF…
Notons enfin, et c’est révélateur des présupposés idéologiques et politiques de l’auteur, que cette période 1920-34 durant laquelle le PCF est dit en rupture, se clôt par l’adoption des accords dits de Front Populaire avec le PS et le Parti radical.
Les chapitres suivants (3/ Maghreb et maghrébins dans le regard communiste 1920-39, 4/ Communistes et Nationalistes maghrébins dans l’entre-deux guerres 5/ Conclusion), sont imprégnés aussi d’un esprit de dénigrement systématique à l’égard du PCF et de ses rejets locaux, tunisien, algérien, marocain. Les critiques majeures sont d’avoir constamment fait des organisations nationalistes une analyse de classe, de les avoir accusées ou soupçonnées d’incarner une bourgeoisie indigène aspirant au pouvoir, porteuse de conservatisme social et religieux. Autrement dit, le reproche fondamental fait aux Communistes.
Européens et indigènes, est leur fidélité aux analyses marxistes de classe, qui leur interdisait de transformer l’alliance anticoloniale en allégeance aux divers Nationalismes (qui révéleront bien souvent leur idéologie conservatrice après l’accession au pouvoir). Ce qui permet au récit de transformer quelques faux pas mineurs du PCF (par exemple de n’avoir pas dénoncé l’interdiction du Parti de Messali Hadj par le Front Populaire) en volonté de nuire aux nationalistes, alors qu’il ne s’agissait que d’un choix maladroit de privilégier l’unité des forces de Gauche en France).
Cela étant, l’ouvrage de ce chercheur tunisien est riche de détails oubliés, notamment de nombreuses biographies individuelles de militants communistes, français et maghrébins, qui resteraient évidemment à vérifier.
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Pour ce qui concerne l’histoire globale du PCF vis à vis de la colonisation française, on nous permettra de renvoyer nos lecteurs à l’abondante collection de travaux historiques d’auteurs comme Martelli, Vigreux et Wolikow (« le parti rouge, histoire du PCF, 1920-2020 » ed Armand Colin 2020), et la dizaine d’ouvrages d’Alain Ruscio, dont son « le PCF et la question coloniale 1920-1962 », édité en 2015. Deux ouvrages fondamentaux parmi des centaines d’autres qui ont abordé le sujet, aussi divergents dans leurs analyses que respectueux des sources, et des faits, plus que porteurs du discours anticommuniste ambiant qui fait toujours vendre en 2025.
Aucun historien féru de science historique ne saurait nier le fondement anticolonial du PCF durant les trois quarts du XXème siècle, qui lui permit d’être l’animateur essentiel des luttes populaires contre l’entreprise et les guerres coloniales en Indochine puis en Afrique, contre les partis colonialistes de la IVème République, SFIO et MRP, puis contre De Gaulle et l’OAS.
Une ligne constante, malgré quelques erreurs factuelles de parcours, comme le vote des Pouvoirs Spéciaux au Gouvernement du Socialiste Guy Mollet en 1956, par souci excessif « d’unir les Gauches ».
Mais une étude historique sérieuse ne saurait amalgamer quelques dérives ponctuelles avec l’ « errance idéologique » baptisée « Mutation » (1995) par le leader du PCF, et qui aboutira à son affaissement par électoralisme et carriérisme, puis à sa quasi-disparition actuelle.

