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L’appétit européen pour le poisson menace la sécurité alimentaire au Sénégal

jeudi 20 novembre 2025 par Pierre Leibovici et Anne-Sophie Novel

Sur les étals des supermarchés européens, les saumons, bars et truites issus de l’élevage ont supplanté les poissons sauvages. Une bonne nouvelle pour les espèces vivant en mer ? C’est tout le contraire : l’aquaculture carbure aux farines alimentaires, fabriquées à partir de petits poissons pêchés en Afrique de l’Ouest. Un pillage qui prive les populations locales d’un aliment essentiel, révèlent les médias Follow the Money et Desmog dans une récente enquête.

Une pirogue aux couleurs éclatantes s’avance lentement vers la côte à l’est de Dakar, la capitale sénégalaise. À son bord, quelques dizaines de petits poissons, tout juste pêchés au large. Sur la plage jonchée de déchets plastiques, des femmes font le pied de grue pour réceptionner la cargaison, qu’elles revendront sur le marché local.

Mais plus pour longtemps. « Dès que la saison [de la sardine] commence en décembre, des camions s’entassent immédiatement sur la plage », prévient Amadou Kamara, membre d’un collectif de pêcheurs artisanaux. Les reflets argentés des sardines et sardinelles ne sont alors plus qu’un lointain souvenir pour les habitant·es. Et pour Amadou Kamara, le coupable est tout trouvé : « les riches consommateurs européens nous privent indirectement de nourriture ».
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« Indirectement », car l’Europe ne s’est pas prise d’une passion soudaine pour la chair des petits poissons qui grouillent dans les eaux d’Afrique de l’Ouest. Ces espèces essentielles à l’alimentation locale — la mer fournit un tiers des protéines animales consommées au Sénégal — sont aujourd’hui accaparées par des usines qui les transforment en farines et en huile.

Destination de ces poissons réduits en miettes : les fermes aquacoles situées bien plus au nord, en Turquie, Écosse ou Norvège. De quoi nourrir les bars, daurades ou saumons vendus dans les enseignes occidentales de grande distribution.
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Les médias néerlandais Follow the Money et britannique Desmog se sont plongés dans le commerce mondialisé du poisson. Leur enquête, parue fin septembre, raconte comment la gloutonnerie des Européen·nes met en danger non seulement la biodiversité marine, mais aussi la sécurité alimentaire : en dix ans, la consommation de petits poissons par habitant a été divisée par deux au Sénégal.
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­Une mer vidée de ses populations
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Sur les côtes sénégalaises, les pêcheurs artisanaux mènent une bataille perdue d’avance contre les chalutiers industriels qui ont fait irruption à la fin des années 2000. La surpêche serait la première cause de l’effondrement vertigineux des populations de petits poissons en Afrique de l’Ouest, d’après l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO).

Pour la sardinelle ronde, par exemple, les volumes capturés dans la région ont baissé de 69 % entre 2013 et 2023. « Il n’y a plus rien, c’est désastreux », constate Philippe Cury, océanographe et biologiste à l’Institut de recherche pour le développement, qui étudie l’espèce depuis plus de 40 ans.
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Dans cette ruée vers les écailles argentées, une entreprise locale sort grande gagnante : Afric Azote. Dans son usine de farines de poissons à Dakar, la plus vieille du pays, un flot interrompu de camions décharge la précieuse marchandise.

Officiellement, Afric Azote « valorise les sous-produits de la pêche et contribue à désengorger la capitale », comme l’indique son site. Autrement dit, l’entreprise ne récupérerait que les abats des poissons sur les marchés. Mais des documents internes obtenus par Desmog et Follow the Money montrent que, pour le seul mois de décembre 2024, Afric Azote a acheté 470 tonnes de poissons frais sur les plages autour de Dakar.

Autant de ressources qui échappent à la population.
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Les usines comme celles d’Afric Azote doivent broyer entre 4 et 5 kilos de poissons entiers pour obtenir 1 kilo de farine. Cette poudre brunâtre et hautement protéinée est ensuite envoyée vers des fermes aquacoles — le secteur consomme 87 % des farines de poisson à l’échelle mondiale. Un marché porteur : depuis 1990, le volume de poissons élevés en cage a été multiplié par quatre. Il dépasse désormais les quantités pêchées en mer.
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Des poissons d’élevage certifiés « durables »
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C’est en Turquie que se trouve l’un des principaux clients d’Afric Azote : le groupe Noordzee, qui lui a acheté pour 1,7 million de dollars de nourriture entre 2022 et 2024. Dans ses dizaines de cages installées en bord de mer, au sud-est du pays, l’entreprise analyse la croissance des bars et des truites grâce à des caméras sous-marines, et ajuste automatiquement la quantité requise de farine.
Les poissons d’élevage passent ainsi une vingtaine de mois à tourner en rond, avant de rejoindre le marché européen, par boîtes de 10 ou 20 kilos.
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Même si ses affaires reposent sur la surexploitation des eaux africaines, le groupe Noordzee peut se prévaloir du label ASC (Aquaculture Stewardship Council), qui certifie la « durabilité » de sa marchandise. Une étiquette de choix pour les chaînes de supermarché comme Albert Heijn, la plus grande des Pays-Bas, dont les journalistes de Desmog et Follow the Money ont pu confirmer qu’elle s’approvisionnait chez Noordzee.

Interrogé, le label ASC affirme que, « à partir du 31 octobre 2025, toutes les fermes [d’élevage] certifiées devront utiliser des aliments provenant d’usines certifiées, y compris au Sénégal », sans plus de précision sur le contenu de cette certification.
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En France aussi, les grandes surfaces sont pointées du doigt. Auchan, Carrefour ou Leclerc vendraient des poissons d’élevage nourris à partir de farines animales fabriquées en Afrique de l’Ouest, selon un rapport des ONG Greenpeace et Changing Markets Foundation, paru en 2018.

« Toute l’industrie de l’aquaculture, à commencer par celle du saumon, dépend de la farine de poissons », dénonce Maxime de Lisle, directeur général de l’association Seastemik, qui milite pour réduire la consommation de saumon industriel.
Tandis que les Nations unies appellent à interdire l’utilisation des sardinelles pour la fabrication de farines, la Commission européenne poursuit son plan de développement de l’aquaculture en Europe, qu’elle présente comme un « secteur d’avenir ».

Pas pour tout le monde.

→ Lire l’enquête de Desmog [en anglais] et Follow the Money[en néerlandais, payant]

Photo : Une pirogue de pêcheurs traditionnels à Dakar, au Sénégal, face à deux chalutiers. Photo Blue Ventures


Voir en ligne : https://4zuwl.r.ah.d.sendibm5.com/m...

   

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