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Sauvons notre agriculture de l’abattage imposé par l’Union européenne
jeudi 8 janvier 2026 par Julie Guillard
Faucille et marteau unis sont le symbole du grand parti des travailleurs de par le monde. Et pourtant, le mouvement ouvrier n’a pas vraiment tenté de construire un lien avec les agricultures, hormis durant le Front populaire (augmentation du prix de l’hectolitre de blé de 80 francs à 180 francs en deux ans). En ce début d’année 2026, nous sommes épuisés par des contradictions non résolues et des divisions absurdes qui ne profitent qu’à la classe dominante.
Il est temps de résoudre les contradictions et de surmonter les divisions absurdes en ouvrant des débats et donc des possibles, même si l’on ne se connaît pas.
Depuis deux ans, le formidable mouvement des « Agriculteurs en colère » poursuit sa lutte contre l’accord de libre-échange MERCOSUR. L’accord MERCOSUR fait suite à celui avec la Nouvelle-Zélande (ovins et bovins) et au CETA avec le Canada, en débat devant le Sénat [1]. Agriculteurs de la Coordination rurale, de la Confédération paysanne et du MODEF s’apprivoisent, ils se lient, s’organisent et réfléchissent ensemble. Ces derniers jours, ils traversent ensemble les paysages français pour monter à Paris et bloquer l’Ile de France.
C’est émouvant de voir une partie du pays se défendre. Aussi émouvant qu’il est surprenant de voir la timidité de l’autre partie du pays à les rejoindre, notamment celle du mouvement militant syndical et politique. Laissons-nous toucher, soyons solidaires. Il nous appartient de nous joindre à eux.
Les agriculteurs se rendent à l’évidence : les normes garantissent aux familles la qualité de leurs produits. Pas n’importe quelle norme et certainement pas les normes de l’Union européenne ; les normes de l’UE sont tantôt des instruments pour les réprimer et les contraindre, tantôt des instruments pour déréglementer la production (l’UE a imposé les OGM qui étaient interdits en France), tantôt des instruments pour écrouler les prix et les revenus agricoles ; bref des instruments pour écraser les hommes sous le joug du marché et de l’exploitation.
La lutte a repris à la suite d’abattages systématiques des troupeaux de bovins laitiers ou de viande depuis le début de l’épidémie de dermatose nodulaire en juillet 2025. Ces abattages sont nommés « dépeuplements ». Les mots sont choisis soigneusement par la Macronnie qui espère nous assommer avec. Ces abattages sont conduits par les Préfets qui servent désormais l’Union européenne.
Prise de pouvoir de l’Union européenne sur la politique sanitaire : les abattages en masse
La poursuite de l’exportation de viande bovine est le motif officiel pour justifier les abattages. Autrement dit, les abattages sont imposés aux agriculteurs en lutte contre le libre-échange afin qu’ils puissent exporter...
Au niveau international, les conditions sanitaires de l’exportation animale sont fixés par une officine de l’OMC, l’Organisation mondiale de la santé animale. Le Code sanitaire pour les animaux terrestres gèle la possibilité d’exporter des bovins quand un pays est touché par la dermatose nodulaire durant de nombreux mois (article 11.9.1 et suivants). Notre pays a perdu son « statut indemne » avec lequel le gouvernement nous rebat les oreilles et cela pour au moins quatorze mois après le dernier cas.
Sous le prétexte d’organiser une dérogation au sein de la zone UE, l’Union européenne a mis la main sur notre politique sanitaire. La règle est simple. Il est possible d’exporter au sein de la zone UE à la condition d’appliquer la politique sanitaire de l’UE et elle est prévue par l’article 61 de la directive 2016/429 : abattage systématique du troupeau entier au premier cas positif.
Il faut comprendre que pour tuer le virus, il faut tuer le porteur du virus. L’Union européenne est « en guerre » contre les virus... C’est la barbarie totale.
En cas d’abattage de cheptels, les indemnisations versées aux agriculteurs sont dérisoires. Les outils de travail sont détruits. En outre, cette politique est naturellement absurde.
Une autre politique sanitaire fonctionne
La France a déjà été confrontée à une épidemie de dermatose nodulaire en février 1992 sur l’Ile de la Réunion. La politique qui a été menée à consister à soigner les vaches malades et à vacciner celles qui ne l’étaient pas. Non seulement il n’a pas été nécessaire d’abattre des troupeaux, ce qui n’endigue pas l’épidémie comme nous le constatons, mais encore les vaches des troupeaux infectés ont développé une immunité naturelle qu’elles ont transmis à leur progéniture.
L’Union européenne cherche à abattre l’agriculture française : de la PAC aux accords de libre-échange
La lutte des agriculteurs en colère est principalement dirigée contre le traité de libre-échange avec le MERCOSUR qui est sur le point d’être signé. Le Parlement européen a voté pour, le conseil européen composé de chefs d’état peu soucieux de la santé de leurs peuples va sans doute voter pour aussi.
Alors que le peuple français a rejeté le Traité constitutionnel pour l’Europe lors du référendum de 2005, le Traité de Lisbonne, imposé par Sarkozy et le Congrès en 2008, prévoit de doter l’Union européenne de la personnalité juridique. Cela signifie que l’UE peut ainsi signer des traités de libre-échange engageant tous les états membres, y compris contre leurs intérêts. C’est ainsi que l’agriculture française est sacrifiée.
Pourtant, l’agriculture française a permis de pourvoir à l’alimentation des états membres du marché unique à partir du Traité de Rome en 1957.
Sombre erreur du Général de Gaulle que nous payons aujourd’hui, la compétence en matière d’agriculture a en effet été transférée à l’Europe alors que seule la France était en situation de souveraineté alimentaire et que son modèle agricole arrivait même à la surproduction. Il faut rappeler qu’après la seconde guerre mondiale, en quelques années seulement, alors que la mécanisation n’en était qu’à son début, la France est passée des tickets de rationnement à la surproduction. La surproduction imposait une intervention pour maintenir les prix agricoles menacés de s’effondrer et donc les revenus.
Charles de Gaulle a fait le choix idéologique de reporter cette intervention sur la Communauté européenne. Elle a alors absorbé la surproduction et a garanti aux agriculteurs français des prix européens. A l’exportation, le mécanisme compensait la différence entre le prix européen et les prix tirés vers le bas par les fluctuations spéculatives du marché mondial.
Depuis les années 70 pourtant, la politique agricole commune n’est plus celle qui avait été négociée par De Gaulle.
La théorie de « L’avantage comparatif » élaborée par David Ricardo (1772 - 1823), qui exerçait la profession d’agent de change, est à la base de l’idéologie hégémonique de la concurrence libre et non faussée. Elle a été consacrée dans les institutions internationales d’après-guerre sous le nom de « négociations du GATT » devenues en 1994 les « accords de l’OMC ». Les produits agricoles sont entrés dans le champ de la suppression des droits de douane lors des négociations de 1986.
Seulement, le libre-échange ce n’est pas que la suppression des droits de douanes. Le libre-échange induit une mise en concurrence des systèmes juridiques, tant concernant les droits sociaux que les normes de production, et ceci en les nivelant mécaniquement vers le bas.
L’union européenne, qui se participait à la création de l’OMC, a donc preparé la réforme de la PAC pour se conformer au libre-échange.
En 1991, le projet de réforme de la PAC a conduit à la naissance de la lutte des agriculteurs contre le « libre-échange » et « mondialisation ». Les syndicats minoritaires dénonçaient dans une « Coordination rurale » [2] le « génocide des agriculteurs » qui n’était pas un excès de langage puisqu’un agriculteur se suicide tous les trois jours en France.
En effet, la réforme de la PAC a été fatale à la profession. Elle a supprimé les prix garantis et le mécanisme des restitutions pour les remplacer par des subventions « les primes de la PAC », rémunérant l’hectare exploité. Cette nouvelle PAC a favorisé les céréaliers. Elle a conduit à l’absorption des petites fermes en polycultures et polyélevages au profit des grosses exploitations. Elle a favorisé l’intensification de la production sur les produits agricoles valorisés dans les salles de marché. Cette nouvelle PAC a également eu pour objet d’imposer des cotas qui ont consisté à détruire une partie de la production pour limiter les conséquences de la surproduction (baisse des prix).
L’agriculture nécessite une garantie des prix, une politique agricole permettant de protéger les agriculteurs de la voracités des semenciers, des représentants de commerce, des prêteurs, des coopératives qui se sont transformées en entreprises transnationales et de l’industrie agro-alimentaire. Celle-ci n’hésite pas à maximiser les marges sur leur dos en vendant très cher des produits estampillés « fabriqués en France » tout en refusant de rémunérer leur travail. La lutte est sans merci et leur courage est exceptionnel.
Les agriculteurs sont épuisés. Ils sont pris par la nécessité d’investir pour respecter les normes européennes et réduire les charges, et donc ils n’ont d’autre choix que de s’endetter pour des montants pharaoniques. Il faut ensuite produire de la manière la plus intensive possible pour dégager un revenu de misère avec des prix tirés vers le bas. Enfin, il faut se plier à la réglementation européenne pour percevoir les primes de la PAC.
Une politique agricole libérée du joug impérialiste est à construire
Une autre politique agricole est indispensable et elle doit être conduite au niveau nationale. Les agriculteurs en difficulté doivent être tirés de l’ornière par le pays tout entier, les prix doivent être garantis, la gestion des coopératives doit être démocratique avec des moyens permettant une participation effective des agriculteurs à la défense de leurs intérêts, la souveraineté alimentaire doit être retrouvée ; rappelons qu’elle était totale il y a encore 25 ans.
La surproduction doit être prise en charge par l’Etat qui doit l’extraire des mains des spéculateurs des salles de marché. Il faut construire une coopération internationaliste avec les peuples qui ont des besoins alimentaires en imposant des produits de qualité à des prix justes.
En somme, une politique agricole communiste, progressiste et internationaliste.
Vers une reconstruction communiste
Nous devons soutenir les agriculteurs dans leur juste lutte enfin, parce qu’il est temps de se réveiller et de constater que la véritable cible de cet abattage n’est pas moins l’agriculteur français que le peuple tout entier.
La production bas de gamme du MERCOSUR, avec des bovins dopés aux hormones, nourris aux OGM génétiquement modifiés pour survivre à l’arrosage de pesticides, c’est l’alimentation que le marché destine aux pays européens désindustrialisés.
Des produits agricoles, dont la traçabilité est rendue impossible, produits à très bas coût permet de maximiser les marges. Les prix en magasin pour les familles seront les mêmes et encore, ils augmenteront. La population sera alors condamnée à se nourrir avec une alimentation cancérigène, ultra-transformée.
Il faut toutefois constater lucidement que les produits transformés (plats préparés) répond à une demande car les familles n’ont plus le temps de cuisiner. Beaucoup de jeunes parents ne savent même plus cuisiner. Il est indispensable de réapprendre à se nourrir et d’avoir le temps nécessaire pour cela. Le temps moyen pour cuisiner le repas du soir a été réduit de 25% entre 1988 et 2010 pour se situer alors à 28 minutes (Source : INSEE). Il n’a pas été mesure depuis 16 ans mais il a sans doute été drastiquement réduit.
Cela est lié à l’augmentation du temps de transport, à la double voir à la triple journée pesant sur les parents, en particulier sur les mères de famille. Comment cuisiner des produits bruts en si peu de temps surtout quand on ne sait pas faire ? Il faut réduire le temps de travail, transformer les produits en France et donc réindustrialiser. Les nécessités et les solutions coulent de source et elles s’engrangent les unes aux autres.
La lutte des agriculteurs impose donc de se joindre à eux d’abord. Elle impose ensuite d’élargir le champ des perspectives de l’action politique à partir des questions que posent ce mouvement. Ces questions nous obligent non seulement à la lutte contre le libéralisme économique (le libre-échange) mais également nous sommes d’assumer d’assumer notre responsabilité : penser les domaines dans lesquels il est urgent de reconstruire avec tout ce que le capitalisme a détruit dans l’existence humaine.
Nous devons penser les chemins permettant de renouer avec le sens de la vie, le bonheur de tous.
[1] En droit post Traité de Lisbonne, l’accord CETA TAFTA est considéré comme un « accord mixte » c’est-à-dire un accord qui concerne à la fois des matières relevant de la compétences attribués à l’Union européenne par le Traité de Lisbonne et à la fois celles qui restent de la compétence des états. Les accords mixtes font l’objet d’une loi de ratification votée au Parlement français. L’article 53 de la Constitution prévoit expressément qu’il faut une loi pour les traités de commerce. Sans le traité de Lisbonne, il faudrait une loi pour ratifier les traités de libre-échange. Le MERCOSUR ne passerait pas. Avec le Traité de Lisbonne, il faut le vote du Parlement européen, le vote du conseil européen des chefs d’Etat à la majorité qualifiée, la signature du Président de la Commission européenne.
Il faut ajouter que la circulation des marchandises est imposée de fait par la suppression des frontières terrestres entre les pays. Les douanes aux frontières étaient réduites à 1700 fonctionnaires en 2017 aux frontières internationales françaises ports et aéroports internationaux. La frontière apparaît dès lors comme une condition d’efficacité du droit (conquêtes sociales et normes de production). A contrario, la suppression de la frontière permet de mettre en concurrence les systèmes juridiques dont l’objet est d’agir sur les personnes, les biens et les capitaux.
[2] La coordination rurale s’est par la suite constituée en syndicat en 1994. Elle poursuit la lutte contre les accords de libre-échange. Toutefois, elle défend également une suppression de normes de production ce qui le place en contradiction vis-à-vis de la défense d’un modèle agricole français de qualité. La Confédération paysanne et le MODEF quant à eux, refusent de remettre en cause l’Union européenne alors que c’est elle qui conduit une politique de destruction de l’agriculture.

