Le Manifeste

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Panorama pour une politique sur les psychoactifs : de l’impérialisme au plaisir individuel

samedi 28 février 2026 par Audoye Johann. Avec l’accord des membres de la commission sur l’action sociale de l’URC

Texte soumis à la réflexion.

« Fumer un joint, c’est deux balles dans la tête d’un enfant de 5 ans », disait à la radio l’ancien ministre de l’Intérieur Bruno Retailleau, en novembre 2024.
Et les chœurs de surenchérir sur toutes les fréquences :
« Les ravages de la drogue menacent nos jeunes et corrompent nos député·e·s ! Nos quartiers sombrent dans le chaos des guérillas urbaines à cause du narcotrafic ! ».

Une chanson grinçante qui retentit depuis les années 60. Et même bien avant. Pour tou·te·s, il est donc bien évident qu’il faudrait mener une guerre sans pitié contre le narcotrafic, la « drogue », et, pour les plus radicaux, contre tou·te·s ces sale·s drogué·e·s.
Plus regrettable encore, il arrive que des personnes, vraiment soucieuses du bien-être de la population, se laissent emporter par cet air.

Mais est-ce que la prohibition des stupéfiants est véritablement la bonne solution à adopter pour l’intérêt général ?
Sommes-nous même vraiment sûr·e·s que traiter les « drogues » comme un problème de société est la bonne perspective à prendre ?

Ce texte plaide l’inverse.

Que premièrement, les « drogues », ou ce que nous appellerons pour plus de précision « substances psychoactives », au sens de « qui modifient l’état de conscience », doivent être comprises comme des outils au service de pratiques sociales. Et que secondement, même sans adopter cette perspective, la politique antidrogue prohibitionniste cause, en réalité, beaucoup de souffrances et nuit gravement au bien commun.
En soi, tout le contraire de ce qui se diffuse dans nos discours ambiants.

En France, la décennie 1960-1970 est une période importante de diffusion de certaines substances psychoactives dans la population (cannabis, LSD, héroïne, etc.), qui donne lieu à une loi majeure en 1970, fixant la ligne politique sur l’usage des stupéfiants.

Pour résoudre ce « fléau social », diagnostics et jugements ont eu tôt fait de préconiser médicalisation et répression. Les politicien·ne·s, très inquiet·e·s, notamment à l’égard de la jeunesse, encore un peu trop contestataire après les événements de 68, veulent sauver et punir les consommateur·rice·s.

Des malades-délinquant·e·s. Des problèmes à résoudre.

De nos jours, selon l’OFDT, 20 % des Français·e·s citent « la drogue » parmi les deux motifs de préoccupation les plus inquiétants pour la société française en 2023. Et il est vrai que, quand on sait que plus de 246 000 hospitalisations étaient liées à l’alcool la même année, que 82,5 % des 18-75 ans en consommaient, et que 41 000 décès étaient attribuables à son usage en 2015, il y avait de quoi être inquiet·e, notamment des 10,35 litres d’alcool pur, par habitant·e de plus de 15 ans, disponibles en vente libre sur le marché.

Malheureusement, souvent, quand on parle de « drogues » dangereuses, on pense plutôt aux stupéfiants. Que ce soit le cannabis avec ses 10,8 % d’usager·e·s de 18-64 ans en 2023, ou d’autres substances illicites que 14,6 % des 18-64 ans ont expérimentées au moins une fois dans leur vie, et qui étaient cette année responsables de 638 décès, dont 78 % des cas imputables uniquement aux opioïdes.

Cela dit, peut-être de manière contre-intuitive, les consensus scientifiques ne cessent de s’accumuler : la majorité des usages de stupéfiants sont non-problématiques pour soi, rappelle l’ONU, repris par la grande revue médicale The Lancet, et cela à hauteur de 90 % des usages ; l’addiction ne concerne qu’une minorité des consommateur·rice·s, souvent économiquement et socialement vulnérables, et celle-ci n’est pas mécaniquement engendrée par la première prise ; la stigmatisation empêche la diffusion des savoirs nécessaires à la réduction des risques ; la prohibition est un échec quant à l’objectif d’endiguement des substances psychoactives, elle constitue un gouffre financier pour le budget des États, n’empêche pas le développement des marchés clandestins et augmente les risques lors de la consommation en rendant instable la qualité des produits.

En somme, la prohibition tue. Et pourtant, rien n’y fait.

À l’aube de 2026, le discours sécuritaire se pare de nouveaux atours et la culpabilisation des usager·e·s va bon train. L’équation initiale tend même à se simplifier : il n’y a plus que des délinquant·e·s.
Toujours un problème à régler.
En France, 20 % des prisonnier·e·s le sont pour des infractions liées aux stupéfiants. Alors que 6 % des comparant·e·s pour consommation vont en prison, la majorité reçoit des amendes qui pèsent lourd sur le portefeuille des plus précaires.
La pénalisation des usages de stupéfiants devient même de plus en plus sévère, comme en témoigne la « loi narcotrafic » qui, dans sa grande et noble quête, attaque la Constitution et vise à permettre la surveillance généralisée des réseaux sociaux tout en renforçant les mesures coercitives sur les détenu·e·s, à la limite de la torture.

Qu’en est-il des usager·e·s qui ne sont pas encore en prison ?

Commençons par les personnes demandant effectivement de l’aide, addict·e·s ou non, qui sont de plus en plus laissé·e·s à l’abandon. Marchant de pair avec la casse du service public pour la réduction des « coûts » économiques, le discours antidrogue légitime la suppression des subventions destinées à la formation des soignant·e·s, pourtant nécessaire à une prise en charge efficace, ainsi qu’au bon fonctionnement des associations d’aide et de réduction des risques (RdR) chargées d’informer la population.
Il justifie la fermeture des Haltes Soins Addictions, des « salles de shoot », qui encadrent la pratique et limitent la propagation des infections.

Rappelons, au passage, que les 3 « drogues » les plus dangereuses sont le crack, l’héroïne et l’alcool. De ce point de vue-là, la salle de shoot la plus proche de chez vous est le bar au coin de la rue, si ce n’est votre salon pour celles et ceux disposant d’un buffet.
La stigmatisation, enrichie de la rhétorique néolibérale, agit comme un fouet sur les usager·e·s les plus vulnérables : « La drogue, c’est mal. Prenez-vous en main. Et si vous n’y arrivez pas, veuillez crever discrètement. ».

En plus des éventuelles conséquences psychiques, elle réduit au silence les personnes qui auraient besoin d’en parler, par crainte du stigmate. Et cela, y compris auprès de soignant·e·s, qui n’hésitent parfois pas à en rajouter une couche.
Enfin, ce discours et cette politique rendent illégitimes la recherche thérapeutique sur les substances interdites et bloquent son avancement, alors que certaines substances présentent un réel intérêt pour soigner des maladies telles que la dépression, et même certaines addictions.

Mais il y a aussi tout ce qui est mystifié.
Les usager·e·s non-usager·e·s, les drogues qui n’en sont pas, les pratiques qui n’existent pas, que l’on ne veut pas voir. L’alcool, pas dangereux, des organes en pleine santé et des actionnaires satisfait·e·s ; des travailleur·euse·s sans-papiers réduit·e·s en esclavage, mort·e·s, dans des vendanges de champagne légal et marchandisé ; les psychostimulants et anxiolytiques dans les études ou au travail pour réussir des partiels ou tenir des rushs interminables en restauration ; les antidépresseurs pour supporter ce qu’il faut bien accepter et surtout ne pas changer dans notre société, comme la violence dans le couple, la famille, au lycée…

Et puisqu’après tout il n’y a que les médecins qui sauraient ce qui est bon pour nous, mieux vaut ne pas dire qu’on sait ce qu’il nous fait du bien, qu’on consomme pour se détendre le soir ou partager un moment convivial avec des ami·e·s.

En bref, la prohibition et la stigmatisation augmentent les risques sanitaires, fabriquent des usager·e·s qui s’ignorent et ignorent les risques, et entravent les usager·e·s les plus précautionneux·ses dans leur démarche de réduction des risques. S’il y a une « catastrophe sanitaire », elle est effectivement organisée par une politique antidrogue, néolibérale, ainsi que soutenue par une panique morale mystificatrice.

Les « coûts » seront donc humains.

Et ça, ce n’était encore que pour parler des usager·e·s. Car cette propagande permet aussi de s’attaquer à tout ce qui est indésirable à l’ordre établi. La menace de la drogue offre un prétexte pour criminaliser les groupes racisé·e·s dans les « territoires perdus de la République », qu’iel·s consomment ou non, quand ce n’est tout simplement pas pour les tuer impunément.

Le narcotrafic fournit l’argument (certes bref) de l’offensive impérialiste lorsque les États-Unis convoitent le pétrole vénézuélien. Notre ex-ministre de l’Intérieur français, maintenant candidat à la présidentielle, n’avait qu’à tendre la main pour se réapproprier le discours en qualifiant le Venezuela de « narco-socialisme », et, par la même occasion, promouvoir son agenda politique autoritaire et anti-gauche (au sens le plus large possible, évidemment). L’ancien président des Philippines, Rodrigo Duterte, a poussé la logique jusqu’au bout pour lutter efficacement contre ce « fléau » en faisant exécuter plus de 30 000 personnes.

Les voilà, les ravages de la drogue.

Et il ne s’agit pas de prétendre que l’on mettra fin au capitalisme racial, impérialiste et autoritaire en s’attaquant uniquement à cette propagande. En revanche, si l’on veut proposer un projet politique et une organisation sociale qui s’occupe de la santé des usager·e·s de substances psychoactives, c.-à-d. une bonne partie de la population, il nous faudra, à un moment ou à un autre, que le débat public en mesure bien les enjeux.

Mais celui-ci est actuellement saturé par un narratif bien huilé, qui n’a pas eu grand besoin de s’adapter au cours des années, puisque « la drogue, c’est mal » faisait déjà partie de l’arsenal discursif pour réprimer les modes de vie autochtones lors de la spoliation coloniale, ou encore lors de la répression des Afro-Américain·e·s sous Jim Crow, parfois même un peu trop communistes d’après les autorités.

Voilà pourquoi le vaste sujet des substances psychoactives, et leur double maléfique, les
« drogues », doit être adressé. Du racisme à l’impérialisme, en passant par le validisme et le patriarcat, elles servent les oppressions ou permettent d’y survivre.
De la santé publique à la pratique culturelle, jusqu’au loisir individuel, elles permettent de se soigner, de faire vivre le lien social ou de prendre du plaisir.
Oui, du plaisir.
Car les usager·e·s ne sont ni des malades à soigner ni un problème à résoudre. Cette équation doit sauter. Nous devons penser une politique sociale, communiste, des substances psychoactives pour faire société. Si la consommation de substances psychoactives est une pratique sociale, alors nous devons faire en sorte qu’elle se passe dans les meilleures conditions possibles, où la pratique sera fondée sur une responsabilité mutuelle et commune.

Dans l’immédiat, l’URC pourrait se positionner, au minimum, pour la légalisation du cannabis et pour l’encadrement de sa production de manière publique. Plus en profondeur, usager·e·s, militant·e·s, chercheur·euse·s et acteur·rice·s du médico-social ont déjà réfléchi à d’autres mesures.
On peut citer la généralisation de la légalisation aux autres stupéfiants et leur régulation encadrée, avec une production publique afin de lutter contre le marché noir et de répondre à des standards de qualité.
Mais aussi l’encouragement et le financement des associations de réduction des risques (RdR), avec la diffusion du savoir auprès des adultes comme des enfants à

l’école, ainsi que la formation des soignant·e·s pour la prise en charge des personnes qui en font la demande.
Enfin, en toute logique, la réparation des torts causés, accompagnée d’une aide à la réinsertion, des prisonnier·e·s condamné·e·s pour consommation et trafic.

   

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