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Le fantôme de Da Nang : comment une « brève période de stabilisation » en 1965 fait écho à la catastrophe actuelle au Moyen-Orient

vendredi 3 avril 2026 par Strategika5100

8 mars 1965. Red Beach 2, Da Nang, Vietnam. À 0903 Z, le caporal Garry Powers sortit des vagues pour fouler le sable granuleux du Sud-Vietnam. Il fut le premier des 3 500 Marines de la 9e Brigade expéditionnaire des Marines à débarquer ce matin-là. Ils étaient armés, casqués et avaient reçu l’ordre strict de sécuriser l’aérodrome.

Pour les décideurs politiques à Washington, il s’agissait d’une mesure défensive chirurgicale et brève dont la durée ne saurait excéder « quelques semaines ».
Le président Lyndon B. Johnson avait fait campagne en promettant aux Americains qu’il n’enverrait pas « des garçons américains faire ce que des garçons asiatiques devraient faire ».
Et pourtant, ils étaient là, bien que la Maison Blanche ait assuré au public qu’il s’agissait simplement d’une brève opération visant à stabiliser un allié chancelant. Cela ne s’est pas terminé à Da Nang. Cela s’est terminé dix ans plus tard, sur un toit d’ambassade à Saigon, puis sur le pont d’un porte-avions duquel on jetait des hélicoptères Bell UH-1 Iroquois plus connus sous le nom de Huey par dessus bord pour obtenir de la place…

Alors que nous voyons aujourd’hui la casse et la fumée s’élever au-dessus de l’ensemble du Moyen-Orient et du Golfe Persique – avec des pétroliers en feu et le détroit d’Hormuz pratiquement paralysé –, on ne peut échapper au poids insupportable de l’histoire.

Les États-Unis vivent un écho stratégique de 1965 avec pratiquement les successeurs des commanditaires ayant assassiné le Président John Fitzgerald Kennedy le 22 novembre 1963 à Dallas et pris le pouvoir absolu de l’État profond depuis cette funeste journée.

Mais cette fois-ci, la suite se déroule dans un voisinage bien plus dangereux.

Le débarquement à Da Nang n’était pas censé marquer le début d’un véritable cauchemar sanglant qui allait durer une décennie. Le discours officiel était défensif : protéger la base aérienne, libérer les troupes sud-vietnamiennes pour qu’elles puissent se consacrer au combat et stabiliser un gouvernement en pleine déliquescence.

En l’espace de quelques semaines, la mission a commencé à prendre de l’ampleur. La « protection de la base » s’est transformée en « recherche et destruction ». En juillet 1965, le général Westmoreland réclamait 175 000 soldats supplémentaires.

Ce premier jour – le 8 mars 1965 – a marqué le point de non-retour.
C’est à ce moment-là que la nécessité tactique a pris le pas sur la réalité stratégique.

Cela nous amène au 28 février 2026. Les États-Unis et Israël ont lancé par surprise des frappes coordonnées visant à décapiter l’Etat bicéphale iranien au moment où des négociations étaient en cours.
Au départ, cette opération avait bien été présentée comme un coup rapide et décisif. Une décapitation éclair comme celle du Venezuela. Le président Trump a récemment comparé l’opération en Iran à la guerre du Vietnam, soulignant que celle-ci avait duré 19 ans, alors que l’action actuelle n’a duré « que 32 jours ».

Mais l’histoire ne se mesure pas à l’aune des petites phrases présidentielles à fortiori quand le président est un escroc manipulant la bourse (2026) ou cédant aux corrompus du complexe militaro-industriel (1965).
Elle se mesure à l’aune des bourbiers ou des bazars créés. Et le moins que l’on puisse dire est que cette fois, le « Bordel » créé par Israël et l’administration Trump dépasse tout ce que ce l’on peut imaginer.

Ce à quoi nous assistons aujourd’hui en Iran, c’est la version 2026 du débarquement de Da Nang.

La campagne aérienne initiale était censée « stabiliser » la région en éliminant soit-disant une menace nucléaire qui s’est avérée fictive. Au lieu de cela, elle a dévasté l’ensemble de la région et menace l’économie mondiale.
L’assassinat du vieux Guide suprême Ali Khamenei, qui a tenu à ne pas se cacher dans un bunker et à faire face à la mort pour obtenir le martyre qu’il recherchait tant en fin de vie n’a pas entraîné l’effondrement de la République Islamique d’Iran ; elle l’a au contraire endurci, en amenant une relève plus déterminée et en transformant un conflit géopolitique en une croisade religieuse.
Le rêve de Pete Hegseth, le Secrétaire à la Guerre tatoué et boursicoteur de Trump.

Le facteur « golfe du Tonkin »

Au Vietnam, l’incident du golfe du Tonkin (réel ou imaginaire) a donné au président le justificatif et les moyens d’intensifier le conflit. Aujourd’hui, nous assistons à un blocus physique plutôt qu’à une escarmouche navale. L’Iran a fermé le détroit d’Hormuz. Il ne se contente pas de tirer sur des navires ; il étouffe l’économie mondiale.

C’est là que l’analogie tient la route, mais les enjeux sont décuplés. Au Vietnam, les Viet Cong utilisaient la piste Ho Chi Minh pour acheminer leurs ravitaillements. L’Iran utilise le détroit d’Hormuz. En ciblant les infrastructures énergétiques du Golfe et en s’appuyant sur des soutiens comme le Hezbollah libanais, Ansar Allah du Yémen et les nombreuses milices paramilitaires irakiennes, l’Iran a transformé l’ensemble du Moyen-Orient en un unique champ de bataille inflammable.

Le justificatif invoqué selon lequel l’Iran s’apprêtait à acquérir l’arme nucléaire ne tenait pas plus la route que la fiole remplie d’urine brandie par Colin Powell au Conseil de Sécurité des Nations Unies.
En fait, Netanyahou répétait à tue-tête depuis plus de vingt ans que l’Iran était à deux semaines d’avoir la bombe et pour une fois, les epsteineries ont fonctionné après leur divulgation et la mort ou l’exflitration de l’agent Epstein d’une prison de New York.
Trump a cédé.
Il a même reconnu qu’il était facilement séduit par les voyous. Netanyahou a eu la guerre dont il ne cessa de rêver depuis les années 1980. Il se voit en roi d’Israël attendant le messie dans un champ de ruines.

C’est la folie furieuse au pouvoir.

La guerre du Vietnam a déchiré la société américaine. La guerre contre l’Iran menace de mettre à mal l’ordre mondial.

Si les États-Unis avaient des alliés au Vietnam (l’Australie, la Corée du Sud, la Thaïlande), le conflit actuel a mis en évidence l’étonnant isolement de la puissance américaine. Les riches pays du Golfe sont terrifiés en coulisses. Ils subissent de plein fouet les répercussions économiques de la guerre — perturbations sur le marché pétrolier, flambée des primes d’assurance — mais ils ne se joignent pas à la guerre. Ils ne sont pas fous.

L’Égypte, Türkiye et même l’Arabie saoudite cherchent désespérément à se retirer et à foutre le camp de se bourbier sans nom, craignant qu’une « victoire » des États-Unis et d’Israël n’incite simplement l’Iran à riposter demain sur leur territoire ou encore à devenir eux-mêmes des cibles d’un Israël plus arrogant que jamais se vantant d’un effort fourni exclusivement par l’allié américain.

Le Vietnam comptait environ 40 millions d’habitants lorsque les États-Unis y ont débarqué, onze ans après la bataille décisive de Diên Bien Phu ayant mis fin à la présence française. L’Iran compte près de 93 millions d’habitants, dispose d’infrastructures sophistiquées et a l’habitude de surmonter les traumatismes.

Les États-Unis espéraient une frappe de « décapitation ». Au lieu de cela, ils se sont retrouvés face à une hydre. Chaque frappe, aussi puissante soit-elle, radicalise la couche suivante de dirigeants prenant la relève.
On ne peut imposer l’injustice par la terreur.

Les analystes notent que les iraniens qui ponctuent chaque note verbale diplomatique par une formule consacrée à la lutte contre les puissances arrogantes, ressentent la guerre comme imposée et sont confrontés à un devoir désormais existentiel — un « impératif du martyre » qu’aucune quantité de bombes anti-bunker ou même nucléaires ne peut effacer.

L’offensive du Têt a bouleversé l’opinion publique américaine car elle contredisait le discours sur les progrès accomplis. Aujourd’hui, le choc est d’ordre économique. Nous sommes confrontés à un baril de pétrole à plus de 110 dollars et à un retour potentiel à la stagflation.

La guerre du Vietnam a coûté des vies américaines ; cette guerre coûte sa stabilité à l’économie mondiale. Les « sacs mortuaires » de ce conflit, ce sont pour le moment les conteneurs qui restent immobilisés mais également des pertes humaines et matérielles que le Pentagone cache selon une nouvelle politique imposée par des traders agissant en initiés.

La chute de Saigon face à la chute de l’ordre mondial

L’évacuation chaotique de Saigon en avril 1975 — l’opération « Frequent Wind » — est restée l’image emblématique de l’échec d’une superpuissance mondiale face à un pays faible de ce que l’on désignait comme le tiers-monde : des hélicoptères jetés des porte-avions, l’enceinte de l’ambassade prise d’assaut.

Nous ne sommes pas face à une évacuation similaire d’une ambassade à Téhéran. Nous sommes face à quelque chose de potentiellement beaucoup plus chaotique : l’effondrement de l’architecture énergétique mondiale.

Si les États-Unis se retirent maintenant, ils apparaîtront comme faibles. La « poignée de main » avec les talibans d’Afghanistan en 2021 était une chose ; battre en retraite sous le feu d’une puissance perse en est une autre. Cela laisserait les États du Golfe exposés, contraints de conclure leurs propres accords avec Téhéran, mettant ainsi fin de facto à la domination américaine au Moyen-Orient et laissant Israël face aux conséquences de ses basses œuvres.

Mais si les États-Unis intensifient encore leur intervention et ils sont en train de l’intensifier au maximum de leurs capacités— passant des frappes aériennes et aérobalistiques à une invasion terrestre —, on parle alors d’une guerre terrestre dans un pays montagneux de 90 millions d’habitants, situé à proximité de l’Afghanistan, du Pakistan et de l’Irak.
Ce sera une insurrection au niveau méga qui dépassera toutes les insurrections connues. En clair, Trump est face à un dilemme et il a choisi ou contraint par Netanyahou de faire le choix du pire.

Le débarquement à Da Nang en 1965 fut une opération dictée en apparence par des impératifs tactiques, mais dépourvue de toute clarté stratégique. La guerre contre l’Iran en 2026 commet la même erreur, mais avec des armes bien plus meurtrières. Dans les deux cas, ce sont les mêmes commanditaires, ce qui prouve que le pouvoir réel aux États-Unis est directement issu du coup d’État de novembre 1963.

Au Vietnam, les États-Unis ont combattu une armée conventionnelle asymétrique cachée dans la jungle. En Iran, les États-Unis combattent un État complexe maîtrisant parfaitement l’art de la diplomatie et qui a tiré les leçons de l’Afghanistan, de Irak, de la Syrie et du Liban. Ils savent qu’ils ne peuvent pas gagner la guerre aérienne-l’Iran n’avait pas de véritable aviation avant cette guerre, mais ont décidé de gagner la guerre économique et la guerre du temps.
L’acharnement meurtrier americano-israélien contre les populations civiles ne faisant qu’aggraver le conflit et l’étendre dans l’espace et le temps.

Les Marines qui ont débarqué à Da Nang en 1965 pensaient être la solution. Ils ont marqué le début d’une longue tragédie.
Les pilotes qui frappent l’Iran aujourd’hui pensaient lancer une guerre éclair ou ré-inventer le blitzkrieg à l’ère d’Oracle inc. et de l’intelligence Artificielle. Ils viennent peut-être de déclencher une décennie de chaos qui va redessiner l’ensemble de l’Eurasie.

C’est némésis, le retour du Karma et la tragédie grecque antique en pratique.
« Quos Deus vult perdre, prius démentant » [1]

En regardant Trump, Hegseth et Netanyahou, on ne peut que se rappeler de cette citation fort à propos dans un monde en pleine catastrophe et où des criminels démentiels ont pris le pouvoir et en abusent en versant des rivières de sang.
La chute n’en sera que plus terrible.


Voir en ligne : https://strategika510.com/2026/04/0...


[1Cette devise est utilisée lorsque vous voyez quelqu’un faire des choses folles, comme dépenser trop, ou se lancer dans des affaires dangereuses, pour dire qu’il est au bord du gouffre, proche de la catastrophe finale.

   

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