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Kurdes et yézidis piégés entre l’Irak et la Syrie
samedi 25 avril 2026 par Fouad El-Hassan
Un mur de béton longe désormais la frontière irako-syrienne sur quatre cents kilomètres. Des deux côtés, des Yézidis rescapés des massacres de l’Organisation de l’État islamique et des Kurdes syriens exilés par la guerre vivent toujours dans des camps où le temporaire est devenu permanent. L’écrivain irakien Fouad el-Hassan décrit le cheminement de ceux qui implorent la vie, convaincus que leur dernier espoir se trouve de l’autre côté de la frontière.
Photo : La région de Karsi à Sinjar, en Irak, où des Yézidis déplacés se sont réfugiés.
Le lecteur tressaille en découvrant les histoires des peuples irakien et syrien. Ces récits hantent comme des cauchemars. Mais comment recoller ces fragments de vie séparés par la frontière ? Comment les faire passer clandestinement, comme on passe de la drogue, des armes ou des êtres humains ? Des histoires d’êtres humains pour qui la terre est devenue trop étroite.
Si vous vous rendez à Sinjar (Shengal en kurde), vous verrez un mur massif longer la frontière syrienne. Il se dresse à l’horizon comme un rempart qui enferme des récits terrifiants, de peur qu’ils ne s’échappent. Leur vérité pourrait fissurer le discours aseptisé des gouvernements irakien et syrien. Le mur est très haut. Les foules ne peuvent plus le franchir comme autrefois, après avoir été sacrifiées sous les bombes dites civilisées et les takbir prétendument pieux [1]. Prévu sur 614 kilomètres, construit en béton, équipé de caméras thermiques et renforcé par des tunnels, il s’étend déjà sur 400 kilomètres.
Selon les autorités irakiennes, il doit sécuriser la frontière avec la Syrie.
Une fuite éperdue
Plus d’un demi-million de yézidis vivaient à Shankal, sous la protection symbolique de la déesse mère sacrée [2]. Dans la journée du 3 août 2014, des combattants de l’OEI sont entrés dans la ville. En quelques heures, le chef-lieu s’est transformé en cité fantôme et en charnier. Les femmes sont devenues des marchandises vendues au marché. Les hommes, des squelettes dans des fosses communes. Les enfants, des projets d’attentats suicides.
Le soleil s’était couché derrière la montagne. Les familles dormaient sur les toits de leurs maisons en terre pour échapper à la chaleur d’été. Les hommes s’étaient regroupés derrière des barricades, avec de vieux fusils rouillés, prêts à résister seuls après le retrait soudain des forces de sécurité censées protéger la région.
À Tel Azir, les habitants n’ont dormi que deux heures avant d’être réveillés par les tirs, comme si le ciel se refermait sur eux. À l’aube, ils ont fui vers le mont Shankal, qui domine l’horizon comme un père protecteur. Chaque pierre porte la mémoire d’un génocide oublié. Près de la vallée de Siayi, ils se sont rassemblés au pied de la montagne.
Les femmes sont devenues la première inquiétude. Que faire si l’OEI arrivait ? Si ses membres faisaient de vaines promesses de paix aux cheikhs, avant de tuer les hommes, enlever les filles et abandonner ou enterrer les femmes âgées ?
Dans la famille de Mahmoud Kharro, à Tel Azir, quatorze femmes ont été enlevées et les hommes exécutés. Faute de temps, l’OEI a laissé les personnes âgées et les enfants. Certaines femmes sont restées quatre jours auprès des cadavres de leurs proches avant d’atteindre la montagne.
Dans la panique, des familles ont envisagé de tuer leurs filles avant qu’elles ne soient capturées, violées ou vendues. Une amie raconte : « L’OEI voulait les filles, leur seul butin. Nos proches ont décidé de nous tuer. Mais où était notre voix, à nous, les filles ? »
Jilan s’est suicidée après son enlèvement. Les ravisseurs avaient apporté des robes de danse et ordonné aux captives de se laver pour un « spectacle ».
Selon un rapport d’Amnesty International publié en décembre 2014, les filles yézidies étaient systématiquement violées. Certaines se sont suicidées pour préserver leur dignité [3]. D’autres étaient gardées « intactes » pour les chefs. Le rapport mentionne en outre le récit d’une jeune fille épargnée parce qu’elle était « laide ».
Sur la montagne, la faim et la soif ont fait des ravages en août 2014. L’aide humanitaire a été larguée par des avions irakiens, états-uniens et britanniques, mais de façon désordonnée. Les colis eux-mêmes ont causé des morts. Une témoin raconte : « Une caisse est tombée sur une femme qui dormait près de nous. Imaginez recevoir de la nourriture du ciel et ne jamais vous réveiller. »
Chaque jour, dix à quinze personnes mouraient de déshydratation, surtout des enfants. Le mont Shankal, qui aurait marqué le passage de l’arche de Noé, absorbait désormais les larmes des mères terrorisées par le viol, la mort ou la perte de leurs enfants [4].
Chaque enfant, une blessure vivante pour les parents
Après une dizaine de jours dans la montagne, les yézidis ont trouvé un passage vers la région du nord de la Syrie, placée sous l’administration autonome des Forces démocratiques syriennes (FDS). Celui-ci avait été ouvert par les Unités de protection du peuple (YPG). Ils ont marché des dizaines d’heures sous un soleil brûlant, enterrant les enfants sur le chemin. Les jeunes portaient les plus âgés, les femmes se couvraient le visage. La poussière recouvrait leurs corps, leurs lèvres étaient gercées, leurs yeux hurlaient de douleur. Chaque enfant semblait une blessure vivante pour ses parents.
Ils ont parcouru 129 kilomètres avant d’atteindre Derik. Exténués, ils ne voulaient qu’une chose : finir ce périple, quelle que soit l’issue. Une rescapée raconte : « Nos parents nous ont demandé de tenir la main de nos cousins, pour que les YPG nous considèrent comme mariées à eux, par crainte de l’enrôlement. »
Des dizaines de milliers de yézidis ont ainsi traversé la frontière irako-syrienne, alors seul salut avant la construction du mur.
Selon l’Union des yézidis de Syrie, une tombe a été construite pour un enfant non identifié, mort lors de la marche. Appelé Bêkasê Farmanê, il est décédé trois jours après son arrivée à l’hôpital de Derik.
Beaucoup ont retraversé le territoire irakien par Fishkhabur pour rejoindre le Kurdistan. Les premiers mois, des centaines de milliers vivaient dans les rues, sous les arbres ou dans des maisons inachevées. Ils craignaient encore pour ceux restés dans la montagne, sans penser aux morts abandonnés dans les fosses.
Près de 100 000 Yézidis vivent encore dans des camps du Kurdistan irakien. Des dizaines de charniers restent non découverts. Parmi les femmes et filles enlevées, certaines sont rachetées par leurs familles ou des ONG. D’autres sortent du camp d’Al-Hol en Syrie, qui interne des familles de l’OEI.
Le gouvernement irakien agit pour rapatrier ces familles, principalement pour respecter un engagement international et éviter l’émergence d’une « bombe à retardement » idéologique.
Le gouvernement envoie de l’aide limitée : 200 litres de pétrole et une tente tous les deux ou trois ans. Malgré la lutte contre le retour des personnes soupçonnées d’appartenir à l’OEI, aucune poursuite n’a eu lieu pour le viol des femmes yézidies. Les survivants restent entre tentes et maisons détruites, face à la haine dans leurs camps.
Le cœur brûlant comme une flamme de Newroz
La région du nord de la Syrie était appelée « Rojava » en kurde, ou Kurdistan occidental. Ce territoire est traversé par de fortes tensions. Celles-ci viennent principalement de la politique du parti Baas, qui dirigeait la Syrie et cherchait à arabiser le pays. Elles viennent aussi du sentiment nationaliste kurde, qui se renforce à chaque persécution et qui est régulièrement instrumentalisé par différents acteurs.
C’est dans ce contexte que des milliers de Kurdes syriens ont décidé de traverser la frontière à partir de 2011. Ils ont abandonné tous leurs biens pour rejoindre le Kurdistan irakien, appelé « Bakur » en kurde. Mais pour combien de temps, et dans quelles conditions ?
Ils se sont d’abord regroupés à 20 kilomètres au sud-ouest de Dohuk, dans le camp de Domiz, qui couvre aujourd’hui 1,14 km². Ils y sont arrivés par tous les moyens : parfois à la nage, à pied après des heures de route. La croissance du camp a très vite dépassé ses capacités d’accueil. Au départ, il a reçu environ 80 000 réfugiés. Ce chiffre a ensuite diminué pour tomber à environ 8 000 familles, toujours en fuite face aux horreurs de la guerre.
Hala se souvient du jour où elle est entrée dans le camp, couverte de poussière après avoir marché depuis la frontière. C’était en 2012. La moitié de sa famille n’était pas encore arrivée. Ceux qui étaient là avaient le cœur brûlant, comme une flamme de Newroz, le Nouvel An kurde. Ils tentaient d’éclairer la tente exiguë, à la fois paradis pour les insectes et enfer du désir et de la nostalgie de leurs maisons dans la campagne de Damas.
Les couvertures distribuées, la bouteille d’eau pour laquelle, comme les autres, il fallait faire la queue, et même la présence de sa mère n’ont rien changé. Elle avait l’impression que sa vie lui échappait, comme du sable entre les doigts. Elle devait apprendre à vivre ainsi, les mains vides mais tendues, nourrissant seulement la douleur de survivre. Quatorze ans plus tard, Hala confie qu’elle n’a jamais réussi à accepter sa vie de réfugiée et qu’elle continue de se nourrir de sa nostalgie.
Les témoignages recueillis par l’Organisation internationale pour les migrations en 2012 font état de violences durant les déplacements forcés. Selon un témoin, des cadavres sont restés dans les rues de sa ville pendant au moins quatre jours. Un autre raconte que des familles, guidées par des passeurs, ont essuyé des tirs à la frontière et que certains membres sont morts en route vers Domiz.
Des milliers de Kurdes vivent encore dispersés dans des camps du Kurdistan irakien. Beaucoup expliquent qu’ils ne peuvent pas rentrer. Les raisons sont multiples : les conflits incessants entre Damas, les FDS et les régions kurdes, les opérations militaires turques intermittentes, mais aussi la peur de la conscription forcée.
La vie dans le camp de Domiz tient en grande partie grâce aux femmes. Elles occupent divers emplois, malgré des salaires très bas. Elles tentent d’envoyer leurs enfants étudier en Europe et restent sur place, luttant pour survivre dans un environnement dépourvu de services essentiels, notamment de santé. Le camp manque de services d’urgence. Les centres médicaux existants manquent de médicaments. Les habitants doivent parcourir de longues distances pour obtenir des soins de base.
L’éducation pose également problème. Le camp manque de personnel spécialisé, ce qui freine l’apprentissage. Malgré le « développement » du camp, qui ressemble désormais à une petite ville avec des constructions en dur à la place des tentes, les écoles restent des caravanes. Elles n’ont ni chauffage en hiver ni climatisation en été, et disposent de très peu d’équipements scolaires. L’avenir de ces écoles, comme celui du camp, demeure incertain.
Malgré tout, les habitants renaissent chaque jour. Ils s’enracinent dans le camp pour préserver leur équilibre. L’imagination, après tout, ne saurait être limitée par les frontières actuelles du camp ni par les rêves de stabilité et de progrès, car le camp ne cesse de se bâtir, gagnant de nouvelles maisons et traçant de nouvelles rues.
Un système éducatif en lambeaux
Dans les camps comme ceux des yézidis, l’éducation est négligée, parfois presque inexistante. Pendant des années, elle a reposé uniquement sur les efforts des parents. Ceux-ci payaient chaque mois des enseignants non qualifiés pour instruire leurs enfants. Ils devaient aussi acheter les livres, alors que la gratuité des manuels est un droit fondamental pour tout élève irakien. Pourtant, des milliards de dinars sont alloués chaque année au ministère irakien de l’éducation. Malgré cela, les familles des camps ont dû collecter de l’argent pour acheter du fioul afin de chauffer les salles en hiver.
Un rapport de l’Unicef publié en 2024 recommande que le ministère étende les services éducatifs aux camps de déplacés, surtout après la décision de fermer certains camps au Kurdistan [5]. Cette politique cherche à régler le problème des déplacés de manière superficielle, sans solutions durables ni amélioration des conditions de vie dans les régions d’origine. Elle menace ainsi un système éducatif déjà fragile et sous-financé. Personne ne sait ce qu’il adviendra des élèves : seront-ils expulsés de leurs écoles ? Les institutions fermeront-elles ? Ou resteront-ils enfermés dans une précarité permanente ?
Au-delà de l’éducation et de la santé, les habitants font face chaque jour à des risques pour leur vie et leurs moyens de subsistance. Les incendies ravagent régulièrement les tentes en nylon, causant des morts et détruisant les rares biens des familles.
Parallèlement, le programme de retour volontaire promu par le ministère irakien des migrations a été suspendu arbitrairement. Les indemnisations pour les maisons détruites ont été interrompues, tout comme la délivrance des 7 000 titres de propriété promis aux familles déplacées.
L’éducation, la santé — physique et mentale — et les services de base ne reçoivent pas le soutien nécessaire. Cette négligence s’inscrit dans un problème plus large qui touche à la fois les déplacés yézidis et les Kurdes syriens. Malgré des décennies de promesses, les autorités n’ont toujours pas mis en place de mesures concrètes permettant un retour digne dans leurs régions d’origine et une véritable sortie de la crise des camps.
Les camps, des mondes à part
Par définition, les camps de réfugiés sont des espaces temporaires ou semi-permanents destinés à ceux qui fuient une mort certaine. Ils sont gérés par des organisations internationales et des agences humanitaires, censées appliquer des principes universels de protection des droits humains. Mais, dans la pratique, les déplacés sont traités selon la « réputation » de leur pays d’origine. Les droits théoriquement garantis ne s’appliquent pas de la même manière aux populations du Proche-Orient, et encore moins aux Syriens et aux yézidis.
Avec le temps, ces camps deviennent pourtant les seuls lieux de vie possibles. Leurs habitants traversent les frontières pour s’y installer durablement. Les observateurs extérieurs, y compris dans les localités voisines, réduisent souvent ces espaces à des stéréotypes de « chaos » ou de « prostitution ». Pourtant, ces mêmes voisins viennent s’approvisionner sur les marchés des camps, où les prix sont plus bas.
Les camps servent également de lieux d’accueil pour d’anciens détenus et pour des femmes rescapées des prisons de l’OEI, ainsi que pour leurs familles, qui ont subi d’horribles tortures physiques et psychologiques.
Mais des questions demeurent : ces camps peuvent-ils durer indéfiniment ? Jusqu’à quand ? Les tentes vont-elles se dégrader ? Les structures en béton finiront-elles par s’effondrer ? Et si elles restent debout, l’État irakien cherchera-t-il à les cacher pour préserver sa réputation internationale et continuer à exhiber ses « réalisations » ?
Voir en ligne : https://orientxxi.info/Kurdes-et-ye...
[1] NdT. Le takbir est l’acte de prononcer la formule arabe « Allahou Akbar », qui signifie « Dieu est grand ». L’organisation de l’État islamique (OEI) utilise parfois l’expression « Allahou Akbar » en appelant au takbir, pour annoncer ses crimes et les justifier au nom de Dieu.
[2] Certains chercheurs attribuent le nom « Shankal » à une construction linguistique sumérienne cunéiforme, qui combine « shan », signifiant « femme », et « kal », signifiant « déesse ».
[3] « Iraq : Escape from Hell : Torture and sexual slavery in Islamic State captivity in Iraq », rapport d’Amnesty International, 23 décembre 2014.
[4] Voir « The Nightmare in Iraq », rapport d’Human rights watch, 9 août 2014.
[5] « UNICEF Iraq Humanitarian Situation Report No. 1 (Mid-Year), 01 January – 30 June 2024 », 13 septembre 2024.



