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La guerre calamiteuse de l’Arabie saoudite et des Émirats arabes unis au Yémen

lundi 16 avril 2018 par Marc Cher-Leparrain pour Orient XXI

Outre une catastrophe humanitaire dans l’un des pays les plus pauvres du monde, l’engagement militaire enlisé de l’Arabie saoudite et des Émirats arabes unis au Yémen réussit à développer une fracture sunnite-chiite et une influence iranienne là où elles n’existaient pas. Il révèle aussi les ambitions géopolitiques des Émirats arabes unis qui, en opposition avec les objectifs de cette intervention, minent profondément le futur de l’unité du pays.

Trois ans après le début de son intervention militaire au Yémen contre la rébellion des houthistes qui avait chassé le gouvernement du président Abd Rabbo Mansour Hadi [1], la coalition mise sur pied par l’Arabie saoudite n’a toujours pas atteint son objectif. Initiée par Mohamed Ben Salman, aujourd’hui prince héritier du trône saoudien, cette intervention devait être courte. Personne n’en avait dissuadé le royaume. Les États-Unis ne désiraient pas contrarier davantage leur allié régional, déjà vent debout contre le principe voulu par l’administration Obama d’un accord avec l’Iran sur la question du nucléaire. Cet accord allait en effet ouvrir la porte de la levée des sanctions internationales pesant sur la République islamique.

Contre l’avis des Iraniens

Pour l’Arabie saoudite, les houthistes sont avant tout un pion que l’Iran avance à sa frontière méridionale. À ses yeux comme à ceux de ses alliés, un parti qui leur est opposé ne peut être qu’une marque de fabrique iranienne ; la notion d’« allié objectif » s’efface devant celle d’« allié subordonné ». La réalité est pourtant à l’origine un peu différente. L’Iran était lourdement engagé en Syrie avec Bachar Al-Assad contre les groupes révolutionnaires et en Irak aux côtés du gouvernement de Bagdad contre l’organisation de l’État islamique (OEI).

La République islamique, qui espérait surtout une issue favorable des négociations sur ses capacités nucléaires, ne cherchait pas à ouvrir un nouveau front au Yémen. L’offensive des houthistes contre le régime yéménite a débuté en septembre 2014 avec le soutien de l’ancien président Ali Abdallah Saleh, leur ennemi d’hier devenu allié du jour dans l’espoir de reprendre le pouvoir dont il avait été déchu en 2011. Elle n’a pas été commanditée ni orchestrée par Téhéran, bien au contraire : la prise de Sanaa par les houthistes a été faite non seulement en dehors des Iraniens, mais contre leur avis.

Téhéran avait d’autres priorités et ne voulait pas risquer d’être impliqué dans un nouveau conflit dont il savait qu’il ne pourrait pas se tenir à distance. De son côté, le mouvement houthiste, dont l’origine strictement yéménite et étrangère à l’Iran remonte aux années 1990, s’est révolté en 2014 contre une allocation des pouvoirs territoriaux par le président Hadi jugée défavorable. Sa rébellion armée était — est toujours — provoquée par une question de politique intérieure yéménite.

La coalition saoudienne — saoudo-émiratie devrait-on dire, tant la participation des autres coalisés est au mieux achetée par Riyad ou Abou Dhabi pour qu’ils envoient quelques troupes — est enlisée depuis trois ans sur une ligne de front qui a peu évolué. Des territoires conquis par l’alliance houthiste-Saleh jusqu’en mars 2015, seuls ont été repris Aden et sa région jusqu’à la périphérie de Taëz au sud, un morceau de frange côtière sur la mer Rouge au sud-ouest, et la région d’Al-Jaouf au nord. Plusieurs facteurs expliquent l’enlisement de la coalition et l’échec actuel de son intervention.


Lignes de front
Carte Marc Cher-Leparrain (sur fond vidiani.com)

Le premier réside dans la stratégie militaire suivie. L’Arabie saoudite n’a pas voulu engager son armée sur le sol yéménite. Elle s’est limitée à dresser un rideau de protection le long de la frontière, où la guérilla houthiste lui inflige des pertes significatives en hommes et en matériels (plus d’une vingtaine de chars Abrams détruits). Contrairement aux Saoudiens, les Émirats arabes unis (EAU) ont déployé un corps expéditionnaire terrestre à base de quelques dizaines de blindés (chars Leclerc), d’artillerie et de véhicules de combat divers. Cependant, sa dimension limitée le destinait soit à la protection des points stratégiques reconquis (notamment Aden), soit à l’appui partiel des troupes loyalistes yéménites ou miliciennes tribales. Parmi elles, Riyad arme et finance notamment celles du parti Al-Islah affilié aux Frères musulmans, et Abou Dhabi, qui honnit les Frères musulmans, celles d’obédience salafiste.

Des combattants d’autres pays

Saoudiens et Émiratis sont en effet désireux de limiter au maximum leur engagement physique au sol. Ils ont payé la fourniture de troupes de certains pays pour épauler les forces yéménites loyalistes, comme le Soudan (qui a avoué 412 morts au Yémen en septembre 2017), le Maroc, l’Érythrée ou le Sénégal, pour un total de quelques milliers d’hommes. Abou Dhabi a également dépêché quelques centaines de mercenaires privés. Ni Riyad ni Abou Dhabi ne veulent endosser le coût humain qu’engendre inéluctablement l’engagement dans un conflit, surtout face à des milices aguerries.

C’est pour eux une question de politique intérieure, avec des populations peu habituées et peu préparées à accepter trop de pertes parmi les leurs. Les 55 Émiratis victimes d’un missile lancé par les houthistes en septembre 2015 dans la région de Marib, à l’est de la capitale Sanaa, ont créé un choc. Jamais l’armée émirienne dans son histoire n’avait subi autant de pertes. Elles se seraient élevées à 80 quand le ministre émirati des affaires étrangères Anouar Gargach a déclaré, d’après l’agence Reuters, en juin 2016 : « Notre position aujourd’hui est claire : la guerre est pratiquement terminée pour nos troupes », avant d’ajouter « Nous examinons les arrangements politiques et notre rôle politique est maintenant d’autonomiser les Yéménites dans les zones libérées ».

Depuis cette période, tout en restant formellement dans la coalition, Abou Dhabi poursuit en priorité des objectifs qui lui sont propres et en grande partie étrangers à la raison d’être initiale de l’intervention militaire. Il s’agit d’un appétit géopolitique et économique autour du détroit de Bab El-Mandeb. Il consiste à s’assurer la tutelle des ports yéménites et de leur environnement côtier, en parallèle avec le Somaliland et en Érythrée où Abou Dhabi développe des infrastructures à Berbera et Assab.

À cette fin, les EAU mènent deux fronts au Yémen. Le premier est le soutien du camp sécessionniste sudiste, le Conseil de transition du Sud (CTS). Ils ont ainsi armé et financé depuis 2016 des milices attachées à ce camp, à Aden (les brigades Al-Hizam, ou « Ceinture du Sud »), comme dans les provinces du Chabwa (les « forces d’élite shabwani ») et de l’Hadramaout (les « forces d’élite hadrami »).

À l’extrême est, dans la région d’Al-Mahra, les tentatives d’Abou Dhabi de créer des milices à sa solde se heurtent à l’opposition d’Oman qui, pour sa sécurité et avec l’appui de l’Arabie saoudite, tient à la neutralité de cette région frontalière. Le soutien émirati au CTS va jusqu’à cautionner sa prise de contrôle de la ville d’Aden par les armes, en janvier 2018, contre les forces loyales au président Hadi.

C’est aussi largement dans ce cadre qu’au sud-ouest du Yémen, le corps expéditionnaire émirati appuie la tentative de progression des forces loyalistes sur la côte de la mer Rouge vers le port de Hodeïda aux mains des houthistes.

La suite de l’article Ici.

Légende la photo : Après un bombardement dans un quartier sud de Sanaa. / Ibrahem Qasim, 2015.


[1Exilé en Arabie saoudite.

   

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