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Formation au Marxisme Cours 2, Texte 3

dimanche 26 novembre 2023 par Saïd Bouamama

Cour 2, Texte 3

Seizième leçon. — La loi de correspondance nécessaire entre les rapports de production et le caractère des forces productives

Nous avons vu dans la leçon précédente que les modes de production changent au cours de l’histoire. Comme toute réalité ils connaissent des changements quantitatifs, une évolution, suivis de changements qualitatifs qui peuvent prendre une forme révolutionnaire quand les classes déclinantes et privilégiées s’opposent aux changements nécessaires.

Comme pour toute réalité, ces changements ont pour moteur une contradiction interne. Quelle est la contradiction spécifique des modes de production en général ? C’est la contradiction entre les rapports de production et le caractère des forces productives. Elle fait l’objet de cette leçon.

1. Les forces productives sont l’élément le plus mobile et le plus révolutionnaire de la production

Nous avons dit que la production était toujours en voie de changement. Mais quel est l’aspect qui change le premier ? Les forces productives ou les rapports de production ? Les outils ou les formes de propriété ? Il est évident que pendant que la hase économique d’une formation sociale dure, il s’opère des progrès dans la technique. Ce sont donc les forces de production qui changent les premières et avant tout les instruments de production. C’est la deuxième particularité de la production. [La première particularité a été étudiée dans la 15e leçon : c’est le changement du mode de production qui modifie la physionomie de toute la société.]

Voici un exemple très simple. Chacun connaît le procédé qui consiste, lorsqu’on veut déplacer un bloc de pierre, à le placer sur un train de rondins. Plus on se sert de ces rondins, mieux ils se polissent par leur usage même ; ils tendent à devenir des cylindres parfaits, avant que toute idée géométrique du cylindre ait pénétré dans le cerveau des hommes. [Les idées mathématiques naissent donc de la pratique.] En même temps le déplacement devient plus rapide et plus facile, donnant à l’homme l’idée de réaliser lui-même ce polissage par des moyens appropriés. Le besoin aidant, l’imagination de l’homme entre en action et il découvre que le travail serait encore facilité si les rondins, tout en pouvant tourner sur eux-mêmes, suivant leur axe, étaient solidaires du bloc de pierre pendant le déplacement. Il ne serait plus nécessaire alors de ramener sans cesse devant le bloc les rondins abandonnés derrière. Que passent dix, cent, mille années : vous aurez l’essieu, la roue, le chariot.

Ainsi les forces productives ne restent jamais en place, elles se perfectionnent en devançant, en entraînant la volonté de l’homme. En même temps les besoins de l’homme se développent : sitôt qu’il connaîtra le chariot, il ne se contentera plus des rondins, du moins chaque fois que l’usage d’un fardier sera possible.

Les rapports de production à leur tour se modifient en fonction des modifications survenues dans les forces productives. Ils ne sont pas suspendus en l’air, mais sont liés au caractère des forces productives.
Prenons un exemple. Dans la période de déclin de la société esclavagiste existent de nouvelles forces productives qui ont connu un long développement dans la période précédente. Perfectionnement incessant du travail de la fonte et du traitement du fer, usage du métier à tisser à bras ; emploi généralisé de la charrue ; progrès de l’agriculture, du jardinage, de la production de vin, d’huile, de miel ; découverte du moulin à eau (340 ans après J.-C.) Mais ces techniques nouvelles, (que les Romains observent souvent chez les peuples qu’ils appellent Barbares et qu’ils essaient d’introduire chez eux) entrent en contradiction avec le système esclavagiste : l’esclave n’a aucun intérêt au travail ; quoi qu’il fasse, il est toujours traité de même. Aussi ne montre-t-il ni initiative, ni goût à l’ouvrage. Il est d’un très faible rendement. Or, il ne s’agit plus seulement de gros travaux pouvant être accomplis par des troupeaux d’esclaves manœuvrant au fouet. Les nouvelles forces productives exigent du travailleur qu’il montre un certain intérêt au travail, sinon elles sont gaspillées.
Le maître s’en rend compte, d’autant plus que les esclaves, souvent eux-mêmes des Barbares faits prisonniers, organisent des révoltes ou encore désertent le domaine et se font pirates, profitant des techniques, telles que la fabrication des armes et la navigation.

Bref les nouvelles forces productives exigent impérieusement de nouveaux rapports de production. C’est pourquoi le propriétaire des moyens de production, renonçant à un esclave de productivité très faible, aime mieux avoir affaire à un serf. Le serf, en effet, possède sa propre exploitation, ses instruments de production ; il a donc quelque intérêt personnel au travail, bien qu’il soit attaché à la terre seigneuriale. Cet intérêt est indispensable pour qu’il élève sa productivité dans tous les travaux agricoles et paie sur sa récolte une redevance en nature au féodal. Au lieu de nourrir un esclave qui ne fait presque rien, même sous le fouet des intendants, le seigneur exigera une redevance en nature d’un serf libre de travailler comme il l’entend, sous réserve de moudre son grain au moulin du seigneur et de cuire son pain à son four.
Ainsi le développement même de nouvelles forces productives au sein des rapports esclavagistes de production a suscité la naissance de nouveaux rapports de production : les rapports féodaux.

« Les rapports sociaux sont intimement liés aux forces productives. En acquérant de nouvelles forces productives, les hommes changent leur mode de production, et en changeant le mode de production, la manière de gagner leur vie, ils changent tous leurs rapports sociaux. Le moulin à bras vous donnera la société avec le suzerain, [le seigneur féodal], le moulin à vapeur, la société avec le capitaliste industriel… » (K. Marx : Misère de la philosophie, p. 88. Editions Sociales.)

2. L’action en retour des rapports de production sur les forces productives

Si nous nous bornions à constater que les forces productives sont l’élément le plus mobile et le plus révolutionnaire de la production, nous tomberions dans la métaphysique et le mécanisme. Le mode de production incarne l’unité dialectique des forces productives et des rapports de production : dans cette contradiction interne chacun des contraires agit sur l’autre, même si l’un des deux change le premier. H nous faut donc étudier l’action en retour des rapports de production sur les forces productives.

Si nous reprenons l’exemple du passage de la société esclavagiste à la société féodale, nous voyons que les rapports féodaux de production, après leur apparition, ont favorisé le développement des forces productives que freinaient les anciens rapports de production. Le serf avait, en effet, bien qu’exploité, plus d’intérêt que l’esclave à produire. Ainsi fut liquidé peu à peu le lourd héritage de misère et de désolation légué par la fin de l’antiquité et le haut moyen-âge.

Autre exemple : nous avons vu dans la leçon précédente (II, a) que les progrès du travail des métaux et de la poterie avaient entraîné la division du travail entre l’agriculture et les métiers. Dans les conditions de la propriété privée des moyens de production, exigée à la fois par le travail artisanal et par l’emploi des esclaves à la campagne, cette division du travail avait pour conséquence inévitable la vente et l’achat des produits artisanaux et agricoles sur le marché, c’est-à-dire l’apparition de la marchandise. Du même coup naissait une classe nouvelle, celle des marchands, spécialisés dans le transport et la répartition des marchandises. Mais comme cette classe trouvait un intérêt propre dans le commerce, elle devait être conduite à favoriser la production marchande, à étendre ce commerce. Ce fut l’origine des colonies phéniciennes et grecques, comptoirs de commerce sur tout le pourtour de la Méditerranée. Il est évident que la production marchande a favorisé le développement des forces productives, des techniques et des arts, ainsi que de la navigation ; les poteries athéniennes se vendaient dans toute la Méditerranée et l’on trouvait à Athènes des ateliers d’armurerie comptant plus de cent esclaves.

Autre exemple : la richesse des féodaux, c’était essentiellement la terre et les redevances en nature des serfs ; par contre la richesse des bourgeois, basée sur le commerce et la production capitaliste naissante, consistait surtout en argent. Le féodal qui, par goût du luxe et désir de rivaliser avec les riches bourgeois, voulait se fournir en produits marchands se ruinait rapidement. Il n’avait d’autre protection que les privilèges féodaux et le renforcement des droits féodaux. La croissance de la production marchande menaçait sa puissance économique. Aussi s’efforçait-il de la réglementer étroitement par le système des corporations. Ainsi le système féodal freinait le développement des forces productives nouvelles. Mais celles-ci exigeaient impérieusement que les nouveaux rapports de production (capitalistes) soient généralisés. Par conséquent, nous devons retenir ceci : les forces productives, qui changent les premières, ne sont toutefois pas indépendantes des rapports de production. Les rapports de production, dont le développement dépend de celui des forces productives, agissent à leur tour sur le développement de ces forces. Ils le ralentissent ou ils l’accélèrent.

Les rapports de production jouent un rôle d’entrave au développement des forces productives, quand ils ne correspondent plus à l’essor des forces productives.
Au contraire, ils jouent un rôle de stimulant quand ils correspondent, pour l’essentiel, à l’état des forces productives.
Et, en raison même de la priorité qui appartient aux forces productives dans le développement, les nouveaux rapports de production, lorsqu’ils leur correspondent, sont la force principale qui les pousse en avant. C’est parce qu’ils leur correspondent qu’ils sont leur principal moteur.

« Il est faux… que le rôle des rapports de production dans l’histoire de la société se borne à celui d’entrave paralysant le développement des forces productives. Quand les marxistes disent que les rapports de production jouent le rôle d’entrave, ils n’envisagent pas n’importe quels rapports de production, mais seulement les rapports de production anciens, qui ne correspondent plus à l’essor des forces productives, et, par suite entravent leur développement. Mais, outre les anciens rapports de production, il en existe, on le sait, de nouveaux, qui remplacent les anciens. Peut-on dire que le rôle des nouveaux rapports de production se réduit à celui d’entrave des forces productives ? Evidemment non. Les nouveaux rapports de production sont, au contraire, la force principale et décisive qui détermine, à proprement parler, le développement ultérieur et, de plus, vigoureux des forces productives ; et, sans eux, les forces productives sont condamnées à végéter… » (Staline : « Les problèmes économiques du socialisme en U.R.S.S. », Derniers écrits, p. 150.)

3. La loi de correspondance nécessaire

Nous saisissons maintenant la dialectique interne du mode de production.
Comme une base économique donnée a une durée plus ou moins longue, les forces productives accomplissent pendant ce temps des progrès. Les rapports de production qui étaient nouveaux au début de l’histoire de ce mode de production deviennent ainsi périmés. Au début ils constituaient la force principale déterminant le développement des forces productives. Mais sitôt qu’ils cessent de correspondre à leur essor, ils l’entravent.

« Certes les nouveaux rapports de production ne peuvent rester ni ne restent éternellement nouveaux ; ils commencent à vieillir et entrent en contradiction avec le développement ultérieur des forces productives ; ils perdent peu à peu leur rôle de principal moteur des forces productives pour lesquelles ils deviennent une entrave. » (Staline : « Les problèmes économiques du socialisme en U.R.S.S. », Derniers écrits, p. 151.)

Comment par exemple se comporte le capitalisme vis-à-vis de la technique avancée ? Les capitalistes se targuent d’être les champions du progrès technique, des révolutionnaires en matière technique- Et il est vrai que le capitalisme a donné un essor impétueux à la technique. C’est que la technique nouvelle, en diminuant le temps de travail nécessaire à la production, permet d’accroître la plus-value [Pendant les premières heures de la journée de travail, le travailleur crée une valeur égale à celle des produits que le salaire lui permet de se procurer ; pendant le reste de la journée il crée une valeur supplémentaire, ou plus-value, qui va au capitaliste.], et par conséquent le profit, à condition que les perspectives du marché permettent d’entrevoir de bonnes conditions d’amortissement de l’équipement nouveau.

Mais on sait aussi que le capitalisme présente des phénomènes de stagnation technique ; les capitalistes font alors figure de réactionnaires dans le domaine technique ; ils ne veulent plus entendre parler de nouveaux perfectionnements et recourent même souvent au travail fait à la main ou à domicile. En effet, l’installation de l’équipement nouveau se solde dans l’immédiat par une immobilisation de capitaux ; cette augmentation du capital immobilisé diminuerait le taux du profit et par conséquent ne permettrait pas d’obtenir le profit maximum dont le capitalisme, dans une période où la stabilité relative des marchés capitalistes a cessé d’exister, ne peut plus se passer.

C’est donc la loi économique fondamentale du capitalisme actuel, la nécessité de réaliser le maximum de profits, bref le caractère des rapports de production périmés, qui explique le phénomène de stagnation. Le capitalisme n’est plus dans sa période ascendante.

« Le capitalisme est pour la technique nouvelle quand elle lui fait entrevoir de plus grands profits. Il est contre la technique nouvelle et pour le retour au travail à la main, lorsque la technique nouvelle ne lui fait plus entrevoir de profits plus élevés. » (Staline : « Les problèmes économiques du socialisme en U.R.S.S. », Derniers écrits, p. 129-130.)

Cependant le retard des rapports de production sur l’essor des forces productives ne saurait durer indéfiniment. Quelles que soient les mesures que prennent les classes qui personnifient les rapports de production périmés, condamnés par l’histoire, pour prolonger coûte que coûte leur base économique, elles ne peuvent faire tourner en arrière la roue de l’histoire. Le développement des forces productives, le développement de la production est une exigence matérielle de l’humanité, contre laquelle « l’esprit » à la longue ne peut rien. Il faut donc que les rapports de production périmés cèdent la place. Les mesures prises par les classes réactionnaires ne peuvent qu’aboutir finalement à la destruction des forces productives, à une contradiction violente dans l’ensemble de la production qui ne fait que précipiter la ruine du mode de production tout entier.

Donc, quel que soit le retard des rapports de production, ils doivent, tôt ou tard, finir par correspondre au nouveau caractère des forces productives. Comment se fait cette harmonisation ? Par le bouleversement des formes de propriété des moyens de production, formes de propriété qui, nous l’avons vu, sont l’élément essentiel des rapports de production. L’instauration d’un nouveau régime de propriété équivaut à l’établissement de nouveaux rapports de production.

Il est clair que l’utilisation pacifique de l’énergie atomique, dans l’intérêt national, ne saurait être réalisée par des capitalistes privés ; le profit maximum, ils ne peuvent l’obtenir, dans le cas d’une technique aussi coûteuse, que des commandes de guerre de l’Etat. On peut en dire autant de l’utilisation sur une grande échelle de l’énergie hydroélectrique, ainsi que de l’électrification du travail agricole.
Seule la propriété sociale des moyens de production, parce qu’elle n’est pas soumise à la loi du profit, peut les réaliser. Ainsi, on peut dire que les forces productives suscitent les rapports de production dont elles ont besoin pour réaliser leur développement ultérieur. En ce sens, les forces productives sont l’élément déterminant du développement de la production. C’est la loi de correspondance nécessaire entre les rapports de production et le caractère des forces productives :
« Telles sont les forces productives, tels doivent être les rapports de production.
A la place des rapports de production périmés, apparaissent de nouveaux rapports de production dont le rôle est d’être le principal moteur du développement ultérieur des forces productives. » (Staline : Matérialisme dialectique et matérialisme historique, 3. c, p. 23.)

Et Staline ajoute :
« Cette particularité du développement des rapports de production — passant du rôle d’entrave des forces productives à celui de principal moteur qui les pousse en avant, et du rôle de principal moteur à celui d’entrave des forces productives — constitue un des principaux éléments de la dialectique matérialiste marxiste. C’est ce que savent aujourd’hui tous les marxistes débutants. » (Staline : « Les problèmes économiques du socialisme en U.R.S.S. », dans Derniers écrits, p. 151.)
Ajoutons que cette loi est universelle, c’est-à-dire valable pour tous les modes de production, quelles que soient leurs lois économiques spécifiques : elle est à la base de tout le développement des sociétés humaines.
4. Le rôle de l’action des hommes
La loi de correspondance nécessaire est une loi objective. Nul ne choisit le mode de production dans lequel il vit. Nous n’avons choisi ni de naître à l’époque de la grande industrie, ni à l’époque du capitalisme impérialiste. La production dans son ensemble s’impose aux hommes avec la dialectique interne de ses exigences. Les forces productives ne peuvent progresser que dans les limites de certains rapports de production et cette correspondance nécessaire est l’effet de la nature même des forces productives, et non de la volonté des hommes. On ne peut rien à cela. Aucun capitaliste ne peut effacer ce fait objectif que le capitalisme actuel aboutit à l’arrêt du développement des forces productives. Et personne ne peut rien contre ce fait que seul le socialisme est en mesure d’établir la correspondance nécessaire.

Cela ne veut pourtant pas du tout dire que l’action des hommes ne puisse jouer ni ne joue aucun rôle dans le développement social. Cette action apparaît avec le sentiment, ou, selon les cas, la connaissance exacte qu’ils ont des nécessités objectives de la production, de la loi de correspondance nécessaire. Pour reprendre un exemple cité plus haut, le seigneur féodal, qui aime mieux avoir affaire à un serf qu’à un esclave parce que cela favorise la production, a un certain sentiment de la loi de correspondance nécessaire et c’est sur elle qu’il s’appuie, dans son propre intérêt de classe, quand il transforme son esclave en serf. Est-ce que cette action de l’homme signifie qu’il n’y a pas de loi objective ? Pas du tout. Elle suppose au contraire l’objectivité de la loi. La preuve en est que, par sa décision, le féodal atteint les résultats qu’il a prévus. Il utilise la loi dans son intérêt, tout simplement.

Le capitaliste qui s’aperçoit que la technique avancée compromet son profit maximum et qui, de ce fait, prend des mesures contre le développement des forces productives, contre la science, a un certain sentiment de la loi de correspondance nécessaire. Il ressent un effroi devant le développement des forces productives qui mènent au tombeau la propriété privée des moyens de production. Pour tenter d’écarter cette éventualité, il ne peut que tenter de détruire les forces productives qui révolutionnent la production. Bref, dans son intérêt de classe, il s’appuie sur la loi de correspondance nécessaire pour tenter d’enrayer ses effets objectifs ; il freine le jeu de cette loi.

Le point où la volonté humaine apparaît et peut se manifester, c’est donc la connaissance plus ou moins exacte et complète que les hommes prennent de cette loi. La connaissant, ils peuvent tenter de freiner son action, de retarder le moment où elle jouera inexorablement ; mais ils peuvent aussi favoriser cette action, hâter ce moment, prendre des mesures conformes aux nécessités objectives, adapter les rapports de production au caractère des forces productives.

On comprend donc que le caractère objectif de la loi de correspondance nécessaire ne supprime nullement la responsabilité des hommes. Ceux-ci peuvent, par leur action consciente, créer des conditions défavorables ou favorables au jeu de la loi. Si, par exemple, les magnats américains poursuivent une politique systématique de guerre, ce n’est pas innocemment : ils veulent restaurer les rapports capitalistes de production partout où ceux-ci ont fait place aux rapports socialistes, et ils veulent, par la destruction délibérée des forces productives, freiner l’essor de ces forces qui nuit à leurs intérêts.

Mais il est bien entendu que la volonté des hommes ne peut se déployer que dans les limites objectives de leur époque. Ils n’ont pas pouvoir de ramener les forces productives au niveau du temps des cavernes, malgré le raisonnement réactionnaire qui consiste à dire que « les gens d’alors ne s’en portaient peut-être pas plus mal » ! Il est bien entendu aussi que le pouvoir effectif de changer les rapports de production n’existe pas toujours, mais dépend de l’état et de la nature des forces productives. Les capitalistes allaient répétant que la construction du socialisme serait impossible, que l’expérience se solderait par la famine, etc. C’était peut-être vrai en 1848, mais ce ne l’était plus dès que la société pouvait mettre en œuvre les forces colossales de l’énergie et de l’industrie du XXe siècle. L’expérience l’a bien montré et les capitalistes ont tremblé pour de bon en constatant qu’il était possible désormais de construire le socialisme. Enfin ce pouvoir des hommes dépend aussi du caractère des rapports de production : dans une société divisée en classes hostiles, l’action des classes qui ont intérêt à adapter les rapports de production aux forces productives se heurte à de nombreux obstacles. Il n’en est pas de même lorsque la société n’a pas, dans son sein, de classe déclinante pouvant organiser la résistance. La volonté des hommes — le facteur subjectif — ne peut donc être efficace que si elle se donne précisément pour objet de faciliter l’application de la loi objective. Une volonté qui refuse de s’appuyer sur la réalité objective, c’est l’inverse même de la volonté. Le vouloir n’est qu’un mot s’il ignore son pouvoir.

Staline insiste sur l’importance de cette action des hommes :
« A l’époque de la révolution bourgeoise, en France par exemple, la bourgeoisie a utilisé contre le féodalisme la loi de la correspondance nécessaire entre les rapports de production et le caractère des forces productives, elle a renversé les rapports de production féodaux, elle a créé des rapports de production nouveaux, bourgeois, et les a fait concorder avec le caractère des forces productives, qui s’étaient développées au sein du régime féodal. La bourgeoisie l’a fait non pas en vertu de ses facultés particulières, mais parce qu’elle y était vivement intéressée. Les féodaux s’y opposaient, non par stupidité, mais parce qu’ils étaient vivement intéressés à empêcher l’application de cette loi. » (Staline : « Les problèmes économiques du socialisme en U.R.S.S. », ouvrage cité, p. 137-138.)

Ailleurs il observe que si le pouvoir des Soviets a accompli avec honneur la tâche de l’édification socialiste, tâche difficile et complexe, ce n’est pas
« parce qu’il a soi-disant aboli les lois économiques existantes et en a « formé de nouvelles », mais uniquement parce qu’il s’est appuyé sur la loi économique de la correspondance nécessaire entre les rapports de production et le caractère des forces productives. » (Staline : « Les problèmes économiques du socialisme en U.R.S.S. », ouvrage cité, p. 97.)

Si la bourgeoisie a résisté par tous les moyens à l’application de cette loi, c’est qu’elle était vivement intéressée à sa non-application. Soulignons donc, en conclusion, que l’action des hommes utilisant des lois économiques dans l’intérêt du développement social a lieu, pour une mesure plus ou moins grande et selon les circonstances, dans toutes les formations sociales. Mais les résultats sont évidemment bien plus rapides quand cette utilisation est scientifique et quand aucune classe ne s’y oppose, ce qui est le cas précisément en régime socialiste.

Remarquons, en second lieu, que dans une société de classes, l’utilisation des lois économiques a toujours et partout des mobiles de classe, et que c’est toujours et partout la classe d’avant-garde qui se fait le champion de l’utilisation des lois économiques dans l’intérêt du développement social, tandis que les classes déclinantes s’y opposent, quelles qu’en doivent être les conséquences pour le reste de la société. Elles deviennent ainsi les ennemis de la société et se replient sur leur égoïsme de classe. Ce qui différencie le prolétariat des autres classes qui dans le passé révolutionnèrent les rapports de production, c’est que, par sa nature, il ne peut appliquer la loi de correspondance nécessaire sans supprimer du même coup la propriété privée des moyens de production, c’est-à-dire toute forme d’exploitation. Ses intérêts de classe s’identifient donc à ceux de l’humanité laborieuse, de tous les exploités et opprimés.

Nous retirerons de notre étude une grande idée marxiste, capitale pour notre action : les hommes font leur propre histoire, mais dans des conditions données qui les déterminent et dont il faut tenir compte. C’est une vérité de tous les temps. Faire l’histoire, c’est vaincre la résistance des classes réactionnaires qui s’opposent aux changements nécessaires dans le mode de production. Faire l’histoire, c’est donc la tâche des exploités et des opprimés. L’histoire est l’histoire des producteurs de biens matériels et ce sont les masses opprimées et exploitées qui la font : le peuple est le véritable créateur de l’histoire. Mais cette vérité de tous les temps prend un relief saisissant sous le capitalisme. En s’étendant au monde entier, en exploitant la majorité de la population d’un pays, en asservissant les peuples des autres pays, le capitalisme dans sa dernière phase met en mouvement des masses incomparablement plus larges que les régimes antérieurs. L’époque de la révolution prolétarienne et de la libération des peuples coloniaux est une époque où les masses mondiales font irruption sur la scène de l’histoire. Seule l’action des masses peut venir à bout de la résistance des capitalistes. Ce sont les masses qui triomphent en 1917 à Pétrograd et à Moscou, en 1949 à Nankin et à Shangaï. Contrairement aux réactionnaires qui ont la peur des masses, contrairement aux petits bourgeois qui opposent à l’action des niasses la « raison » et la « réflexion », un marxiste ne saurait redouter l’action des masses. Il marche au contraire à leur tête car le socialisme prolétarien n’est pas simplement une doctrine philosophique, mais, selon le mot de Staline, la doctrine des masses prolétariennes, leur « étendard ». Il a une confiance inébranlable dans les masses et leur action, car il sait que, lorsqu’elles se mettent en mouvement, l’histoire qui allait au pas commence à marcher à toute vapeur, il sait que la lutte des classes est le moteur de l’histoire.

QUESTIONS DE CONTROLE

  • 1. Quel est l’élément le plus mobile de la production et pourquoi ?
  • 2. Pourquoi les rapports de production changent-ils ? Exemples.
  • 3. Quelle est l’action des rapports de production sur les forces productives ? Exemples.
  • 4. Quel est le rôle de l’action consciente des hommes dans l’histoire, compte tenu de l’existence d’une loi de correspondance nécessaire entre rapports de production et forces productive
   

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