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Tous ceux qui veulent que la guerre au Yémen continue

dimanche 4 novembre 2018 par Helen Lackner pour Orient XXI

« Il est plus que temps que cette guerre cesse et il est important aussi, c’est même la priorité de la France (...), que l’aide humanitaire puisse passer », a déclaré Françoise Parly, ministre française des armées, le 30 octobre. Pourtant, jusqu’à aujourd’hui, aucune des puissances étrangères engagée au Yémen n’a vraiment agi en ce sens. Ce qui complique l’objectif d’un accord auquel les différentes parties yéménites semblent réticentes.

En août 2O18, deux ans après l’échec des négociations de paix au Koweït, Martin Griffiths, le nouvel envoyé spécial des Nations unies au Yémen annonçait une rencontre entre les deux principaux belligérants à Genève, prévue le 6 septembre suivant. Il ajoutait : « Notre engagement avec des associations de femmes ainsi qu’avec les acteurs du Sud est crucial pour le succès des consultations futures sur le Yémen. Comme le prévoit la résolution 2216 du Conseil de sécurité de l’ONU, je vise un processus aussi inclusif que possible » [1].

Les attentes étaient déjà faibles au moment de l’annonce ; elles ont encore diminué à mesure que la date approchait. Il manquait certaines participations, comme celle des acteurs du sud et d’autres groupes, tandis que celle des femmes s’est réduite à la présence à Genève de quelques militantes, qui se sont déplacées avec de grandes difficultés pour finalement constater qu’elles n’étaient pas incluses dans les discussions prévues avec les groupes officiels. De toute façon cela est sans importance, puisque lesdites « consultations » n’ont jamais eu lieu.

Le président Abd Rabbo Mansour Hadi reconnu par la communauté internationale avait fait connaître sa position une semaine auparavant, refusant tout simplement de rencontrer Griffiths à Riyad. Il a envoyé une délégation officielle importante et coûteuse, accompagnée de dizaines de parasites, qui en a profité pour dénoncer l’absence des houthistes au lieu de déplorer l’occasion manquée.

Si l’envoyé spécial ou son équipe n’ont pas réussi à faire venir la délégation houthiste à Genève, c’est parce qu’ils n’ont pas suffisamment travaillé sur la question cruciale de ses déplacements, à l’aller comme au retour. L’expérience des houthistes après les pourparlers au Koweït il y a deux ans, quand ils ont été bloqués à Mascate pendant trois mois, leur a donné de bonnes raisons de douter de la capacité de l’ONU à assurer la sécurité de leur voyage. Principaux résultats de ce non-événement : l’envoyé spécial de l’ONU souffre d’une grave perte de crédibilité auprès des millions de Yéménites qui désespèrent, et il est désormais perçu comme peu indépendant, plutôt aligné sur les positions de la coalition. Cela affecte ses chances de réussite à l’avenir.

Indépendamment de l’échec de Genève 2018, quelles sont les perspectives de paix au Yémen ? En deux mots : très minces.

D’abord et avant tout, la paix s’établit entre des parties mutuellement hostiles par un processus de compromis qui aboutit à ce que chacune atteigne certains de ses objectifs, mais pas tous. Un tel processus ne peut réussir que si les deux belligérants estiment qu’ils ont plus à gagner à faire la paix qu’à continuer les combats. Ils n’ont pas encore atteint ce stade ; ils estiment encore avoir plus à gagner à poursuivre la lutte qu’à y mettre fin. Commençons par eux.

La résistible ascension des houthistes

Lors de son premier affrontement avec le régime d’Ali Abdallah Saleh en 2004, le mouvement houthiste était un petit groupe de dissidents dans l’extrême nord du pays qui n’a même pas remporté cette première bataille. Lors du dernier cessez-le-feu de la sixième guerre, au début de 2010, leurs compétences militaires s’étaient accrues parallèlement à leur influence politique ; ils contrôlaient une partie importante de leur région natale, le gouvernorat de Saada.

En 2011, ils ont rejoint les soulèvements populaires anti-Saleh et officiellement participé à la transition de 2012-2014, tout en consolidant le contrôle de leur zone et en l’étendant petit à petit aux régions voisines. Au cours de cette période, ils ont également développé une alliance avec leur ancien ennemi Saleh, de sorte qu’en septembre 2014, avec le soutien actif de Saleh et celui, passif, de Hadi [2], ils se sont emparés de Sanaa. Ils ont ensuite pris le contrôle de toutes les institutions gouvernementales en janvier 2015, envoyant Hadi en exil en mars de la même année.

Leur alliance avec Saleh a été rendue publique quelques mois plus tard. Au cours des deux premières années de la guerre, désormais internationalisée, ils se sont renforcés sur les plans militaire et politique, même si l’alliance était de plus en plus sous pression. Sa fin en décembre dernier avec l’assassinat de Saleh a démontré que les houthistes dominaient les institutions politiques et militaires.

Cependant, ce meurtre a marqué l’apogée de leur pouvoir. L’assassinat de Saleh les a privés à la fois des compétences militaires et des effectifs de ses forces d’élite bien entraînées, ainsi que de la force politique du Congrès général du peuple (GPC), le seul parti bénéficiant d’une implantation populaire nationale. Les houthistes ont récemment reconnu l’importance du GPC en libérant les fils de Saleh qu’ils avaient emprisonnés en décembre dernier ; une mesure visant clairement à apaiser le mécontentement des partisans du GPC.

D’autres prisonniers politiques n’ont pas bénéficié d’une telle compassion, comme le frère du président Hadi, le ministre de la défense Mahmoud Al-Soubeihi et d’autres membres de la famille de Saleh. Sur le plan militaire, pendant les trois dernières années, les houthistes ont subi des pertes limitées aux « frontières » de leur région, mais ils risquent de perdre Hodeïda et la côte de la mer Rouge dans les mois à venir. Ils sont toutefois loin d’être battus.

Il est peu probable que leur contrôle des hautes terres centrales zaydites, densément peuplées, s’érode dans les années à venir. Leurs compétences militaires s’améliorent et l’économie de guerre leur assure un approvisionnement régulier en armes et en munitions, complété par de petits matériels de technologie de pointe, importés très probablement d’Iran. Toutefois, à ce stade, la poursuite de leur expansion est hors de question et le mieux qu’ils puissent faire est de maintenir leur position.

Par conséquent, ce serait le bon moment pour les houthistes d’entamer des pourparlers, avant qu’une guerre d’usure ne les affaiblisse sérieusement. Certains de leurs dirigeants semblent partager ce point de vue et ont montré ces derniers mois des signes de souplesse. Abdoul Malik Al-Houthi a par exemple eu des discussions directes avec l’envoyé spécial Griffiths. Cependant, l’assassinat en avril 2018 de Saleh Al-Sammad, président de l’entité gouvernante à Sanaa, suggère que ce point de vue pourrait ne pas être partagé par tous les dirigeants houthistes.

Peu de raisons de vouloir la paix

La position du « gouvernement internationalement reconnu » (GIR) de Hadi est très différente. Ne contrôlant aucune structure gouvernante où que ce soit dans le pays, il dépend entièrement du soutien de l’Arabie saoudite et des Émirats arabes unis. Le GIR contrôle soi-disant plus de 70 % du territoire du pays, officiellement décrit comme « libéré », mais cela représente au mieux 30 % de la population.

Plus important encore, aucune de ces zones n’est réellement administrée par le gouvernement de Hadi, y compris sa capitale provisoire Aden. Le seul atout du GIR dans une future négociation est sa reconnaissance internationale ; en ce qui concerne Hadi personnellement, il est désigné dans la résolution 2216 du Conseil de sécurité de l’ONU comme le « président légitime ».

Bien que la corruption ne soit nullement leur prérogative, les membres de son gouvernement et de son entourage accumuleraient des richesses et recevraient d’importants salaires en devises fortes, tout en n’administrant rien et en se contentant d’observer l’effondrement du rival yéménite.

La monnaie nationale a baissé de 30 % en quelques jours le mois dernier, alors que 1,2 million de fonctionnaires ne reçoivent plus leurs modestes salaires depuis plus de deux ans. C’est l’une des raisons pour lesquelles ce « gouvernement » est universellement méprisé par les Yéménites. La paix mettrait presque certainement fin au mandat présidentiel de Hadi et priverait bon nombre de ses affidés de leurs sources de revenus. Ce groupe n’est donc pas particulièrement intéressé par un accord de paix.

Lire la suite de l’article Ici.

Légende photo : 17 janvier 2017. — Combattants houthis à Sanaa lors d’une attaque des forces de la coalition.
Maad Ali/ImagesLive/ZUMA Wire/Alamy Live News

Traduit de l’anglais par Pierre Prier.


Voir en ligne : https://orientxxi.info/magazine/tou...


Helen Lackner
Chercheure indépendante, elle a travaillé et vécu au Yémen pendant plus de quinze ans, dont cinq dans la RDPY entre 1977 et 1982. Elle vient de publier Yemen in Crisis, Autocracy, Neo-Liberalism and the Disintegration of a State (Saqi, 2017).


[1Tweet du bureau de l’envoyé spécial du secrétaire général pour le Yémen, 2 août 2018.

[2Selon l’Accord du Conseil de coopération du Golfe (CCG), l’ex-vice-président Hadi a été élu président pour deux ans en février 2010.

   

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