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Ex oriente lux (la lumière vient d’orient) ?

lundi 8 mars 2021 par Francis Arzalier, ANC

C’est la formule qu’utilisèrent à juste titre les penseurs rationalistes du "Moyen Age" européen, quand ils faisaient remarquer à leurs contemporains que tous les grands progrès de la société, des mathématiques à la médecine, de l’agriculture aux services sociaux, étaient parvenus à notre péninsule après avoir débuté en Asie. Sommes-nous, dans bien des domaines, revenus à ce rôle d’imitateurs, a l’issue de quelques siècles de domination occidentale ?

Sur le plan démographique, le basculement est évident : alors que depuis 1700, l’Europe était allée peupler et conquérir les autres continents, elle est faite aujourd’hui de peuples vieillissants, se renouvelant peu, au point d’avoir besoin d’immigrés africains, même si elle répugne à le reconnaître. Et, face à elle, les Peuples asiatiques, jeunes et prolifiques, se comptent en milliards.

L’inversion est encore plus évidente en économie, et s’est accélérée à la fin du XXème siècle. En 2001, la Chine, émergeant à peine de sa pauvreté millénaire, avait réussi, c’était déjà beaucoup, à représenter 10 pour cent du PIB des États Unis d’Amérique. EN 2020, l’économie chinoise vaut 65 pour cent du PIB des USA. Et les conséquences économiques de la pandémie en 2020 et 21 accélèrent encore ce "rattrapage."
Les conséquences sociales de cette évolution sont encore plus parlantes : le Président chinois a pu ainsi se féliciter que son pays ait sorti de la pauvreté 770 millions de citoyens, soit près de 10 pour cent de la population mondiale. Même si les critères de cette "émergence" peuvent prêter à discussion, la marche en avant est indéniable, le flot de touristes chinois en Europe avant la pandémie en témoignait.

L’épicentre de l’histoire en Orient ?

Un autre élément de comparaison devient incontournable, notamment aux yeux des observateurs politiques de bonne foi.

Depuis quatre décennies, les Nations occidentales qui, comme la France capitaliste, disposaient au cœur du XXème siècle d’un mouvement communiste et anti-imperialiste fort, structuré par les organisations ouvrières de lutte de classe, l’ont vu se déliter, se diluer en opportunismes électoraux, et finalement se transformer en champ de ruines groupusculaires et discréditées, incapables de jouer un rôle politique majeur.
Cet effondrement n’était souvent que le reflet du délitement de la classe ouvrière elle-même, asséchée en partie par la destruction délibérée des grandes industries, détruites en France (et ailleurs) par les délocalisations décidées par les Capitalistes vers des pays à bas salaires, notamment asiatiques.

Cette léthargie des mouvements anticapitalistes et anti-impérialistes en Europe occidentale, a été ressentie comme traumatisante par des militants désarçonnés par la disparition sans gloire de l’URSS et de ses alliés européens. Cela ne pouvait les amener qu’à chercher ailleurs des raisons d’espérer une " nouvelle lueur rouge ".

Certains militants crûrent la discerner il y a quelques années en Amérique Latine, quand les victoires électorales de la Gauche Latino-américaine se succédaient, du Venezuela, au Brésil, de Bolivie en Équateur. Enthousiastes, ils y lurent même un temps l’ébauche d’une Vème Internationale, expurgée des miasmes staliniens et des corruptions de l’Impérialisme. Une illusion effondrée, quand ce " Socialisme latino", confronté à la chute du prix des matières premières, commença à se diluer en dérives "réformistes" et corrompues, au point de redonner une nouvelle jeunesse à l’extrême droite autoritaire comme au Brésil.

Ne distinguant plus de " grande lueur rouge " en Amérique latine, ou l’isolat communiste cubain résiste comme il peut à des décennies de blocus, il est normal que les Européens orphelins du Grand frère soviétique, se cherchent un espoir dans les croissances exponentielles asiatiques.
Ne parlons même pas des benêts qui regardent tout ce qui leur est annoncé de Beijing avec la même admiration naïve qu’avaient leurs grand-pères à l’égard du Kremlin de Jdanov, ou de Bernadette Soubirous devant l’apparition de la Vierge Marie. Ce qui n’est pas la riposte la plus efficace à la véritable "guerre froide" haineuse et irrationnelle pratiquée par la grande majorité des journalistes français à l’encontre de la Chine et de la Russie...

D’autres militants pleins d’espoirs, observent avec satisfaction que plusieurs Nations d’Asie, et non des moindres, se réclament encore aujourd’hui de la société Socialiste, de la propriété collective des moyens de production, et d’un Parti communiste dirigeant : Chine bien sûr, mais aussi Corée du Nord et Vietnam. Ils notent aussi avec satisfaction que si ces trois "Socialismes réels" sont fort différents l’un de l’autre, et ne prétendent donc pas devenir des modèles, ils peuvent tous trois afficher des succès, économiques et sociaux, même s’ils sont niés par nos communicants aux ordres du Capitalisme libéral.
Et cela change évidemment le rapport de forces mondial en défaveur de "l’Occident". Ce qui n’interdit pas la persistance des volontés impérialistes, notamment des États Unis, avec leur énorme potentiel militaire, et de leurs acolytes de l’OTAN.

Mais surtout, ces militants notent avec gourmandise les luttes sociales et politiques qui secouent depuis un an presque tous les pays d’Asie, ou les bourgeoisies dirigeantes ont fort à faire face aux millions de grévistes, de manifestants, ouvriers, paysans, employés, étudiants, qui emplissent régulièrement les rues, devenues souvent léthargiques en Occident.

Ces mouvements populaires importants, que les médias occidentaux et français n’évoquent que quand ils vont dans leur sens, touchent des Nations aussi diverses et très peuplées que Hong-Kong, le Sri-Lanka, le Pakistan, le Myanmar (Birmanie) et, plus encore l’Inde et son milliard trois cent mille d’habitants. Ils sont souvent décrits en France comme s’il s’agissait de mouvements convergents ou similaires, ce qui relève de contre-sens absolu : quoi de semblable entre les manifestations pro-occidentales de Hong-Kong, nourries de nostalgies capitalistes et coloniales, celles dirigées contre le coup d’état militaire birman, celles organisées contre le régime "de gauche" au Pakistan, et l’énorme vague revendicative paysanne et ouvrière qui assiège la droite religieuse de Modi en Inde ?
Cette Inde que de nombreux Français croient encore parce qu’on le leur répète être la patrie de la non-violence et "la plus grande Démocratie du monde". On ne peut que leur conseiller pour s’en guérir de lire "le Tigre blanc" du romancier Aravind Adiga (traduit chez Buchet-Chastel), ils y trouveront une description au vitriol de ce peuple livré à un Capitalisme de sous-traitance féroce et corrompu. L’auteur s’adresse ainsi au Premier ministre chinois en visite en Inde :
" Notre nation, bien que dépourvue d’eau potable, d’électricité, de système d’évacuation des eaux usées, de transports publics, d’hygiène, de discipline, de courtoisie et de ponctualité, possède des entrepreneurs, des milliers et des milliers d’entrepreneurs..."

Pour une approche rationnelle de notre avenir

Il serait prudent de refuser à propos de l’Asie les analyses simplificatrices, notamment celles propagées par des éléments de la "gauche intellectuelle" sur le thème ressassé du spontanéisme des masses asiatiques : une façon détournée pour certains de nier le rôle nécessairement joué, en Asie comme en France, par les organisations syndicales et politiques.

Une autre simplification abusive fréquente dans notre pays nourri d’ignorances massives à propos des peuples d’Orient consiste à juger des mouvements populaires en cours en fonction des seules dimensions géopolitiques, les uns favorisant l’influence chinoise, les autres à l’inverse celle de l’Inde de Modi, et de son protecteur états-unien.
Alors que la seule interrogation pertinente à leur sujet doit porter sur leur ancrage de classe, à savoir s’ils sont l’expression légitime des ouvriers et paysans du pays, ou de la bourgeoisie prédatrice liée à l’impérialisme occidental.

La réponse est évidente pour les manifestations de Hong Kong, et leurs sponsors occidentaux, même si ce n’est pas la version la plus répandue en France. Et tout autant en sens inverse pour le million de manifestants réunis à Kolkata en Inde le 28 février à l’appel du Parti Communiste (marxiste). Une image impressionnante qu’aucune chaîne de télé française n’a jugé utile de retransmettre, ni même d’évoquer en une phrase, ce qui confirme leur allégeance sans nuances à la vulgate libérale.

Cet admirable mouvement populaire qui rassemble en Inde des foules paysannes et ouvrières depuis des mois, et se traduit aussi par des succès électoraux locaux pour les Communistes et leurs alliés, est en tout cas assez fort pour susciter l’enthousiasme de certains militants français, qui n’ont pas hésité à y discerner "le début d’une Révolution". Un emballement sémantique qui répond aux frustrations militantes dans notre Europe vouée depuis des décennies à la "contre-réforme" libérale. On entend même refleurir à l’occasion le discours "maoïste" des années 70, qui opposait à l’embourgeoisement des prolétaires occidentaux l’énergie révolutionnaire des peuples du " Sud ".

Avec quelques arguments d’aujourd’hui plus convaincants que les diatribes d’autrefois contre la société de consommation. Car il est vrai qu’en 2021, l’évolution internationale du Capitalisme, le grand vent des délocalisations, a mutilé la classe ouvrière industrielle qui était au XXème siècle la colonne vertébrale des luttes sociales et politiques en Europe occidentale. Et, parallèlement, les pays d’Asie longtemps destinataires des industries délocalisées, ont vu chez eux grossir les classes ouvrières, et leurs revendications organisées.

Ce déplacement dans l’espace de l’histoire ouvrière mondiale sera-t-il de ce fait le début d’un basculement des épicentres révolutionnaires futurs vers l’Asie ?
Il est trop tôt pour l’affirmer, ou l’espérer. L’Histoire n’est jamais écrite d’avance, et est toujours imprévisible. Elle est déjà difficile à décrypter une fois accomplie.

On peut seulement affirmer aujourd’hui que l’avenir persistera à se nourrir des luttes de classe, en Asie comme ailleurs, et espérer qu’il saura tirer profit de l’expérience acquise par les organisations prolétariennes d’Occident au cours des siècles passés.
L’avenir des peuples a besoin des leçons du passé.

08/03/2021

   

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