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Palestine : qu’aurait pensé Karl Marx de l’opération du 7 octobre ?

lundi 15 avril 2024 par Alain Marshal

Même si les allégations israéliennes sur les massacres, viols, et autres bébés décapités par le Hamas ont largement été démasquées comme de la propagande visant à justifier le génocide de Gaza, la relecture de ce fameux article de Karl Marx consacré à la révolte des Cipayes aux Indes et à son traitement par la presse britannique, tout aussi crédule que nos médias, est d’une grande actualité.

Nous proposons cet article trop peu connu du public pour rappeler le positionnement de principe d’une figure tutélaire des mouvements socialistes et révolutionnaires à l’échelle mondiale en faveur des luttes anticoloniales, et sa critique acerbe de l’aveuglement complice des médias qui soutiennent les politiques de leur gouvernement, en cautionnant la propagande génocidaire, en distillant les informations de manière partielle et partiale et en incitant les haines et sympathies par la déshumanisation d’un camp et la complaisance envers un autre. Ce rappel est particulièrement utile au moment où même les forces de gauche, de la NUPES au PCF, se déchirent sur la question du soutien à la cause palestinienne.

A ce sujet, voir l’article de Mediapart intitulé« Désengagement », « abandon », « flottement » : le PCF se fracture sur la cause palestinienne, ainsi que celui-ci consacré à l’exclusion récente d’un élu municipal, Mohammed Makni, suite à une condamnation pour « apologie du terrorisme », c’est-à-dire soutien trop marqué à la population martyre de Gaza. Ajoutons que le militant de la CGT ayant initié cette pétitiondemandant un soutien authentique de la Confédération à la cause palestinienne vient de se faire exclure à son tour : en attendant la publication de détails sur cette affaire, voir la Lettre à un syndicaliste menacé d’exclusion.

Nous concluons par une citation de Jean-Paul Sartre qui permet de comprendre pourquoi l’Occident est si favorable à Israël, en particulier depuis le 7 octobre, y compris au niveau de ses forces et voix progressistes qui se sont souvent cantonnées à un mutisme sans retour, ou à un soutien trop timoré qui renvoie dos à dos l’agresseur et l’agressé par peur des mesures d’intimidation (pour ne pas dire de terreur) politiques, médiatiques et judiciaires.


Texte paru dans le New York Daily Tribune du 16 septembre 1857.

Traduction Alain Marshal depuis marxists.org

La révolte indienne

Les excès commis par les Cipayes [soldats indiens ayant servi dans l’armée coloniale] révoltés aux Indes sont en effet épouvantables, hideux, ineffables, tels qu’on s’attend à les rencontrer uniquement dans les guerres d’insurrection, de nationalités, de races, et surtout de religion ; en un mot, tels que les atrocités que la respectable Angleterre applaudissait quand elles étaient perpétrées par les Vendéens sur les « Bleus » [pro-révolutionnaires], par les guérilleros espagnols sur les Français mécréants, par les Serbes sur leurs voisins allemands et hongrois, par les Croates sur les rebelles viennois, par la Garde Mobile de Cavaignac ou les Décembristes de Bonaparte sur les fils et les filles de la France prolétarienne.

Si infâme qu’ait pu être la conduite des Cipayes, elle n’est que le reflet, sous une forme concentrée, de la propre conduite de l’Angleterre aux Indes, non seulement à l’époque de la fondation de son empire oriental, mais même pendant les dix dernières années de sa domination établie de longue date. Pour caractériser cette domination, il suffit de dire que la torture constituait une institution organique de sa politique fiscale. Il y a dans l’histoire de l’humanité quelque chose qui ressemble à la rétribution : et c’est une règle de la rétribution historique que son instrument soit forgé non par l’offensé, mais par l’offenseur lui-même.

Le premier coup porté à la monarchie française est venu de la noblesse et non des paysans. La révolte indienne ne commence pas avec les Ryots [paysans], torturés, déshonorés et dépouillés de tout par les Britanniques, mais par les Cipayes, vêtus, nourris, caressés, engraissés et choyés par eux. Pour trouver des parallèles aux atrocités commises par les Cipayes, il n’est pas nécessaire, comme le prétendent certains journaux londoniens, de se tourner vers le Moyen Age, ni même de s’aventurer au-delà de l’histoire de l’Angleterre contemporaine.
Il nous suffit d’étudier la première guerre de Chine, un événement, pour ainsi dire, qui date d’hier. La soldatesque anglaise se livrait alors à des abominations pour le simple plaisir, ses passions n’étant ni sanctifiées par le fanatisme religieux, ni exacerbées par la haine contre une race dominatrice et conquérante, ni provoquées par la résistance acharnée d’un ennemi héroïque. Les femmes violées, les enfants éventrés, les villages entiers livrés aux flammes, n’étaient alors que des actes de cruauté gratuits, pour le sport, non pas consignés par les mandarins, mais par les officiers britanniques eux-mêmes.

Même dans la catastrophe actuelle, ce serait une erreur flagrante de supposer que toute la cruauté est du côté des Cipayes, et que tout le lait de la bonté humaine coule à flots du côté des Anglais. Les lettres des officiers britanniques sont empreintes de haine. Un officier écrivant de Peshawar décrit le désarmement de la 10e cavalerie irrégulière pour n’avoir pas chargé le 55e d’infanterie indigène alors qu’on lui en avait donné l’ordre. Il se réjouit du fait qu’ils ont été non seulement désarmés, mais dépouillés de leurs manteaux et de leurs bottes, et qu’après avoir reçu 12 pence par homme, ils ont été conduits jusqu’au bord du fleuve, puis embarqués dans des bateaux et jetés sur l’Indus, où l’auteur est ravi de penser que chacun d’entre eux sera pleuré par sa mère, ayant toutes les chances d’être noyé dans les rapides.

Un autre auteur nous informe que certains habitants de Peshawar ayant provoqué une alarme nocturne en faisant exploser de petites quantités de poudre à canon en l’honneur d’un mariage, une coutume nationale, les personnes concernées ont été saisies et ligotées le lendemain matin, et « fouettées de telle manière qu’elles ne l’oublieront pas aisément ».

Lorsqu’une nouvelle est arrivée de Pindi selon laquelle trois chefs autochtones seraient en train de comploter, Sir John Lawrence répondit par un message ordonnant à un espion d’assister à la réunion. Sur le rapport de l’espion, Sir John envoya un second message : « Pendez-les ». Les chefs furent pendus.

Un officier de la fonction publique d’Allahabad, écrit : « Nous avons le pouvoir de vie et de mort entre nos mains, et nous vous assurons que nous sommes sans pitié. »

Un autre, du même endroit : « Il ne se passe pas un jour sans que nous ne fassions passer par les armes dix à quinze d’entre eux (non-combattants). »

Un officier exultant écrit : « Holmes les pend par dizaines, en brochette. »

Un autre, faisant allusion à la pendaison sommaire d’un grand nombre d’indigènes, écrit : « C’est alors que nous avons commencé à nous amuser. »

Un troisième : « Nous tenons des cours martiales à cheval, et tous les Nègres que nous rencontrons sont pendus ou abattus. »

De Bénarès, on nous informe que trente Zemindars [fonctionnaires qui perçoivent l’impôt dans les villages] ont été pendus sur le simple soupçon d’avoir sympathisé avec leurs propres compatriotes, et que des villages entiers ont été brûlés pour le même motif. Un officier de Bénarès, dont la lettre est publiée dans le Times de Londres, déclare : « Les troupes européennes sont devenues démoniaques lorsqu’elles sont opposées aux indigènes. »

Et puis il ne faut pas oublier que tandis que les cruautés des Anglais sont relatées comme des actes de bravoure guerrière, racontées sobrement, rapidement, et sans s’attarder sur des détails révoltants, les excès des indigènes, si choquants qu’ils soient, sont narrés avec force détails et délibérément exagérés.
Par exemple, le récit circonstancié paru d’abord dans le Times, et qui a ensuite fait le tour de la presse londonienne, des atrocités perpétrées à Delhi et à Meerut, de qui provenait-il ? D’un lâche curé résidant à Bangalore, Mysore, à plus de mille kilomètres, à vol d’oiseau, du théâtre des événements. Les récits authentiques de ce qui s’est passé à Delhi montrent que l’imagination d’un pasteur anglais est capable d’engendrer des horreurs plus grandes que les folles fantaisies d’un mutin hindou. L’ablation du nez, des seins, etc., en un mot, les horribles mutilations commises par les Cipayes, sont évidemment plus révoltantes pour le sentiment européen que les tirs à boulets rouges sur les habitations de Canton par le Secrétaire de la Société de la Paix de Manchester, ou le rôtissage d’Arabes enfermés dans une grotte par un maréchal français, ou les soldats britanniques écorchés vifs par le chat à neuf queues [instrument de torture composé d’un manche auquel sont fixées neuf lanières dont chaque extrémité comporte une griffe en métal] dans le cadre d’une cour martiale, ou tout autre procédé philanthropique utilisé dans les colonies pénitentiaires britanniques.
La cruauté, comme toute autre chose, a sa mode, qui change en fonction du temps et du lieu. César, cet érudit accompli, raconte candidement comment il a ordonné qu’on coupe la main droite à plusieurs milliers de guerriers gaulois. Napoléon aurait eu honte de le faire. Il préférait envoyer ses propres régiments français, soupçonnés de républicanisme, à Saint-Domingue, pour y mourir tués par les Noirs et décimés par la fièvre jaune.

Les mutilations infâmes commises par les Cipayes rappellent les pratiques de l’Empire byzantin chrétien, ou les prescriptions du droit pénal de l’empereur Charles Quint, ou encore les peines pour haute trahison en Angleterre, telles qu’elles sont encore consignées par le juge Blackstone.
Chez les Hindous, que leur religion a rendus virtuoses dans l’art de se torturer eux-mêmes, ces tourments infligés aux ennemis de leur race et de leur croyance semblent tout à fait naturels, et doivent l’être encore plus pour les Anglais qui, il y a quelques années à peine, tiraient encore des revenus des fêtes de Jaggernaut [nom de Krishna dans la mythologie hindoue, dont l’effigie était transportée annuellement en procession sur un énorme chariot ; on rapporte que les fidèles se jetaient sous ses roues pour être écrasés dans l’espoir d’accéder directement au paradis], en protégeant et en assistant les rites sanglants d’une religion de cruauté.

Les rugissements frénétiques du « bloody old Times », comme Cobbett [journaliste, pamphlétaire et homme politique britannique, 1763-1835] avait l’habitude de l’appeler, le fait qu’il joue le rôle d’un personnage furieux dans l’un des opéras de Mozart, qui se complaît dans les accents les plus mélodieux à l’idée de pendre d’abord son ennemi, puis de le rôtir, puis de l’écarteler, puis de l’empaler, et enfin de l’écorcher vif, sa passion furieuse pour demander vengeance, tout cela paraîtrait ridicule si, sous le pathos de la tragédie, on ne percevait pas distinctement les artifices de la comédie.
Le London Times en fait trop, et pas seulement par panique. Il fournit à la comédie un sujet qui avait échappé à Molière : le Tartuffe de la vengeance. Ce qu’il vise tout simplement, c’est soutenir le budget des Armées et flatter le gouvernement pour obtenir l’adhésion du public. Comme Delhi n’est pas tombé, comme les murs de Jéricho, sous un simple souffle de vent, John Bull [personnification de l’empire britannique] doit être noyé sous des cris de vengeance tonitruants, pour lui faire oublier que son gouvernement est responsable du mal qui a été ourdi et des dimensions colossales qu’on lui a laissé prendre.

Karl Marx

***

Cet extrait de la Préface de Jean-Paul Sartre aux Damnés de la Terre de Frantz Fanon donne des clés de compréhension sur cette hypocrisie occidentale généralisée (politiciens de droite comme de gauche, intellectuels, médias, etc.) :

« La gauche métropolitaine est gênée : elle connaît le véritable sort des indigènes, l’oppression sans merci dont ils font l’objet, elle ne condamne pas leur révolte, sachant que nous avons tout fait pour la provoquer. Mais tout de même, pense-t-elle, il y a des limites : ces guérilleros devraient tenir à cœur de se montrer chevaleresques ; ce serait le meilleur moyen de prouver qu’ils sont des hommes. Parfois elle les gourmande : “Vous allez trop fort, nous ne vous soutiendrons plus.” Ils s’en foutent : pour ce que vaut le soutien qu’elle leur accorde, elle peut tout aussi bien se le mettre au c*l.

Dès que leur guerre a commencé, ils ont aperçu cette vérité rigoureuse : nous nous valons tous tant que nous sommes, nous avons tous profité d’eux, ils n’ont rien à prouver, ils ne feront de traitement de faveur à personne. Un seul devoir, un seul objectif : chasser le colonialisme par tous les moyens. Et les plus avisés d’entre nous seraient, à la rigueur, prêts à l’admettre mais ils ne peuvent s’empêcher de voir dans cette épreuve de force le moyen tout inhumain que des sous-hommes ont pris pour se faire octroyer une charte d’humanité : qu’on l’accorde au plus vite et qu’ils tâchent alors, par des entreprises pacifiques, de la mériter. Nos belles âmes sont racistes. [...]

Vous condamnez cette guerre mais n’osez pas encore vous déclarer solidaires des combattants algériens ; n’ayez crainte, comptez sur les colons et sur les mercenaires : ils vous feront sauter le pas. »

   

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